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Chapitre 13 Une femme pour Isaac

Voici un très long chapitre de la Genèse, dont l’intérêt pourra vous paraître bien moins grand que bien d’autres précédents, et parfois un peu trop répétitif !
Lisez-le en entier avant de reprendre le fil de la narration avec A. Wénin.


Avec, pour commencer, une question : où était passé Isaac, depuis le chapitre 22 qui l’avait vu disparaître, échappant à l’holocauste programmé ? Chez sa mère ? Elle est morte et le chapitre 23 l’a enterrée, nous ne saurons rien de ce qu’elle a vécu de l’aventure. On retrouvera seulement à la fin du chapitre 25 une allusion touchante à la tristesse d’Isaac devant la mort de sa mère…
Ici, il est à nouveau le fils dont Abraham règle la destinée !

Le caractère redondant du chapitre s’explique peut-être parce qu’il est le premier exemple d’une scène qui se répètera souvent dans les récits scripturaires : la rencontre et les fiançailles auprès du puits, signe d’eau et de fécondité.
En effet on retrouvera le thème à propos de Jacob en Gn 29, 1-14, de Moïse en Ex 2, 15-22, et de Jésus en Jean 4, 1-42. On y relève un vocabulaire typique : la jeune fille fait boire, court, se hâte, offre l’hospitalité, retourne vers son père et sa mère, ou les siens, etc.
Mais déjà le thème du puits était présent dans l’histoire d’Agar en 16, 14 et 21, 19.
 

Il faut toute la finesse d’analyse d’A. Wénin pour nous persuader de l’habileté rhétorique mise en œuvre par le serviteur d’Abraham pour convaincre le frère et le père de Rébecca de la donner pour épouse au fils d’Abraham, Isaac.

P. 344 et 345, Wénin propose un tableau très parlant qui met en parallèle les ordres d’Abraham à son serviteur (24, 2-8) avec le récit qu’en fait le serviteur (24, 37-41).
Puis des pages 347 à 350, un parallèle de la rencontre du serviteur et de Rébecca au puits (24, 12-27) avec le récit que le serviteur fait de cette rencontre (24, 42-48).
De l’un à l’autre, les différences sont notées avec beaucoup de précision, et Wénin souligne à la fois les capacités rhétoriques du serviteur, le fait qu’il s’efface devant le projet de son maître Abraham et surtout l’accomplissement du dessein de Dieu qui conduit l’affaire à son terme.

On peut s’interroger avec lui sur le rôle, si important, de ce serviteur, que Rébecca au v. 18, puis Laban au v.31 prennent pour le « seigneur » ou « maître »  qui viendrait jusqu’à eux. Dès le verset 34, il les détrompe, se mettant à sa juste place : « je suis le serviteur d’Abraham ».
Ce serviteur est surtout le serviteur du Seigneur, auquel il ne cesse de rapporter sa démarche (v. 12. 27. 35. 42. 48 et 56), comme Abraham l’avait fait. Merveilleusement discret et agissant, il reste anonyme !


Je trouve aussi très intéressant ce qui est souligné du caractère décidé de Rébecca, qui force la main à son frère et père alors même qu’ils cherchent à la retenir plus longtemps chez eux (voir p. 355 Ultime rebondissement, 24, 54-61).
Sa réponse immédiate « j’irai » évoque peut-être l’adhésion première d’Abraham au projet de Dieu (« et il alla » 12, 4) ; elle laisse surtout entendre que Rébecca est une femme décidée, dont on retrouvera la volonté à l’œuvre dans les premiers moments de l’histoire de Jacob (Gn 25, 28 et 27, 5ss.)

Ainsi Wénin souligne-t-il le fait que les personnes actives dans l’accomplissement de la promesse de Dieu sont Abraham et Rébecca, et il assure une parité que le texte a effectivement suggérée !!!

Faut-il pour autant taxer Isaac de passivité ? La narrativité voit souvent en lui un personnage « plat » ! Ma tendance personnelle est plutôt de penser qu’on avait peu de récits anciens autour de ce patriarche de l’extrême sud (la région autour de Béer Shéva, les derniers puits à la limite du désert du Néguev, notamment Lakhaï Roï), qui a servi d’articulation entre les traditions du sud autour d’Abraham et celles du nord autour de Jacob. Mais cela relève d’une critique historique, que la méthode entièrement narrative de Wénin veut ignorer !
On retrouve Isaac dans cette région même où Agar avait reçu la promesse de Dieu, et d’où Ismaël était parti. Proximité des deux frères ?
En tout cas, vous apprécierez le bouclage familial, avec l’introduction de Rébecca dans ce qui avait été la tente de Sara ! (p.360) La consolation du fils peut être lourde de sous-entendus, diront avec Wénin les spécialistes de la psychologie…. Après tout, je la trouve bien humaine.

 

Ceci dit, il me manque un pan de réflexion que je vous livre : 
Je m’interroge sur la volonté d’endogamie d’Abraham qui, bien que porteur de la bénédiction à toutes les familles de la terre, interdit que son fils épouse une femme du lieu, une Cananéenne (v. 3-4). 
Au contraire il exige absolument que son fils épouse une femme de sa parenté et de son clan (ici la fille de son cousin Betouel, fils de Nakhor frère d’Abraham, v. 15), quitte à aller la chercher dans cet Orient d’où il vient.
Il y a là un paradoxe, sinon une contradiction étonnante, mais pourtant fondatrice pour la tradition d’Israël.
A un premier niveau, c’est une façon très claire d’associer les communautés juives de Babylonie à celles d’Israël (Palestine). Avec la priorité marquée donnée à ceux qui résident désormais en Israël : Isaac ne devra pas retourner ni résider en Mésopotamie. 
Mais plus profondément, on peut remarquer qu’une relative endogamie a permis aux descendants d’Israël de subsister à travers l’histoire, même si leur « différence » est aussi vite devenue un motif de jalousie et de haine de la part des populations environnantes.
Peut-être aussi cela nous permet-il de mieux comprendre la conception juive de l’élection : un peuple particulier est chargé de garder le nom de Dieu et la promesse de la bénédiction faite aux autres nations, sans jamais se mélanger avec elles. Car rien ne doit altérer le caractère absolu, saint, du Nom.
La conception chrétienne viendra la compléter plutôt que de s’y opposer : la mission chrétienne doit propager jusque dans les nations les plus éloignées l’annonce, la connaissance et la réception de cette bénédiction d’un Dieu père, offerte à tous.
La déchirure entre les uns et les autres a certainement été un immense malheur pour l’histoire et le monde.

 

Chapitre 14 : La mort d’Abraham et la descendance d’Israël
Si nous n’étions pas aussi convaincus de la nécessité de lire le texte biblique, A. Wénin nous pousserait presque à abandonner ce chapitre : « appendice sans couleur ni saveur ».
Il le commente pourtant, et je crois qu’il faut y relever des éléments qui interrogent.

D’abord, nous en avons l’habitude, le patriarche prend un certain nombre de concubines (v. 1, littéralement : « il ajouta », v. 6 : « des concubines qu’il avait »), et il a un grand nombre de fils…

Ensuite le texte souligne à plusieurs reprises qu’Abraham donne tout ce qu’il a au seul Isaac, qui possèdera, seul, le pays promis par Dieu. Wénin y voit un ultime geste de dépossession et de dépouillement de la part d’Abraham ; on peut y lire aussi un ultime geste pour garantir l’appropriation du pays au fils choisi !

Je vous laisse lire la thèse de Wénin dans ces dernières pages 366-367, et voir si elle vous convient.

Je souligne enfin la présence des deux frères, Ismaël et Isaac côte à côte, pour enterrer Abraham, dans le tombeau et le lieu qu’il avait acquis pour la tombe de Sarah, et qui marque sa prise de possession de ce petit morceau de terre, « accomplissement partiel et symbolique de la promesse de Dieu ». (p.367).
Certes Isaac sera l’unique héritier, mais je reste frappé par l’importance de la mention d’Ismaël ici, plus proche d’Isaac que tout autre, comme une reconnaissance inouïe par les auteurs bibliques de l’immense dignité qu’ils continuent d’accorder aux descendants d’Ismaël.
Ce que la postérité se hâtera d’oublier !

Et c’est bien d’Ismaël que la descendance est aussitôt évoquée ; accomplissant la promesse de 17, 20 (« une grande nation… il engendrera douze chefs), le récit énumère les douze fils d’Ismaël et leurs descendants (v. 12-18). Comme Jacob, le fils d’Isaac, sera le père de douze chefs de tribus. 
La même préposition « contre » (voir 16, 12b) revient pour caractériser les conflits qui n’ont cessé d’agiter les tribus nomades du sud : « contre la face de tous ses frères, il tomba » (v. 18). L’expression reste pour moi un peu énigmatique.

 

Un appendice : Note rapide sur l’âge des patriarches (p. 369-372)

Je suis incapable de le commenter, et je laisse chacun de vous jouer avec les chiffres et les lettres.
Un point m’interroge : la durée idéale de vie pour les Egyptiens était de 110 ans. A mesure qu’on « descend » dans l’humanité, on se rapproche de cette durée, c’est le cas de Joseph, qui vivra en Egypte.
En sommes-nous si loin ?

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