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Feuille de route n° 5

Ch 9 et 10 Wénin, Genèse 20 et 21
Période :
25 février 2024 - 27 mars 2024
Document à télécharger :

Chapitres 9 et 10, p. 229-284                                                  
Abraham et le Père-roi, Genèse 20, 1-18
Suite d’un ajustement inachevé, Genèse 21, 1-34

Deux chapitres de la Genèse, traités successivement dans les deux chapitres de A. Wénin.
Il faut d’abord en constater l’unité : elle est assurée par une sorte d’encadrement en inclusion et en sandwich :
Le chapitre 20 ne concerne que les relations difficiles d’Abraham avec Abimélek, roi de Guérar, relations dont Sarah fait les frais.
Le chapitre 21, en 22-34, s’achève sur la reprise des relations d’Abraham et d’Abimélek autour d’un conflit de puits (l’eau, objet de conflit sur des millénaires !).
Entre les deux, le chapitre 21, 1-20 raconte la suite des relations entre Sarah et Agar en présence d’Abraham.
Les chapitres 20 et 21 font écho, comme pendants et comme suite, aux chapitres 12 d’une part, 16 de l’autre, avec le chapitre 14 au centre !
Les relations familiales et politiques s’y entrelacent, mais elles évoluent !


Genèse 20, 1-18, A. Wénin, chapitre 9, Abraham et le Père-roi

Lisez d’abord l’ensemble du bref chapitre 20, et éventuellement allez relire le chapitre 12, 10-20.
On ne peut qu’être frappé par la ressemblance du schéma littéraire et par la différence de traitement de ce schéma dans l’un et l’autre cas.
A son habitude, A. Wénin nous offre une belle mise en parallèle de la descente chez le Pharaon au chapitre 12, et de la descente au sud du Néguev à Guérar au chapitre 20.
Ce qui permet de visualiser très clairement les différences (p. 231-232).
Un résumé très bref de la situation : le mensonge immédiat d’Abraham, sans que Sarah soit d’abord consultée, la mainmise aussitôt d’Abimélek sur elle. A partir de là, les choses changent, car ce sont les paroles des personnages et le dialogue qui envahissent le récit, ces paroles si peu présentes au chapitre 12 !

Et d’abord l’action préventive de Dieu, dont le dialogue avec Abimélek mérite d’être regardé de près. On peut d’abord se poser la question sur le fait que Sarah a pris en charge le mensonge d’Abraham.
Puis, Dieu empêche Abimélek de commettre le pire, parce qu’il sait qu’Abimélek a un cœur « intègre » (la qualité demandée à Abram en 17, 1).
Indépendamment de ce qu’écrit Wénin, je suis, pour ma part, très impressionnée de la façon dont le récit affronte la question : que fait Dieu lorsque son élu se montre lâche et menteur ?
Il me semble qu’on a ici une réponse (ce n’est pas toujours la même dans la Bible) qui donne à réfléchir : Dieu n’abandonne pas Abraham, continue à lui reconnaître sa qualité de « prophète » ( ?), mais il fait lever devant lui un étranger  plus juste et plus droit qui lui montrera les voies de l’honnêteté et de la justice !
Il n’est pas besoin d’être élu pour être juste, et l’élu l’est parfois (souvent ?) moins que d’autres !

Cet étranger va rejouer la scène de Genèse 2 avec Adam, devant la limite à ne pas franchir en mettant la main sur l’autre : « de mort tu mourras » (v.7)
Que signifie ce terme de « prophète » qui vient qualifier Abraham ? Il faut peut-être se souvenir du fait qu’Abraham reste celui « en qui toutes les familles de la terre seront bénies » (12, 3). Est-ce cela qu’il faut comprendre dans la suite du verset : « alors il priera pour toi et tu vivras » (v. 7b) ?

Il y a certainement quelque chose qui se joue dans les relations entre Abraham et Sarah, mais y a-t-il vraiment eu évolution depuis le chapitre 12 ? Du côté d’Abraham rien, du côté de Sarah, peut-être, elle prend parti pour le mensonge de son mari…

A. Wénin bâtit toute sa lecture du chapitre sur le nom d’Abi-mélèk : père-roi, ou mon père est roi, et voit en lui le père dont Abraham apprendra à se séparer en recevant de lui sa femme (p. 235).
Cela le conduit à voir dans l’épisode une leçon anthropologique majeure : l’humain doit abandonner son père (et sa mère) et s’attacher à sa femme, dans un lien d’égalité et de réciprocité (si j’ai bien compris les pages 240-241).
Je vous laisse lire et apprécier…

Le dialogue d’Abimélek et d’Abraham laisse perplexe sur l’évolution d’Abraham. Il s’enferre dans le mensonge et reconstruit son histoire de façon inquiétante (v. 12-13). Pour le coup, Wénin a raison de penser qu’Abraham reste encore dans une attitude infantile, qui consiste à projeter sur l’autre homme l’image « d’un père menaçant » (p. 246), en tout cas l’image d’un concurrent et d’un prédateur.  Pour lui, l’autre « n’a pas la crainte de Dieu », et menace donc de le tuer (v. 11) : on est loin de la promesse et de la bénédiction, avec la responsabilité qu’elles induisent !

Et malgré mes réticences, je trouve très intéressantes et justes les remarques de Wénin p. 247-248 sur le fait que l’insécurité et la peur, la convoitise au sens du désir de tout maîtriser -faux palliatif à la peur- induisent chez Abraham une attitude mortifère pour Sarah, pour lui-même et pour Abimélek, le détournent de Dieu, en prenant sa place : ce sont d’autres dieux qui font errer (v. 13) !

En face, la justesse d’Abimélek est impressionnante, d’autant qu’elle est opposée à l’attitude du Pharaon. Il offre à Abraham de l’accueillir dans son propre pays : « Demeure où c’est bien à tes yeux ». Quelle leçon !
Surtout il rend son honneur à Sarah de façon manifeste, aux yeux de tous, dans un geste à la fois généreux et délicat. Non seulement il la traite comme une égale d’Abraham, mais on ne m’empêchera pas de penser qu’il se moque franchement d’Abraham, en disant à Sarah : « voici j’ai 12000 pièces d’argent… pour ton frère ! »

D’évidence, la guérison des femmes de la maison d’Abimélèk devenues stériles est le signe et comme l’image amplifiée de la guérison de la stérilité de Sarah.

Reste à méditer sur l’attitude prêtée à Dieu, qui ménage jusqu’au bout son « prophète », si bien qu’il faut la prière d’Abraham pour que Dieu guérisse Abimélèk et sa maison.
Dieu qui a joué la grandeur d’âme et la bonté d’un étranger contre l’étroitesse et la mesquinerie de son élu. C’est finalement rassurant, Dieu est fidèle… même envers une humanité indigne de sa confiance !

 

Genèse 21, 1-34, A. Wénin chapitre 10, Suites d’un ajustement inachevé

Le chapitre 21 plonge directement dans la joie qui entoure la naissance d’Isaac, pour s’intéresser au drame qui très vite se noue entre Sarah et Agar, à propos des deux garçons. L’occasion pour Abraham de grandir comme « père » ?

La naissance d’Isaac (v. 1-7)  
Wénin propose d’abord une étude très fine des sept premiers versets.
Là encore, la structuration du texte autour des noms est très éclairante :
Un premier bloc de deux personnages : YHWH, Sarah, avec comme thème : l’enfantement d’un fils pour Abraham dans sa vieillesse
Au centre le nom donné au fils : Abraham nomme Isaac, le fils enfanté pour lui.
La circoncision de l’enfant est pour Abraham la mise en œuvre de la promesse reçue au chapitre 17.
Un dernier bloc fait écho au premier, autour de Sara et de l’enfantement d’un fils à Abraham pour sa vieillesse. Le rôle de Dieu s’atténue-t-il ?
Joie et fierté de Sarah, l’enfant porte ce nom « il rira », qu’elle veut faire partager à tous : « quiconque l’entendra rira pour moi ».
Si les accents se déplacent, il est indéniable qu’une belle égalité anime les parents devant la joie de la naissance, et que Dieu en est reconnu comme le donateur.

Le renvoi d’Ismaël (v.8-21)
Le conflit avec Agar : inévitable ! Les textes néo-assyriens qui codifient l’adoption du fils d’une servante évoquent déjà la question.
Il faut évidemment comparer avec le chapitre 16 ; mais ici, Ismaël a quelque chose comme 15/16 ans (13/14 ans à la naissance d’Isaac, plus les deux ans avant qu’Isaac soit sevré), et les deux fils semblent vivre en bonne entente.
Habilement le narrateur fait du « rire » (amusement, joie…) le point de crispation ; comme si pour Sarah le rire d’Ismaël était une mainmise  (un vol ?) sur la personne et le destin d’Isaac, l’enfant du rire ! (voir p. 265-266).
Il faut alors regarder de près la réaction d’Abraham (v. 11) et la comparer à celle qu’il avait eu en 16, 6.  C’est le discours de Dieu qui le convainc de laisser partir « le garçon » -le mot signifie un « jeune homme »-, tout en lui promettant aussi de « devenir une nation », car « il est de ta descendance ».
Je crois que Wénin a raison de lire dans cette réponse la nécessité pour Abraham de laisser son fils Ismaël se séparer de lui, quitter la maison de son père (p. 269) pour prendre sa stature d’homme. Il lui sera demandé de même pour Isaac !
Le verset 14 manifeste probablement que ce changement de regard sur Ismaël n’est pas évident pour Abraham (p. 270), mais il révèle peut-être aussi qu’un récit ancien a été repris et remanié : il est difficile qu’Abraham mette sur l’épaule d’Agar un enfant de 16 ans ! Le texte d’ailleurs ne le dit pas ainsi, seulement il parle de « l’enfant », épousant peut-être le point de vue d’Abraham…

La rencontre dans le désert renvoie à nouveau au chapitre 16.
Le tempo s’accélère et on trouve Agar mourant de soif dans le désert avec son fils (un « enfant » ?) ?
L’intervention de Dieu ici est directe. Mais il n’entend pas la voix et les pleurs d’Agar, il entend la voix du garçon (un jeune homme).
A. Wénin note très justement que la promesse faite à Abraham au v. 13 est reprise ici pour Agar : « je le ferai devenir une grande nation ». 
Et c’est désormais Agar qui est chargée de veiller sur l’accomplissement de cette promesse pour son fils. Après l’avoir marié à une Egyptienne, Agar disparaîtra.

On retrouvera Ismaël, comme père des tribus nomades, toujours en conflit et insoumises en 25, 12-18, ses fils sont au nombre de douze, comme les tribus d’Israël !
Wénin pose alors la question de l’attitude de Sarah, qui disparaît aussi du récit, où elle ne reparaîtra que pour mourir et être enterrée (23, 1). Si les auteurs savent affirmer avec force que les descendants d’Ismaël restent des frères, qui ont le même Dieu qu’eux et ont également bénéficié de sa promesse, ils savent aussi que le contentieux entre les deux descendances est resté ouvert…

 

L’alliance entre Abimélèk et Abraham (21, 22-34)
La fin du chapitre 21, qui revient sur les relations d’Abraham avec Abimélèk, manifeste les liens étroits qui existent entre la question de la descendance (question de la filiation) et celle de l’installation sur la terre (question politique). Le puits de Beér-Shèva, là où Agar s’est arrêtée pour faire boire son fils, est aussi un lieu de rencontre entre les bergers et un lieu de crispation.

Devant la question d’une cohabitation difficile sur une même terre où l’eau est rare et le puits le lieu le plus précieux, Abimélèk se souvient-il qu’Abraham qu’il a couvert de bienfaits n’est guère fiable ? Et que le Dieu qui le soutient est peut-être trop complaisant ? (voir Wénin p. 276-278).
On se souviendra que Béer-Shèva peut signifier « puits du serment ».
Abraham prête aussitôt le serment demandé  (v. 23-24, voir aussi v. 31), et il donne à Abimélèk du « petit et du gros bétail » (v. 27), lui rendant la pareille de ce qu’il avait reçu en 20, 14.

Il peut alors enfin discuter d’égal à égal (?) avec Abimélèk, et conclure avec lui une alliance (v. 27 et 32) ; je crois important de souligner que cette alliance est le reflet dans les relations humaines de celle que Dieu a conclu avec Abraham en 15, 18.

L’histoire des agnelles aux versets 28-30 me semble surtout un second récit étiologique, justifiant un autre sens du nom du puits Béer Shèva, non plus « puits du serment », mais « puits des sept ». Vous lirez l’interprétation de Wénin sur ce double jeu de mots (p. 280).
L’essentiel est que l’accent est clairement mis sur la réciprocité de l’alliance, le serment étant juré à deux (v. 31) ; les alliances humaines, ainsi juridiquement enregistrées, ont besoin de ces garanties que l’alliance divine, à l’initiative de Dieu seul, ne connaît pas.

Et de fait, l’alliance humaine a besoin, si elle veut durer, de se fonder sur le seul qui reste fidèle : est-ce la raison du geste d’Abraham qui plante un arbre et invoque le nom du Seigneur ?
Il est intéressant de voir qu’une fois encore, le récit récupère les vieilles croyances de divinisation des arbres, pour faire de arbres des témoins de l’alliance avec le Dieu un.
 
Wénin conclut sur le renoncement-dépouillement d’Abraham qui a accepté de laisser partir son fils aîné en homme libre, pour fonder de nouveaux peuples qui recevront par lui la bénédiction.
Il relève aussi, et j’y insiste, sur le fait qu’Abraham renonce à l’offre que lui avait fait Abimélèk de s’établir définitivement donc de prendre possession d’une partie de sa terre (20, 15). Le roi lui-même reconnaît qu’Abraham s’y installe en gèr, en étranger résident, dans un pays qui ne lui appartient pas.

Je voudrais enfin rappeler que la figure admirable du roi des Philistins dans ces chapitres est en opposition complète avec la façon dont seront considérés et traités les Philistins, ennemis acharnés de Saül et de David ; l’accession de David au pouvoir est entièrement liée à ses victoires (parfois avec des moyens douteux) sur les Philistins !