Aller au contenu principal

Chapitres 7 et 8   p. 165 - 228                                                       

Deux chapitres, un peu longs (63 pages), et deux chapitres de la Genèse 18 et 19, ou plutôt 18, 1-16a d’abord et 18, 16b – 19 ensuite
Nous allons suivre le découpage de Wénin, mais nous nous interrogerons sur l’unité du chapitre 18, et donc sur la possibilité d’un autre découpage.

Chapitre 7, Le repas sous l’arbre et l’annonce à Sarah (Gn 18, 1-16a)


A.Wénin se penche d’abord longuement sur le lien entre les chapitres 17 et 18, deux récits différents de l’alliance pour en établir la continuité.
Il reconnaît honnêtement que cette continuité ne peut être établie que secondairement par le lecteur, et déjà tout de même, il faut le dire, par l’auteur qui a « cousu » ensemble deux traditions différentes de l’alliance !
Le chapitre 17, de thématique et de facture sacerdotales, établit l’alliance comme sanctionnée par la circoncision de tous les mâles du clan, et il lie à la réponse d’obéissance d’Abraham la promesse d’un fils, non plus Ismaël, mais Isaac, celui qui a ri et donnera à rire à ses parents !

Le chapitre 18 lie la promesse à l’hospitalité pour un repas d’alliance ; la promesse d’un fils est faite à Abraham, mais c’est sur Sarah que le récit se recentre, c’est elle qui aura à rire ! Un récit tissu d’éléments anciens, placés sous le titre qui en renouvelle le sens : « Et YHWH lui apparut aux chênes de Mambré ».

1- Récits parallèles en séquence narrative
Wénin met longuement en place la succession des deux chapitres 17 et 18, dans un effort pour mettre en parallèle l’encadrement : début et fin de chaque chapitre, p. 167 ; la promesse à Abraham et à Sarah, p. 168 ; les réactions et rire d’Abraham et de Sarah, p. 168-9.
Redoublement et renforcement d’un récit fondateur, ou séquence chronologique ? Je penche vers la première solution, d’autant plus que le lieu Mamré renvoie à 13, 18, là où Abram avait planté sa tente.
Mais Wénin établit la séquence en faisant du repas d’hospitalité, un repas d’alliance, le jour même de la circoncision d’Abraham.
Le tableau qui structure le texte p. 171 est indiscutable. Mais pour moi, il y manque un second volet, les versets 16b à 22 !
L’équilibre de la relation entre Abraham et Sarah est-il vraiment rétabli ? Certes le fils est dit « pour Sarah » par deux fois, aux v. 10 et 14, mais cela suffit-il ? Il faut lire le détail du chapitre…

 

2- Abraham accueille les trois hommes
Le récit est d’emblée orienté pour le lecteur par le verset 1 : désormais il en sait plus qu’Abraham.
Il est pourtant intéressant de lire aussi le récit en oubliant un peu le verset 1, puis d’y revenir après !

La rencontre est toute entière lue par Wénin sous le signe de l’ambiguïté des pronoms personnels : Abraham accueille trois hommes (v. 2) court en plein soleil à leur rencontre, et les sert généreusement. Mais il leur parle tantôt au pluriel, tantôt au singulier. A partir du v. 10, le singulier s’impose, et YHWH est nommé au v. 13.
L’analyse très fouillée de Wénin est riche de suggestions, mais faut-il aller si vite dans l’attribution des trois personnages ?

A ce sujet, je voudrais insister sur un aspect un peu effacé ici : dans l’antiquité, l’hospitalité est une valeur fondamentale. L’Odyssée en donne la clef : Qui sait si l’hôte inconnu qui frappe à la porte ne serait pas un dieu déguisé ? Cela donne aussi un éclairage intéressant sur la scène ! Voyez Hébreux 13, 2.

Le verset 4 reçoit un traitement particulier. Wénin propose de vocaliser différemment le verbe « appuyez-vous » ou « reposez-vous », et de lire « sauve-nous ».  Peut-être ! Je reste gênée par le fait que la tradition juive l’ignore (et que la Septante et la Vulgate n’ont pas hésité en ce sens : « rafraîchissez-vous » et « reposez-vous ») ! De même, faut-il vraiment voir dans l’arbre un rappel de l’arbre de l’Eden ? C’est toute l’argumentation de Wénin qui en découle.

Le repas offert sous l’arbre, dans la hâte d’Abraham à servir ses hôtes et dans sa généreuse surabondance, peut être compris à juste titre comme un repas d’alliance.
Je vous laisse lire et discuter les analyses pointues de Wénin aux pages 178-182 : il voit dans ce repas l’inversion du drame de l’Eden… et le moment où Abraham consent au manque et laisse à Sarah un juste espace…

 

3- Un fils pour Sarah
La scène d’annonciation à la femme stérile est bien présente ailleurs dans la Bible (Juges 13, 2-5 pour Samson ; 1 Samuel 1, 17 pour Samuel, 2 Rois 4, 8ss. Pour le fils de la Shunamite…).
On notera que, jusqu’ici, les hommes ne se sont adressés qu’à Abraham, et ils continueront à le faire, sauf au dernier moment : coutume d’une société patriarcale où la femme reste « dedans » ?
Wénin fait écho à une belle étude de Jean-Louis Ska sur le jeu de dedans / dehors, cache et révélation, qui se joue à l’entrée de la tente… et à l’intérieur de Sarah.
Le rire de Sarah, plus charnellement motivé que celui d’Abram, est à la fois incrédulité et espérance folle aussitôt réprimée (p. 186).
A partir de là, le sujet se précise, c’est YHWH qui parle ; à qui s’adresse-t-il ? à Abraham, ou aussi, indirectement, à Sarah ? Parce qu’il sait qu’elle entend, à l’entrée de la tente… et dans son cœur !


Le verset 14 est certainement le sommet de la scène : « une chose est-elle trop prodigieuse (« merveilleuse ») pour YHWH ? ». Le mot « chose » traduit ici l’hébreu DaVaR qui signifie la « parole », mais la parole du Seigneur est efficace, elle agit. Dieu dit et il fait.
La Septante traduira « une chose est-elle impossible pour Dieu ? », avec le même sens de rhéma en grec, et la phrase sera reprise en Luc 1, 37.

J’avoue que je reste perplexe sur la place désormais donnée à Sarah d’après Wénin, égale d’Abraham. En tout cas, cette place lui est enfin acquise dans le dialogue final qui l’oppose à YHWH !

Pourquoi cette peur et ce mensonge devant la promesse qui se réalise de façon inouïe, loin de ce qu’elle avait pu imaginer ? La réponse de YHWH : « Si, tu as ri » contraint Sarah à tout assumer, incrédulité, peur, espérance et folle confiance, et à tenir tout cela, tout ce qu’elle est, devant YHWH !
 

Chapitre 8, Abraham, Sodome et Lot (Gn 18, 16 – 19, 38)

1- Le second but de la visite de YHWH ?
 Est-ce un second but ? Ne s’agit-il pas du même et de ses conséquences ? Si Abraham est père selon la promesse, alors « en lui » doivent être bénis tous les clans du sol (12, 3). Ce qu’Abram avait si mal géré pour l’Egypte, ne doit-il pas le réussir pour d’autres, et d’abord Sodome et Gomorrhe ? N’y va-t-il pas de sa responsabilité paternelle ?
On comprend alors le lien profond qui unit les deux versants du chapitre 18.

Pourquoi les hommes se rendent-ils en direction de Sodome, dont on avait appris en 13, 13 la méchanceté, voire la perversité (14, 21-24) ?
Tandis que YHWH reste pour « se tenir devant Abraham » (v. 22) ! Wénin souligne à juste titre que la leçon ancienne devait être celle-là, mais que le texte appartient à ce petit nombre de versets de la Bible qui ont été corrigés assez tôt par les scribes (2è -4è s. ?), pour des raisons de respect de la transcendance de Dieu. Ainsi ils écrivent non pas que l’être humain a vu Dieu, mais qu’il a été vu par Dieu ! Et ici qu’Abraham se tenait devant Dieu (p. 198).

Le double discours de YHWH est révélateur : il redit d’abord la responsabilité nouvelle d’Abraham (v. 18), en insistant sur la nécessité de la transmission. Or, ce qu’Abraham doit transmettre, « le chemin de YHWH faisant justice et droit », définit la fonction royale en Israël : faire régner « la justice et le droit », celle du roi ou du juge !
Puis il énonce le problème du cri qui monte de Sodome et Gomorrhe : cri qui est appel en justice, qui est dénonciation du mal portée devant un juge.
Le lecteur sait que les villes sont condamnées. Pourtant YHWH semble entrouvrir un chemin de salut possible.
Le grand dialogue qui s’ouvre, « le plus long entre Dieu et un humain dans l’ensemble de la Genèse », est une scène de marchandage d’une audace inouïe ! Moïse seul, peut-être, ira plus loin.

Je vous laisse lire les pages d’analyse précise et fine que Wénin lui consacre (p. 200-205).
J’aborde juste ce récit d’un peu plus loin : il met en scène et en dialogue la confrontation terrible et toujours actuelle entre Dieu (YHWH), l’humain responsable qui veut la justice, et la puissance destructrice du mal. Un triangle dont on peine à sortir.
Avec les questions :
Les villes du mal se sont-elles d’avance condamnées à l’anéantissement ?  YHWH l’a-t-il d’avance décidé ? Ne se condamnent-elles pas elles-mêmes au désastre ?
Quelle est la responsabilité de l’être humain (qui veut être juste) dans cette course à la mort ?
Quel est son pouvoir ? Quel est le rôle de la prière ?
Les innocents doivent-ils toujours périr avec les méchants ?
Combien de justes faudrait-il pour que le monde soit sauvé du mal ? La tradition juive parlera des 10 ou des 36 justes cachés qui maintiennent le monde.
Pourquoi Abraham s’arrête-t-il à 10 justes (peut-être source de la tradition des 10 hommes nécessaires pour la prière à la synagogue) ? Jérémie fera dire à Dieu : « S’il se trouve un homme, un seul qui agisse selon la justice… alors je pardonnerai à la ville » (Jr 5, 1).
La foi chrétienne reconnaîtra qu’un seul juste (Lc 23, 47) a offert à tous le pardon de Dieu.
Mais le mystère du mal et de la justice continue de nous tarauder…

Je n’ai pas de réponse à ces questions, sinon de les ruminer, et de penser que l’attitude d’Abraham ici est exemplaire, la seule qui vaille, de l’être humain devant Dieu et le mal… Elle l’est parce qu’Abraham est devenu responsable de la bénédiction de tous les clans de la terre.

 

2- Enquête et verdict (19, 1-14) Réticences répétées (v. 15-22)

En proposant de mettre le chapitre 19 en parallèle avec le chapitre 18, la visite des deux messagers à Lot faisant écho à celle des trois visiteurs à Abraham, Wénin renouvelle de façon remarquable l’intérêt de ce difficile chapitre 19. Le tableau de la page 208 est impressionnant.
Toutefois, la réponse négative des messagers à la proposition de Lot surprend, les suggestions proposées p. 209 sont-elles convaincantes ?

En tout cas, malgré l’accueil généreux de Lot, la situation se détériore très vite, les habitants de Sodome exigeant que les messagers leur soient livrés pour un viol collectif. Et si Lot s’oppose à eux, ils sont prêts à le supprimer…
A partir de là, Wénin construit au fil du texte une dégradation de la figure de Lot, qui, dit-il, « se ternit progressivement ».
 Il considère chacun des agissements de Lot comme des signes d’un attachement plein de convoitise au pays de Sodome et Gomorrhe, d’abord choisi par Lot pour sa richesse.

- D’abord la proposition d’une « solution alternative » : livrer aux Sodomites ses deux filles vierges, les sacrifier pour sauver sa propre vie et celle de ses hôtes. On peut légitimement s’en indigner !
Mais peut-être faudrait-il s’indigner surtout de la situation de la femme dans la mentalité de l’époque, car, comme Wénin le rappelle, c’était sa femme qu’Abram livrait sans regret aux mains du Pharaon ! Et on trouve dans les récits bibliques d’autres exemples, notamment l’atroce scène du viol collectif que subit la concubine du Lévite en Juges 19, 22-30.

- Ensuite le fait que ses gendres se moquent de lui, et refusent de le suivre ; il ne les sauvera pas : en est-il condamnable pour autant ? (p. 214)

- Le refus de Lot de s’enfuir aussitôt vers la montagne et sa demande que la « petite ville » de Tso`ar soit sauvée manifestent, d’après Wénin, son attachement à Sodome et correspond à une tentative pour rester dans le pays qui continue de le séduire.
Certes Lot défend la ville comme Abraham défendait Sodome, mais la comparaison s’arrête là… Lot veut surtout sauver sa propre vie. Faut-il vraiment le lui reprocher (p. 218) ?


La destruction et le constat d’Abraham (v. 23-28)
Le châtiment de Dieu s’abat sur les villes où le mal a atteint la démesure. Une façon de dire que le mal, lorsqu’il devient à ce point inhumain et intolérable, finit par se détruire lui-même ? On pourrait au moins l’espérer… (p. 220).
La figure de la femme de Lot, transformée en pilier de sel, parce qu’elle s’est retournée, ressemble à un motif de conte populaire (que l’on retrouve dans l’histoire d’Orphée et Eurydice par exemple) ; comment l’interpréter ? Regret ? Désir qui pousse à refuser l’ordre de Dieu ? Je ne suis pas convaincue par l’interprétation psycho-théologique de ce récit ; Abraham aussitôt après regarde les villes fumantes… Je penche pour le motif du conte qui explique un phénomène géophysique étrange (?)

Faut-il vraiment souscrire à la conclusion de Wénin : « le regard de Lot trahissait la convoitise » …le regard d’Abraham est celui d’un témoin qui constate l’inanité de cette convoitise  (p. 221 et le tableau ?
Pour autant, Dieu a sauvé l’homme juste qui avait résisté à la violence des Sodomites, « il n’a pas fait mourir l’innocent avec les coupables » (p. 222).

 

Lot et ses filles (v. 29-37)
Evidemment le dernier épisode n’est pas à la gloire de Lot… si d’ailleurs Lot y est pour quelque chose !

Wénin lit dans les gestes incestueux des filles de Lot une sorte de revanche sur leur père qui avait proposé de les livrer aux Sodomites (p.224).
Là encore, je suis hésitante. Car Tamar pour assurer une descendance à Juda son beau-père se déguisera en prostituée et couchera avec lui ; et Juda reconnaîtra que Tamar est plus « juste que lui » (voir Genèse 38, 26).
« Effacement du sens moral chez les filles de Lot » : ce jugement me paraît un peu dérisoire… Où Wénin a-t-il vu que la Bible était un livre de morale ?
Ne peut-on y voir ce trait constant des femmes dans  la Bible : au mépris de toute morale, de Sarah à Ruth, Judith et Esther, elles œuvrent pour la vie, et pour qu’une descendance manifeste que la promesse de Dieu à l’humanité s’accomplit.
Il me semble que la façon dont Wénin enferme Lot dans une logique mortifère, contraire à la bénédiction divine, où le mal finit par s’imposer à lui, force le texte biblique qui n’en dit pas tant.
Certes les descendants de Lot, Moab et Ammon, seront les ennemis déclarés d’Israël, mais c’est d’une Moabite, Ruth, que le « messie » davidique descendra…
Et pourquoi la descendance de Lot échapperait-elle à la bénédiction divine ?
Pourquoi prononcer sur les filles de Lot la malédiction que Noé avait prononcé sur ses fils, et que justement Lot ne prononce pas.

Je vous laisse lire la conclusion … et discuter !


A vos questions, réactions, sur le forum !  👉LIEN vers le Forum

 

Document à télécharger