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Thèmes / Paul de Tarse / Paul de Tarse, l'enfant terrible du Christianisme Feuille de route n°4

Paul de Tarse En lecture seule

Paul de Tarse, l'enfant terrible du Christianisme Feuille de route n°4

Chapitre 6 « Corinthe encore ; l’homme acculé » (p. 159- 193) 1 Corinthiens 8 ; (1 Corinthiens 15) ; 2 Corinthiens 12, 1-10
Période :
15 janvier 2025 - 25 février 2025
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I-Dans un premier temps (p. 159 à 165), D. Marguerat aborde dans 1 Corinthiens la question des viandes sacrifiées peut-être plus exactement la question des repas et de la convivialité !
L’ensemble couvre les chapitres 8 à 10 auxquelst il faut ajouter 11, 17-33. La question n’a rien de bénin, l’union des Eglises bute encore, vingt siècles plus tard, sur la même question (et d’autres soucis de commensalité viennent s’ajouter : nourriture hallal ou casher, choix végétarien ou vegan etc)…
DM prend le parti de s’opposer à une affirmation de M.F. Baslez :  « Sur le plan théologique, Paul apparaît d’un illogisme certain », à laquelle on ne peut reprocher que l’adjectif « théologique », et encore … Car la théologie de Paul ne prétend pas à la « logique », il nous l’a suffisamment dit (1 Co 2, 4) ! 
M.F. Baslez se fait l’écho de la majorité des spécialistes de Paul jusqu’ici, qui considèrent, non sans raison, que 1 et 2 Corinthiens sont formés de plusieurs lettres ou billets, envoyés à des moments différents, et réunis ensemble par Paul ou l’un de ses successeurs. C’est à peu près indéniable. 
Mais, dans tous les cas, cette opération de réunion a été faite avec une intelligence éclairée (inspirée ?), regroupant les sujets abordés, parfois en tension, ce qui donne un ensemble subtilement nuancé, ou encore une véritable « théologie en construction » (le titre d’un très beau livre publié en 2004 sous la direction de D. Marguerat, J.D. Kaestli et A. Dettwiler) ! Et sur le sujet des viandes sacrifiées, on voit bien que les situations au chapitre 8 et au chapitre 10, 23-31 ne sont pas les mêmes, et que l’accent n’est pas mis toujours au même endroit !
Je vous laisse suivre la démonstration remarquablement claire de DM page 163, et sa conclusion sur le modèle de gestion des conflits que Paul nous offre ainsi. Il a raison de dire que la théologie de la croix est ici mise en œuvre, mais je crois que cela ne suffit pas et que Paul va encore plus loin en confiant la décision à la liberté de chacun dans des contextes différents. Je vous proposerai ci-dessous de vous confronter vous-même aux textes pauliniens !
 

2-Penser la résurrection (p.165-175)
D. Marguerat le note d’emblée : c’est le seul texte « réflexif » du Nouveau Testament sur la résurrection. Ou plutôt, c’est le seul texte qui prend la question à bras le corps, avec la conscience aiguë qu’un certain type de question est « insensé » (v. 35) : qui peut savoir et dire « comment les morts ressusciteront, et avec quel corps » ?
Comme aux chapitres 7, 8, 12, le chapitre 15 répond à des questions ou objections des Corinthiens. Mais lesquelles ? DM rassemble de façon très claire les diverses postures que l’on a pu leur attribuer (p. 166). Il me semble qu’on peut, dans tous les cas, insister sur un mépris du corps (sôma), considéré comme corruptible, selon un platonisme vulgarisé un peu partout en monde grec, résumé dans l’adage sôma sèma : « le corps est un tombeau » ; il est voué à la destruction, seule l’âme (psukhè) ou l’esprit, est incorruptible, et peut être vouée à l’immortalité
Or, Paul va ignorer l’idée grecque de l’âme, un mot qu’il emploie rarement et seulement pour parler du « souffle vital », et tenter de promouvoir l’idée de « corps » (sôma). Probablement parce qu’il n’a pas encore de terme grec (pas plus qu’en araméen ou en hébreu) pour dire l’unité de la personne humaine.

DM divise le texte en trois vagues, en tout cas, deux propositions successives :

1-34 : Sans Pâque, pas de christianisme, la prédication devient vide et vaine.
35-58 : Mystère de l’après-mort : comment les morts ressuscitent-ils ?
Chaque partie pouvant aussi être divisée en deux :

A- 1-11 Rappel du kérygme : le plus long et le plus complet que nous ayons, pas nécessairement le plus ancien (qui pouvait se résumer à « Jésus Christ que Dieu a ressuscité des morts, Ga 1,1).
Je souligne le fait que Paul se glisse habilement dans le kérygme : « il m’est apparu à moi aussi, l’avorton ». C’est d’une importance extrême : cela nous dit que le témoin fait partie de la proclamation ; et cela est vrai pour chacun de nous !

12-34 Nier la résurrection, c’est nier le pouvoir de Dieu de donner et redonner la vie.
Précisons : là où les courants pharisiens croyaient à une résurrection générale des morts attendue pour la fin des temps, la foi au Christ ressuscité affirme : la résurrection finale est en marche, elle a déjà commencé !
DM le dit : « le compte à rebours est commencé ». Matthieu le dira de façon imagée, dans son récit de la mort de Jésus : lisez le texte sidérant de Mt 27, 51-53 !
Précisons encore : la victoire du Christ sur la mort est, elle aussi, enclenchée ; la vision apocalyptique de l’histoire est revisitée : les forces du mal et de la mort sont déjà vaincues ou « désactivées », « un dernier ennemi est anéanti, la mort » (v. 26) ; pourquoi toutes les Bibles traduisent-elles par un futur ?

Sur les deux commentaires additionnels des versets 29-34, je suis volontiers D. Marguerat, et je souligne : « pour les premiers chrétiens, la foi en la résurrection propose un art de vivre bien plus qu’une information sur l’après-mort » !
D’ailleurs demander cette information est une attitude « insensée » !

B-35-44 Je ne crois pas que Paul traite son interlocuteur d’idiot, mais plutôt la question montre une absence de « bon sens », de jugement ! Elle n’a pas de réponse que le sens commun (le phrèn) puisse donner.
Pourtant Paul va s’y essayer, en plongeant dans la contemplation de la nature (et de l’action du créateur), mais surtout en faisant appel à des images, pas nécessairement cohérentes.
DM a raison de souligner que Paul tient toujours à la fois la discontinuité et une continuité biologique : « le grain se prolonge dans la plante » (p. 172). Ce qu’il faut ajouter, c’est que Paul n’emploie pas le mot « plante » mais le mot « corps » (sôma) ; de même lorsqu’il distingue corps terrestres et corps célestes. Paul travaille pour faire du « corps » le lieu d’une continuité, que la mort va interrompre (discontinuité) sans la faire disparaître.
D’où l’expression étonnante : « on est semé corps animal (animé du souffle vital psukhè), on ressuscite corps spirituel (animé par le pneuma divin) ». Le corps alors dit l’unité et l’identité de la personne qui meurt (dont la chair et le sang se corrompent, v. 50), mais qui ressuscite dans l’esprit, tout en gardant son unicité.
Malheureusement cette promotion paulinienne du « corps » (en fait l’unicité de la personne, ce que DM appelle le « je ») sera abandonnée par les pères de l’Eglise, tous marqués par la dichotomie grecque entre corps (mortel, corruptible) et âme (immortelle). Ce qui donnera soit une affirmation de la « résurrection de la chair » (avec un emploi aberrant du mot « chair » qui signifie « viande » en grec), soit de « l’immortalité de l’âme ». Avec sagesse, Paul parlait de « résurrection des morts » !

45-54 DM souligne alors à quel point il s’agit de « dire l’indicible de l’après-mort ». Et Paul le sait bien, qui a jugé le questionneur « insensé » ; aussi multiplie-t-il les images et les langages pour montrer qu’il n’y a pas une seule approche claire mais de nombreuses suggestions possibles. Il va utiliser encore deux types de thématiques : la typologie des deux Adams, et l’imagerie apocalyptique.
Les deux Adams (déjà évoqués aux v. 22-23) renvoient aux deux premiers chapitres de la Genèse ; ils ont été diversement interprétés : Philon d’Alexandrie, s’inspirant de Platon, oppose l’Adam idéal essence de l’humain de Genèse 1, et l’Adam animal terrestre de Genèse 2. Paul inverse les choses : le premier Adam (Gn 1 et 2) est un être vivant, terrestre, corruptible, tandis que le Christ est l’Adam final, céleste, spirituel et incorruptible, que nous sommes tous invités à rejoindre.
Paul articule ainsi difficilement discontinuité et continuité en « Adam » : la résurrection est bien une création nouvelle, une recréation de l’être humain, mais celui qui est recréé ainsi reste celui qui a vécu et qui est mort (son corps animal est recréé corps spirituel).

Le scénario apocalyptique rappelle celui de 1 Thessaloniciens 4, et reste au niveau d’une imagerie littéraire commune. Mais l’expression du « changement », de la « transformation » vient articuler à son tour continuité et discontinuité : le corruptible revêtira l’incorruptibilité, et le mortel revêtira l’immortalité (v. 53-54). Or l’image du « vêtement » évoque toujours chez Paul le « revêtir le Christ » baptismal. Il faut alors penser le baptême comme revêtement de l’incorruptibilité !

 

3- La crise s’aggrave (p.175-193)
DM entre ici dans la deuxième lettre aux Corinthiens.
Une lettre dont il reconnaît honnêtement qu’elle est « un patchwork de billets écrits par l’apôtre » (p. 175), « un montage littéraire » (p.176). C’était vrai aussi en partie de 1 Corinthiens, et DM compte que « pas moins de sept lettres ou billets » ont été envoyés par Paul à l’Eglise de Corinthe (p. 178).
Il est clair que 2 Corinthiens regroupe au moins trois blocs : les chapitres 1 à 7, les chapitres 8 et 9 (deux billets distincts), les chapitres 10-13.
Vous voyez qu’au contraire de DM, je distingue le chapitre 8, de l’ensemble 1-7. 
J’hésite aussi beaucoup sur l’idée que les blocs ont été regroupés de façon chronologique (p. 178 n. 236) ; il n’est pas sûr que l’ordre des trois blocs soit celui qui a été vécu : n’aurait-on pas plutôt 10-13 (la lettre dans les larmes : rage et désespoir), 1-7 (affront, plainte et réconciliation), 8 et 9 (billets pour la collecte) ?
Mais nous lirons le texte en suivant l’ordre du drame tel que DM le reconstitue en trois ou quatre actes (p. 176-178)

Une lettre écrite dans les cœurs. Le voile de Moïse (p.179-181)
DM consacre 5 pages aux chapitres 1 à 7, dont il dit bien qu’ils servent à décrire le ministère apostolique, et je crois aussi, le ministère de tout chrétien… Avec des développements fulgurants qui mériteraient qu’on s’y attarde plus longuement.
D’abord l’idée que la communauté est « la lettre de recommandation » de l’apôtre, reprenant à la fois Jérémie 31, 31 et Ezéchiel 36, 26 : l’Esprit de Dieu habite désormais les cœurs de chair devenus complices du Christ vivant !
Le chapitre 3 qui met en perspective alliance ancienne et alliance nouvelle (une des deux ou trois rares occurrences de tout le Nouveau Testament) : malheureusement, la lecture rabbinique que Paul fait d’Exode 34 a été mal comprise, ou en tout cas durcie, donnant lieu sur nos cathédrale aux terribles statues de la synagogue aux yeux voilés en face de l’Eglise triomphante ! Paul tord l’Ecriture selon une méthode bien connue, mais on oublie toujours qu’il termine son développement en écrivant : « le Seigneur, c’est l’Esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur est la liberté » (v. 17). L’esprit de Dieu, avant d’être l’esprit du Christ, qui est à l’œuvre bien sûr dans toutes les lectures de l’Ecriture qui se mettent à son écoute, les juives comme les chrétiennes, et toutes celles qui ont, de ce fait, une immense liberté ! Car, Paul a raison, « nous ne sommes pas serviteurs de la lettre, mais de l’esprit, car la lettre tue et l’esprit fait vivre ! » (v. 6).

Le trésor dans des vases d’argile (p. 182-183)
Le chapitre 4 offre d’abord un raccourci du mystère de Dieu en Jésus Christ : « il fait briller la lumière de la gloire de l’Evangile du Christ, qui est l’image de Dieu » (4, 4) : l’image, l’icône de Dieu, écho à Genèse 1, 26-27. Dieu a fait l’humain à son image, mais l’image parfaite c’est le Christ Jésus qui prend en charge l’humanité image de Dieu rénovée en lui !
Magnifique évocation alors de la fragilité de l’apôtre (et du chrétien), travaillée par le trésor de l’Evangile qu’il essaie de porter et de transmettre (2 Co 4, 7-14). Un jeu d’échange étonnant entre la vie donnée de Jésus et sa mort qui font surgir la vie plus forte de ses disciples, et la lente de mort des disciples par leur vie donnée qui va manifester la vie de Jésus et faire surgir la vie plus forte des groupes chrétiens. C. Tassin commente : « c’est sur le terreau de la vie donnée de l’apôtre que les communautés chrétiennes peuvent naître et grandir » !

Dommage de ne rien dire de la fin de ce chapitre, avec la vision des humains dont l’être extérieur se corrompt chaque jour, tandis que l’être intérieur est renouvelé sans cesse (quel programme de vieillissement !) (v. 16).
Quant au chapitre 5, je veux rappeler qu’il est un des lieux où la compréhension originale du salut par Paul est définitivement nouée : « Si quelqu’un est en Christ, il fait partie de la création nouvelle… Car c’était Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui, ne tenant pas compte de nos fautes, et déposant en nous sa parole de réconciliation » (v. 17-19). La justification trouve ici sa plus belle définition : une réconciliation, un ré-ajustement que Dieu opère pour nous, en nous contemplant désormais sur le visage de son Fils !

 

4- Une écriture au fer rouge (p. 183-193)
Les chapitres 10-12, les plus violents que Paul ait écrits, avec l’argumentation connue sous le nom du « discours du fou » (p. 185-6). 
Pris entre la vérité de ce qu’il croit et vit, la faiblesse extrême du témoin, et les performances spirituelles fascinantes de ses adversaires, Paul choisit un discours qui va rappeler ses propres performances (car elles ont existé), mais les présenter comme une folie à renverser, car elles n'apportent rien au témoignage véritable qui a été celui de la faiblesse manifestée sur la croix.
Je souligne la belle analyse du concept ambigu de « fierté » dont Paul joue sans cesse (p.186).
Et puis le récit spectaculaire du chapitre 12, où Paul reconnaît avoir été «ravi jusqu’au troisième ciel » (p. 187-190). Je vous propose de le travailler ensuite en détail. Lisez l’analyse de D. Marguerat qui fait de Paul « l’icône du crucifié » : « A l’invisibilité de la résurrection correspond l’agir de Dieu dans la vulnérabilité de l’apôtre » (p. 191).

Reste à tenir compte de la dimension apologétique et polémique de ces pages :  c’est un homme déchiré qui parle, oui « très émotionnel … très humain en fin de compte » (p. 193), avec ses excès et ses dérapages ! Et DM souligne les effets désastreux de certains de ces excès (la synagogue voilée et bien d’autres)… 
On pourrait en dire autant de l’évangile de Matthieu, ou de Jean.
Mais pourquoi les chrétiens s’obstinent-ils donc à lire le Nouveau Testament à la lettre, et non comme Paul lui-même l’a martelé « selon l’Esprit » ? Pourquoi vouloir que ce soient des paroles intangibles tombées du ciel (par quel canal et de quel ciel ?), la vérité enfin maîtrisée (ce qui est blasphématoire), alors qu’il s’agit de l’effort d’hommes imparfaits, situés dans des contextes différents, à l’écoute de l’Esprit et qui peinent à dire le mystère qui les dépasse, comme il nous dépasse tous ?

 

Et maintenant je vous propose quelques textes à travailler 
Bien sûr, les indications que je donne au-dessous sont des propositions que nul n’est obligé de suivre…

1 Corinthiens 8

1Pour ce qui est des viandes sacrifiées aux idoles, tous, c'est entendu, nous possédons la connaissance. La connaissance enfle, mais l'amour édifie. 2Si quelqu'un s'imagine connaître quelque chose, il ne connaît pas encore comme il faudrait connaître. 3Mais si quelqu'un aime Dieu, il est connu de lui.
4Donc, peut-on manger des viandes sacrifiées aux idoles ? Nous savons qu'il n'y a aucune idole dans le monde et qu'il n'y a d'autre dieu que le Dieu unique. 5Car, bien qu'il y ait de prétendus dieux au ciel ou sur la terre – et il y a de fait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs –, 6il n'y a pour nous qu'un seul Dieu, le Père, de qui tout vient et vers qui nous allons, et un seul Seigneur, Jésus Christ, par qui tout existe et par qui nous sommes.
7Mais tous n'ont pas la connaissance. Quelques-uns, marqués par leur fréquentation encore récente des idoles, mangent la viande des sacrifices comme si elle était réellement offerte aux idoles, et leur conscience, qui est faible, en est souillée. 
8Ce n'est pas un aliment qui nous rapprochera de Dieu : si nous n'en mangeons pas, nous ne prendrons pas de retard ; si nous en mangeons, nous ne serons pas plus avancés.
 9Mais prenez garde que cette liberté même, qui est la vôtre, ne devienne une occasion de chute pour les faibles. 10Car si l'on te voit, toi qui as la connaissance, attablé dans un temple d'idole, ce spectacle édifiant ne poussera-t-il pas celui dont la conscience est faible à manger des viandes sacrifiées ? 11Et, grâce à ta connaissance, le faible périt, ce frère pour lequel Christ est mort. 12En péchant ainsi contre vos frères et en blessant leur conscience qui est faible, c'est contre Christ que vous péchez. 
13Voilà pourquoi, si un aliment doit faire tomber mon frère, je renoncerai à tout jamais à manger de la viande plutôt que de faire tomber mon frère.

 

Notes 
« Un compromis dynamique » ou un modèle de débat ecclésial.
C’est le geste de Paul qui nous intéresse ici : que faire lorsque des sensibilités différentes sont en opposition dans la communauté ?
Dans la vie quotidienne du monde gréco-romain, la viande restait une denrée rare : la haute société mangeait les viandes sacrifiées aux dieux dans les sanctuaires (repas de « thiases ») et le peuple mangeait quelquefois dans l’année les viandes distribuées lors des sacrifices publics aux dieux, ou que l’on retrouvait sur le marché… 
Les nouveaux baptisés venus du judaïsme pouvaient avoir peur de viandes impures, tandis que ceux qui venaient du paganisme craignaient de retomber sous l’emprise des divinités païennes…
Paul les appelle des « faibles » et les distingue des « forts » dont il fait partie, des chrétiens libres dans leur esprit et leurs choix de vie, qui ont bien compris le message de l’apôtre sur le Christ libérant des contraintes de la Loi et des rites juifs, des superstitions et peurs de la divinité du côté des païens. 
Une première situation est envisagée ici : que faire lorsqu’un chrétien de la bonne société est invité au sanctuaire d’une divinité avec les notables de la ville ? Les forts y vont, les faibles se scandalisent…

v. 1 à 4 Le problème est présenté sous l’angle d’une « connaissance » commune : « tous nous savons ! ». Avec un bémol aussitôt « connaître » pour un chrétien, c’est d’abord aimer et se laisser connaître par Dieu ! Et la question est alors posée : « Donc,  peut-on ? »

v. 5-6 La réponse est donnée comme d’écoulant d’une évidence reconnue par tous : les idoles n’existent pas, et tous peuvent se rassembler sur la foi au Dieu unique et au Seigneur Jésus Christ.
v. 6 Regardez de près la profession de foi commune, impressionnante par ses deux affirmations successives et liées : un monothéisme qui confesse un seul Dieu et un seul Seigneur Jésus Christ.

v. 7 La réalité s’oppose au consensus posé au v. 1 : « mais tous n’ont pas la connaissance ».
Une constatation réaliste des peurs des « faibles ».
A partir de là commence l’argumentation :
                -v. 8 Le point de vue des forts est rappelé comme une évidence pour la foi.
                v. 9-11 Mais prenez garde : Paul s’adresse au fort et pointe le danger de son attitude vis-à-vis du faible (« si on te voit… grâce à ta connaissance… »)
Voyez la gravité du risque ici décrit : « le faible périt, ce frère pour lequel le Christ est mort » (v. 11). 
Soyez attentifs à la notion de ‘conscience de l’autre’ à respecter (v. 7. 10. 12).

                v. 12 La conclusion s’adresse à tous les forts (« vous »)

v. 13 Conclusion pratique : Paul revient au « je », donne un exemple, un témoignage personnel, pas une consigne. A chacun de juger et de prendre sa propre décision !

Pour compléter cette lecture, allez lire la reprise du débat dans une autre situation pratique : la viande achetée au marché, et proposée dans un repas privé, en 10, 23-31.
Paul s’y montre beaucoup plus compréhensif pour les forts : « Au Seigneur, la terre et toutes ses créatures » (v. 26) : tout est don de Dieu !
Et semble mettre en cause la « conscience » du faible (v. 28. 29)…
Mais jamais il ne propose aux forts d’ « informer la conscience du faible » !
La conclusion est plus ouverte : « faites tout pour la gloire de Dieu » ! (v. 31). Et choisissez librement !

Et finalement lisez 9, 19-23 où Paul livre le fond de sa pensée et de son attitude : « libre à l’égard de tous, je me suis fait le serviteur de tous…… pour l’Evangile, dont je suis partie prenante » !

 

2 Corinthiens 12, 1-10
1Faut-il faire le fier ? C'est bien inutile ! Pourtant j'en viendrai aux visions et révélations du Seigneur. 2Je connais un homme en Christ qui, voici quatorze ans – était-ce dans son corps ? je ne sais, était-ce hors de son corps ? je ne sais, Dieu le sait – cet homme-là fut enlevé jusqu'au troisième ciel. 3Et je sais que cet homme – était-ce dans son corps ? était-ce sans son corps ? je ne sais, Dieu le sait –, 4cet homme fut enlevé jusqu'au paradis et entendit des paroles inexprimables qu'il n'est pas permis à l'homme de redire.
5De cet homme-là, je serai fier mais, pour moi, je ne mettrai ma fierté que dans mes faiblesses. 
6Ah ! si je voulais faire le fier, je ne serais pas fou, je ne dirais que la vérité ; mais je m'abstiens, pour qu'on n'ait pas sur mon compte une opinion supérieure à ce qu'on voit de moi, ou à ce qu'on m'entend dire. 7Et parce que ces révélations étaient extraordinaires, pour m'éviter tout orgueil, il a été mis une écharde dans ma chair, un ange de Satan chargé de me frapper, pour m'éviter tout orgueil. 8A ce sujet, par trois fois, j'ai prié le Seigneur de l'écarter de moi. 9Mais il m'a déclaré : « Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » Aussi mettrai-je ma fierté bien plutôt dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ.
10Donc je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions, et les angoisses pour Christ ! Car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort.

Notes :
v. 1- 4 Une prise de décision claire : Paul évoquera les expériences spirituelles équivalentes à celles dont se vantent ses adversaires, voyages et visions célestes (« jusqu’au troisième ciel, jusqu’au paradis »). 
Evidemment le langage est convenu, il relève de la mystique juive contemporaine développée à partir d’Ezéchiel 1 et 8, et orchestrée par le mouvement de l’apocalyptique (depuis Daniel 12), mais Paul a vraiment vécu ces expériences extatiques qui nous échappent ( 1 Co  14, 18 ; 2 Co 5, 13).
Toutefois,  prudemment il les tient à distance : « je connais un homme » … Pour éviter tout orgueil personnel ? Et pourtant il doit le dire, et il le dit !
v. 5 Aussitôt une première fois, il opère un retour à la vérité de la parole de la Croix !
v. 6-7 Seconde évocation de révélations extraordinaires. Assortie de la fameuse « écharde dans la chair » qui a fait couler tant d’encre. DM se fait l’écho des nombreuses interprétations nées de l’imagination des exégètes…
J’ajoute la mienne : pour moi, la seule et définitive écharde dans la chair de Paul, la plus douloureuse, n’est-ce pas le refus de ses frères juifs de croire au Christ, Fils de Dieu ?
Voyez l’incroyable formulation de cette souffrance continuelle en Romains 9, 1 : « je voudrais être anathème, séparé du Christ, pour mes frères de religion selon la chair » ! Paul déchiré en deux, séparé du Christ qui est devenu sa vie (« pour moi, vivre c’est le Christ » !) ;
Je vous laisse proposer votre propre lecture de l’écharde !

v. 8 « Par trois fois » : comme Jésus à Gethsémani (Mt 26, 36-46 et parallèles) ?
Avec une réponse de Dieu, que les évangélistes auraient pu formuler : « ma grâce te suffit » !

v. 9-10 « afin que repose sur moi la puissance du Christ » : l’image est celle de la nuée qui vient reposer sur la tente de la rencontre dans la marche au désert d’Israël en Exode (Ex 40, 34-38 ; le vocabulaire grec « planter sa tente sur moi » le dit clairement). C’est la puissance du Christ qui vient habiter la faiblesse de l’apôtre. Sa seule source de fierté, et elle suffit !

 

Pour compléter je vous propose de lire dans cette même lettre, 2 Corinthiens 4, 6-15 :

« Car le Dieu qui a dit : que la lumière brille au milieu des ténèbres, c'est lui-même qui a brillé dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ. 7Mais ce trésor, nous le portons dans des vases d'argile, pour que cette incomparable puissance soit de Dieu et non de nous. 8Pressés de toute part, nous ne sommes pas écrasés ; dans des impasses, mais nous arrivons à passer ; 9pourchassés, mais non rejoints ; terrassés, mais non achevés ; 10sans cesse nous portons dans notre corps l'agonie de Jésus afin que la vie de Jésus soit elle aussi manifestée dans notre corps. 11Toujours, en effet, nous les vivants, nous sommes livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit elle aussi manifestée dans notre existence mortelle. 12Ainsi la mort est à l'œuvre en nous, mais la vie en vous. 
13Pourtant, forts de ce même esprit de foi dont il est écrit : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé, nous croyons, nous aussi, et c'est pourquoi nous parlons. 14Car nous le savons, celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera nous aussi avec Jésus et il nous placera avec vous près de lui. 15Et tout ce que nous vivons, c'est pour vous, afin qu'en s'accroissant la grâce fasse surabonder, par une communauté accrue, l'action de grâce à la gloire de Dieu. 

Pour un petit commentaire, voir plus haut p.4