M. Fabre Francis, Groupe de Grenoble
Bonjour madame,
Je souhaiterais vous poser deux questions relatives au commentaire de D. Marguerat de l’Épître aux Galates (p. 212-213)
1. « La Loi s’est discréditée » (212).
Nous percevons dans les évangiles la lente (et précoce : dans le récit de la guérison de « l’homme à la main sèche » : « Ils l’épiaient pour voir s’il allait le guérir, le jour du sabbat, afin de l’accuser » (Mc 3, 3 ; Mt 12, 14 : « Étant sortis, les Pharisiens tinrent conseil contre lui, en vue de le perdre » (Mt 12, 14)), montée de la haine contre Jésus, jusqu’à son paroxysme : « les grands prêtres et tout le Sanhédrin cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mourir et ils n’en trouvaient pas » (Mc 14, 55) ; Jean (15, 25) place dans la bouche de Jésus cette parole : « c’est pour que s’accomplisse la parole écrite dans leur Loi :
Ils m’ont haï sans raison « (cf. Ps 35, 19 ; 69, 5). Sans revenir ici précisément sur les « raisons » de cette haine (malheureusement bien trop « humaine » ! Sg 2, 24 nous dit : « C’est par l’envie (du diable) que la mort est entrée dans le monde »), je ne vois pas son lien probant avec la Loi (qui ordonne, au contraire, contre l’envie, contre la jalousie : « Tu ne convoiteras pas … » (Dt 5, 21). Je vois, en revanche, très clairement comment, lors du procès contre Jésus, et comme la conclusion « nécessaire » de cette intrigue, ourdie et fomentée dans les cœurs de l’ordre « religieux » depuis le début de son ministère, comment on peut « instrumentaliser » cette Loi ! Instrumentaliser (jusqu’à son détournement, sa perversion totale) une Loi : cela est (hélas) le lot de bien des procès religieux, ou non ! C’est pour ceci que je ne comprends pas le raisonnement de Paul, explicité par D. Marguerat : « En condamnant le Crucifié et en le déclarant maudit de Dieu, la Loi s’est discréditée » (sans même parler ici de l’affirmation de Paul en Rm 7, 12 : « La Loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon » !).
2. Ainsi que beaucoup de théologiens protestants, D. Marguerat parle du Christ comme de « l’homme sans qualités » (213 ; on peut lire à ce sujet l’excellent livre de F. Vouga, Une théologie du N.T.). J’ai toujours eu beaucoup de problèmes avec cette appréciation (venue, bien entendu, du célèbre livre de Musil, L’homme sans qualités) ! Car enfin, si un homme, cet homme (ecce homo !) ne fut pas sans qualités, c’est bien Jésus de Nazareth ! Toutes les christologies des cinquante dernières années, au moins, insistent au contraire, dans leur démonstration de la christologie implicite (in nuce) de la vie même de Jésus, sur ses « qualités », faisant signe vers sa messianité : le Royaume de Dieu s’approche ou advient avec lui, son autorité publiquement déclarée est « sans pareille », son pardon « justificateur », l’abondance de ses miracles « thérapeutiques-libérateurs », ses paraboles inoubliables dont l’énonciation même fait advenir ici-maintenant le Royaume de Dieu (voir la très belle étude de D. Marguerat : La parabole, langage de changement, in Le Dieu des premiers chrétiens), et, chez Jean, son Autorité au-dessus de celle de Moïse, ses célèbres « ego eimi », ses paroles qui sont celles de « la Vie éternelle », etc … !!! Ces « qualités », qui sont évidemment tout sauf « socio-politico-mondaines », ne font-elles pas de l’homme Jésus, non pas « un homme sans qualités », mais cet homme, au sens le plus superlatif, au sens extra-ordinaire, ex-orbitant, « divin » : cet homme « hors qualités » par excès, comme par passage à l’Infini ! Voici donc ma grande perplexité lorsque je rencontre cette étrange dénomination appliquée à Jésus le Christ. Démonstration « par l’absurde » : beaucoup, beaucoup trop d’ « hommes sans qualités », et parfaitement « innocents » furent crucifiés dans l’empire romain et ailleurs, ou sont « martyrisés » hier et aujourd’hui, en tous temps et en tous lieux, « hommes sans qualités » que Dieu ne ressuscite pas (mondainement) ! ; c’est donc que ce sont très précisément les « qualités », proto-eschato-divines si j’ose dire, de cet Homme, que Dieu ressuscite (de la manière la plus naïve et la plus bouleversante : « Dieu l'a ressuscité, en le délivrant des liens de la mort, parce qu'il n'était pas possible qu'il soit retenu par elle », Ac 2, 24). Je crois que l’on peut même dire : Dieu aurait-il ressuscité un homme de Nazareth réellement « sans qualités », un uomo qualunque, aucune « religion chrétienne » n’aurait paru (comme je le lis, parfois, avec raison : l’événement pascal, réduit à sa ponctualité, sans la vie de Jésus, est « indéchiffrable », même et surtout aux « yeux de la foi ») ; c’est l’intégrale de sa vie (y inclus l’événement entier de Pâques) qui engendre, par la grâce de Dieu, la foi chrétienne).
Je comprends très bien la vertu évangélique que désire signifier cette dénomination « d’homme sans qualités » : « Dieu ne fait acception de personne » (Ac 10, 34) ; oui, Dieu ne fait acception et exception de personne, et les affirmations de D. Marguerat sur la grâce inconditionnelle (« La grâce ne requiert que d’être acceptée, et cette acceptation s’appelle la foi » (213), ou « l’Évangile de la grâce inconditionnelle » (214), ou la citation de P. Tillich) me vont droit au cœur, et je loue au-delà de tout, d’être, moi, pauvre petit je, homme inacceptable, d’être accepté de Dieu, moi qui ne suis pas aimable d’être aimé de Dieu, et cela relève, ici-maintenant, chaque seconde, mon existence ; mais la condition de possibilité de ces affirmations, reçues par révélation, leur condition de réception, n’est-elle pas précisément l’apparition dans l’histoire de la « sur-éminente » dignité du l’ « Unique », du Fils « par nature », dans l’excès divin de sa « qualification » ?
Permettez-moi, madame, de vous remercier d’éclairer mes ténèbres, trop humaines !
M. Fabre Francis
Créé par : Fabre Francis
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