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Thèmes / Paul de Tarse / Paul de Tarse L'enfant terrible du christianisme Feuille de route n° 6

Paul de Tarse En lecture seule

Paul de Tarse L'enfant terrible du christianisme Feuille de route n° 6

Feuille de route n°6
Période :
27 mars 2025 - 30 avril 2025
Document à télécharger :

Lectures correspondant à la FDR N°6

Chapitre 8, (« Le testament de Paul aux Romains ») p. 253-276-
Chapitre 9 (« Philippiens, l’épître de la tendresse ») ; Chapitre 10 (« Un billet pour Philémon ») p. 277-315
Lire Romains 8

Chers amis, voici un dernier round dans les lettres de Paul, les « authentiques », avant que la postérité ne s’en empare et que les passions ne les défigurent…

Chapitre 8, « Le testament de Paul aux Romains », p. 253-276-
Nous entrons avec D. Marguerat dans la deuxième partie de la lettre aux Romains, à partir du chapitre 5 (5 à 8). J’aime beaucoup l’expression de DM « une grâce en excès », car il faut toujours penser, en lisant la lettre, que Paul se place du point de vue de celui qui a découvert, ébloui, l’infini de l’amour de Dieu pour les malheureux humains qui se débattent dans leur pétrin.
Je suis au contraire gênée par l’expression : « Dieu a modifié la règle… et tout a changé entre l’humanité et lui » (p.253). Non ! Je ne crois pas que Dieu « modifie les règles », il aurait pu y penser plus tôt ! Je dirais autrement : Dieu réalise son projet (toujours le même, un projet de bénédiction) en allant jusqu’au bout de ce qu’il veut faire pour une humanité libre et rebelle, venir en son Fils vivre et mourir avec elle, pour l’orienter définitivement vers la résurrection.
A débattre.
J’ajouterai seulement qu’au début de Roamins5, Paul rappelle qu’il y a un équivalent au vocabulaire un peu difficile de la « justification », celui de la « réconciliation » : être réconcilié avec Dieu, c’est être réajusté à sa bénédiction première… et cela engage !
Je ne peux qu’abonder dans le sens de DM dénonçant p.254 le contre sens d’Augustin (et de Jérôme et de combien d’autres !) sur le grec du verset 5, 12 :  eph’hôi ; le sens n’est pas « Adam…en qui  tous ont péché » (d’ailleurs Adam est bien loin dans la phrase et le seul antécédent possible serait « la mort »), mais le sens est : « la mort est entrée dans tous les humains, du fait que tous ont péché » ! Ce qui ne dit rien d’un péché originel, mais du fait que peu échappent à ce refus, plus ou moins volontaire, de l’amour inconditionnel de Dieu et de l’autre ! Et à une mort qui est dispersion loin de Lui !
Il est intéressant aussi de dire que Paul, ici, fait écho au livre de la Sagesse (écrit environ vers 50 av. J.C. à Alexandrie), qui écrit : « par la jalousie du diable, la mort est entrée dans le monde » (Sg 2, 24). Paul met plus directement chacun de nous en cause, mais lui sait que la mort en question, refus du projet de Dieu, est désormais vaincue ! Puisqu’il est, magnifique expression de DM, « le théologien de l’abondance divine » !

 

Mourir avec le Christ (p.256-258)
Le chapitre 6 de la lettre aux Romains offre la première définition du baptême chrétien (se différenciant du baptême de Jean Baptiste), et nous l’avons trop oublié.
Là encore, je pense qu’il faut insister avec DM, et plus encore, sur le fait que le baptême n’est pas d’abord ou essentiellement pardon des péchés (présentation très judéo-chrétienne des Actes des Apôtres), encore moins « purification » mais association à la vie et à la mort du Christ : Paul insiste sur le sens premier, étymologique du terme : « plonger dans ». Le baptême est une plongée (d’où ensuite les rites chrétiens d’immersion dans l’eau), mais une plongée dans la vie et la mort du Christ, donc dans son combat contre le péché et la mort, et enfin dans sa résurrection !
Si bien que le baptême devient un processus au long cours, un combat de toute une vie, de toute vie contre l’emprise du mal. Oui, « une union participative entre le Christ et les chrétiens », mais une union qui engage toute une vie…
Dès 6, 11, Paul entre dans l’exhortation : « que le péché ne règne pas sur votre corps mortel ! ». Dit autrement, le baptême n’est pas un geste magique, une eau purificatrice, mais l’engagement de celui qui se laisse saisir ou investir par le Christ de marcher avec lui contre le mal jusqu’à la mort… et la résurrection ! Que Paul prudemment tient à distance !

La Loi est sainte mais impuissante (p. 258-261)
Qu’en est-il dans tout cela de la Loi de Moïse ?
Certes Paul n’a pas ménagé ses critiques envers la Loi, mais tout de même, il ne faut pas oublier que déjà en 3, 31 il écrivait : « pas question d’annuler la Loi du fait de la foi, au contraire nous confirmons la Loi ! »
Il faut reconnaître que les deux raisonnements successifs de Paul dans le chapitre 7 (qui ont fait couler des torrents d’encre) n’ont rien d’évident. Et il faut avec DM suivre le texte pas à pas ! Paul le sait de sa formation juive qu’il ne reniera jamais : le péché, c’est la convoitise, la jalousie, le désir de prendre ce que l’autre a et de mettre la main sur l’autre (éventuellement sur tout !). Tant est profondément vrai ce qui est dit dans les récits mythiques de Genèse 3 !
Paul l’avait dit plus haut autrement : la Loi fait apparaître la transgression (Rm 4, 15), elle donne la connaissance, la conscience de la transgression ; mais elle ne peut rien contre le penchant mauvais dans le cœur humain (le « diviseur » au cœur de l’humain).
En ce sens la Loi pour Paul est bonne, mais impuissante à changer le cœur humain.

Un « je » aux dimensions de l’humanité (p.261-263)
La discussion sur ce « je» oppose les exégètes : s’agit-il de tout être humain, l’adam ? (Augustin, Thomas d’Aquin, Luther) ? S’agit-il du juif sous la Loi (Aletti : quiconque n’a pas été transformé par l’Esprit) ? Le chrétien aussi ? DM hésite, mais pour moi c’est une évidence qu’il s’agit de tout être humain.
DM suit Theissen qui propose une explication psychologique intéressante du phénomène chez le Pharisien scrupuleux (p. 262), mais pour moi Paul voit beaucoup plus large.
Il sait bien que le chrétien a changé de régime : ch 6, la plongée dans la vie-mort-résurrection du Christ, et ch. 8 : « plus de condamnation pour ceux qui sont en Jésus Christ », mais la place du chapitre 7 entre ces deux chants de salut rappelle, dans une description douloureuse, ce qui guette tout chrétien comme tout être humain : la volonté captive et impuissante devant la force du désir mauvais.
Je me sens bien peu chrétienne, si vraiment il faut affirmer que le chrétien échappe à cela !
Après tout, avec les anciens que j’ai cités plus haut, je ne suis pas en mauvaise compagnie !

Mais « Grâce soit rendue à Dieu ! il n’y a plus de condamnation pour ceux qui sont en Jésus Christ » (7,25 -8,1).

 Changer de régime (Romains 8)
Sous la Loi de l’Esprit. DM offre ici une belle analyse de ce que Paul appelle « vivre selon la chair » vs « vivre selon l’Esprit » ; non pas un dualisme, mais la chair est bien l’être humain dans sa tendance infinie à se replier sur soi, et à tenter de se construire soi-même, contre ou simplement indépendamment des autres ! 
Et ce n’est pas trop beau ! Là encore je pense que DM a raison de montrer que Paul ne perd pas pied et ne s’envole pas dans un idéal angélique.
Le Retour au réel montre bien que pour Paul il s’agit d’un chemin pascal, un chemin d’accouchement. Et non seulement des humains, mais de la création toute entière. 
Un monde en souffrance, en voie de délivrance… Jamais Paul n’avait vu aussi large ; ses successeurs, Colossiens et Ephésiens, approfondiront cette intuition magnifique !

Mais là, à nouveau je m’arrête ! DM commet un oubli majeur ! Je sais bien qu’on ne peut parler en deux pages de Romains 8, mais tout de même, oublier que cette « apothéose finale » comme il le dit lui-même (Pause)  est entièrement mise en œuvre et tirée en avant par le Christ dans sa Pâque, oublier les expressions inouïes de Romains 8 sur la montée de l’humanité (sur fond d’Exode), devenue une multitude de frères, grâce et à la suite du Fils, cela me choque profondément, comme aussi l’oubli de l’espérance et de la prière de l’Esprit en nous qui crie Abba père (Rm 8, 16)
Je vous proposerai donc de lire vous-même ce texte, au moins Romains 8, 18-30.

Israël sera sauvé :
S’il y a un regard en arrière, ou plutôt un regard douloureux, c’est bien celui que Paul porte sur ses frères Juifs. Arrivé à ce sommet de la foi qu’est Romains 8, 35 : « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ notre Seigneur », Paul sait bien que cette ouverture maximale comporte une ombre, un lieu qu’on ne peut englober aussi facilement.
Aussi va-t-il, durant trois chapitres denses et terriblement difficiles, s’interroger sur le refus d’Israël, les chapitres 9 à 11 de la lettre.
DM le dit fort bien : pour Paul c’est un drame, une douleur incessante. Personnellement c’est ainsi que je comprends la fameuse « écharde dans la chair » de 2 Corinthiens 12, 7 !
Le dilemme est bien celui-ci : peut-on tenir ensemble les deux affirmations suivantes :
-les promesses de Dieu à Israël sont inaliénables (et Israël n’a pas à reconnaître le Christ)
-il n’y a de réconciliation/justification des humains que par la foi de Jésus Christ

Je salue l’admirable capacité de synthèse de DM qui en une page résume les essais tourmentés de Paul pour réduire -en vain- la contradiction, et proposer une lecture limpide de ces trois chapitres dont P. Beauchamp disait que ce sont les plus difficiles de tout le Nouveau Testament.
Mais je ne crois pas à une synthèse possible. Plutôt je crois qu’il faut reconnaître ici « la nécessaire incohérence de Paul » (expression recueillie auprès de Monsieur Vidal, sulpicien, ecclésiologue de haut vol, aujourd’hui décédé). Au fond ce que DM appelle avec Paul « le mystère » (11, 25) : « tout Israël sera sauvé ». 
Et parce que l’esprit humain ne peut résoudre la difficulté, Paul s’incline : « O profondeur de la richesse, de la sagesse, et de la connaissance de Dieu ; comme ses décisions sont impénétrables, et impossibles à détecter ses chemins ! » (12, 33).
Lui s’en sort en considérant qu’il y a une sorte de concurrence entre les deux peuples, Juifs et chrétiens, chacun stimulant l’autre dans son avancée (ou son recul) dans la foi et l’accueil de la miséricorde de Dieu.
Tout de même j’ajoute encore une remarque. DM a raison : nul n’est exclu de l’universalité du salut proclamé en Jésus Christ, et surtout pas Israël (p. 269). Mais trop d’exégètes chrétiens considèrent qu’au fond un jour viendra où Israël reconnaîtra le Christ, et je trouve que c’est, une fois de plus, vouloir mettre la main sur le mystère de Dieu.
N'y a-t-il pas bien d’autres façons de vivre la Pâque (et donc de vivre christiquement) que celle que nous professons ?

Une fin décousue ? L’exhortation ( Rm 12-15)
DM nous guide pas à pas dans ces chapitres d’exhortation qui suivent la vie quotidienne des chrétiens. Les deux versets d’introduction résument tout : « ne vous laissez pas configurer à ce monde, mais laissez vous conformer par le renouvellement de votre esprit pour discerner ce qu’est la volonté de Dieu : le bon, l’agréable, le parfait ». « Tel est votre culte spirituel ». (12, 1-2°24
La vie quotidienne, tel est pour Paul, le culte chrétien !
A partir de là, par un processus d’élargissement continu, il va évoquer la vie communautaire, ecclésiale, enseigner les « béatitudes » (« bénissez ceux qui vous haïssent, bénissez et ne maudissez pas, pleurez avec ceux qui pleurent, réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent… » (12, 14-15) ; puis élargir le regard à toutes les relations sociales, et à l’amour et au soin porté aux  ennemis.
Pour enfin aborder, dans le célèbre chapitre 13, l’attitude chrétienne en face des autorités.
Je vous laisse lire ce qu’en dit DM : Vivre en paix.
Je suis globalement d’accord avec sa conception de ces 7 versets qui ont tant servi à assurer le pouvoir de l’Eglise comme celui des princes. DM a absolument raison de dire que pour Paul : « le pouvoir qui dévie de sa vocation reçue de Dieu perd sa légitimité ».
Mais il faut d’abord revenir sur la traduction habituelle du texte, et sur le contre-sens incroyable induit par une traduction inexacte :
« Que tout être vivant soit subordonné aux autorités supérieures».  
Puis non pas : «car il n’y a d’autorité qu’instituée par Dieu, et celles qui existent sont ordonnées à Dieu »
Mais « car il n’y a d’autorité que par Dieu (on peut lire « sous celle de Dieu »), et celles qui le sont (vraiment) sont ordonnées à Dieu ».
Ce qui revient à n’attribuer l’autorité qu’à ce qui est ordonné à Dieu, et non pas à dire que toute autorité est instituée par Dieu.
Les conséquences du contre-sens sont immenses : les autorités politiques et ecclésiales pendant des siècles se sont considérées comme instituées par Dieu en s’appuyant sur un texte qui dit le contraire. Car en creux, Paul leur dit : si vous n’obéissez pas à Dieu et ne lui êtes pas ordonné, vous perdez le titre d’autorité !
La suite va dans le même sens :  « le porteur de glaive n’est là que pour assurer le bien, et manifester la colère de Dieu au malfaiteur ». A nouveau, on peut lire en creux : il n’est pas pensable que le porteur de glaive se tourne contre celui qui agit bien !
Et on néglige trop le verset 5 : « c’est pourquoi force est de se soumettre, non seulement à cause de la colère, mais aussi par acquit de conscience ». Où la conscience chrétienne intervient comme un veilleur auprès des autorités : n’agissent-elles qu’en agitant la crainte de la colère, ou véritablement en faisant le bien pour lequel elles ont été ordonnées à Dieu ?

En fait, le texte ne présente qu’un aspect positif de l’action des autorités qui agissent conformément à la volonté bonne de Dieu, et laisse le lecteur lire en creux la proposition inverse, qui met en cause toute autorité agissant contre la volonté de Dieu et le bien. Et la conscience chrétienne est cette instance vigilante qui doit rappeler aux autorités ce qui précisément les « autorise » !

A ce titre le dernier paragraphe de DM dans la page 271 me paraît relever de la conception qu’a longtemps soutenue la Réforme acceptant sans contestation le pouvoir comme réalité instaurée par Dieu ! Du côté catholique, c’est probablement la tension entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil qui a permis de secouer parfois le joug, mais le pouvoir religieux a vite pris le relais pour instaurer sa propre autorité souvent plus que discutable.
Pourquoi Paul n’est-il pas plus clair ? On connaît chez les écrivains romains qui contestaient les magistrats ces « scénarios cachés », où il suffit de renverser un discours positif pour lire les failles du pouvoir !
A l’inverse l’attention aux faibles est fermement rappelée et DM conclut : « la diversité dans l’Eglise n’est pas un problème, seule l’intolérance l’est » ! (p.272). Une affirmation que chacun peut entendre pour lui-même et pour sa propre « paroisse » !
Mais que l’on pourrait aussi étendre plus largement aux relations sociales, voire politiques !

Je vous laisse terminer ce parcours trop dense en lisant les dernières pages qui reviennent de façon très juste sur les « bijoux » de cette dernière partie des Romains : les versets 12, 1 et 2 (le culte spirituel), et le verset 13, 9-10 où Paul retrouve la Loi, comme Loi de l’amour du prochain !

 

Chapitre 9 « Philippiens, l’épître de la tendresse », p. 277-305
Assurément, Philippiens est bien la lettre où Paul déploie des trésors de tendresse pour ses chers Philippiens, la lettre aussi, où, bien que prisonnier, il déborde de joie profonde et d’action de grâce envers Dieu pour la vitalité de l’Eglise de Philippes, le soutien qu’elle lui procure etc. Reste que Paul est en difficulté, parce que, comme à Corinthe, des prédicateurs judaïsants l’attaquent : la lettre n’est pas sans heurt ni sans surprise.
Peut-on cependant dire que c’est « un homme vulnérable, amer, sans avenir, voire déprimé que l’on devine derrière la lettre » (DM p. 278) ? Je n’en crois rien ; je vous laisse juge ; la lettre ruisselle d’une joie profonde ! 
Il me semble pour ma part que DM dans ce jugement est victime de son propre choix de datation. Pourquoi situer l’écriture de la lettre entre 58 et 60 lors de la captivité romaine de Paul, alors que, par bien des thèmes, on n’est pas loin des Galates et de 2 Corinthiens ? 

Mais, vous y gagnez, car c’est l’occasion pour DM de reprendre et de raconter avec une admirable clarté les voyages pauliniens tels que Luc les met en scène dans les Actes, depuis le chapitre 16 jusqu’à l’arrivée de Paul à Rome au chapitre 28 : 10 pages passionnantes qui suivent les Actes des Apôtres (p. 278 – 289). Vous y rencontrerez notamment Lydie, une femme d’affaires, que Paul dans sa lettre ne mentionne pas ; vous y trouverez des éclaircissements très suggestifs sur les relations entre Paul et Jacques de Jérusalem !
Soyons justes : DM n’ignore pas que Luc a en main des éléments de la légende paulinienne déjà en formation, qu’il orchestre et à laquelle il va contribuer grandement. Avec lui, admirons l’art du narrateur sans faire une fixation sur la fiabilité historique de ces récits (p. 284 §1).

Histoire d’une longue amitié
Une ville « petite colonie romaine », où les Romains avaient installé leurs vétérans, avec peu de Juifs ; une ville à la citoyenneté organisée (une politeuma), habituée au fonctionnement d’associations qui soutiennent les projets de l’un des leurs (p. 290).

Le narratif de sa conversion. Jetés aux ordures (p. 291-293)
Je suis vraiment heureuse que DM cite ici en entier et explore ce texte tellement riche et important où Paul (comme en Galates 1) raconte sa vocation personnelle et offre son cheminement en modèle aux chrétiens de Philippes.
Un paragraphe qui vient dans le seul passage « violent » de la lettre, une lutte contre les prédicateurs qui le dénigrent et que Paul appelle sans ménagement des « faux circoncis », 
voire « des chiens » !
Lisez ce texte (p. 291), et étudiez de près les mécanismes de renversement que Paul décrit : « à cause du Christ » !
Saisi par le Christ, Paul a fait une rencontre qui a définitivement réorganisé sa vie et tout son système de valeurs. Notez que cette rencontre-connaissance est d’abord celle du « Ressuscité » (« le connaître, lui et la puissance de sa résurrection ») ; ce n’est qu’à partir de cet éblouissement, sous la force de la Résurrection, que la course en avant qui est celle de l’apôtre pourra affronter les souffrances, et la conformation à la mort du Christ.
Rien de morbide dans ce parcours de l’athlète de la foi qui veut entraîner les autres à sa suite, parce que lui-même s’est laissé conformer au Christ.

L’hymne de Philippiens 2 (p. 294 à 300)
DM revient alors en arrière dans la lettre pour vous donner la clé qui éclaire ce que vous venez de lire… Paul l’avait donnée d’abord !

Sur cet admirable hymne, que je crois largement retravaillé par Paul, je suis entièrement d’accord avec DM pour dire qu’il est absurde de l’interroger en termes de nature divine ou humaine et moins encore en termes de préexistence. La foi de Paul, la foi juive, est existentielle ; il n’y a pas de temps dans l’éternité de Dieu, ni avant ni après, et Dieu crée le temps avec la création même, le cours du monde et de l’histoire. Il entre dans le temps pour accompagner l’humanité, et on peut alors prudemment parler en termes d’incarnation.
Je lirais volontiers les premiers versets selon la typologie adamique que Paul affectionne (1 Co 15 ; Rm 5, 12) : là où Adam a voulu se faire l’égal de Dieu, le Christ nouvel Adam ne retient pas une égalité divine, mais se dépouille de toute prétention… Jusqu’à la mort et la mort sur la croix. 
A mon avis, malgré ce que dit DM, le terme morphè (bien traduit par « condition, statut » p.296, et en considérant avec Aletti qu’il s’agit bien de la « condition divine du Christ incarné » p.295), est choisi par Paul sciemment pour préparer l’ensemble du processus de « conformation/ transformation » proposé aux disciples du Christ (et il en va de même pour le mot « figure, aspect, schèma), en 3, 10 et 21-22.
Car cet ensemble de mots « conformer ou configurer, transformer ou transfigurer » est récurrent chez Paul pour dire le chemin du chrétien, habité par le Christ et en marche vers lui (voir Rm 8, 29 ; 12, 2 ; Phl 3, 10 et 21-22).
Cet hymne est clairement inspiré du quatrième chant du serviteur d’Esaïe 52, 13-53, 12.
Enfin la « super-exaltation », certes unique dans le NT, fait tout de même écho à l’exaltation johannique. Encore un lieu où Paul et Jean, sans s’être connus, se retrouvent !
Enfin, que Jésus reçoive le titre de Kurios (nom de Dieu traduisant le tétragramme dans la LXX), et le Nom qui est au-dessus de tout nom) est assez époustouflant dès cette époque. 
Je rappelle que depuis Ezéchiel au moins : le Nom (HaShèM) est une façon respectueuse de nommer Dieu, encore utilisée largement par les Juifs aujourd’hui.

Le débat sur l’appel à l’imitation (p.300 -304) et la réponse que donne DM me réjouissent, car DM répond à tant et tant de critiques rapides sur la prétention paulinienne à «se donner en exemple » (pour qui se prend-il ?) ; l’exemple est celui de la suite du Crucifié !

 

Chapitre 10, « Un billet pour Philémon », p. 307-315
La courte lettre à Philémon n’est en aucun cas un traité sur l’esclavage et l’affranchissement, mais bien un cas particulier qui illustre au sein d’une maisonnée chrétienne la révolution sociale et psychologique qu’engage la foi chrétienne !
DM documente excellemment la question de l’esclavage, et je salue sa reconnaissance de l’importance des femmes, ici Apphia, dans les Eglises pauliniennes. Seul bémol, situer la lettre lors de la captivité romaine me paraît totalement invraisemblable (2000 km de Rome à Colosses, l’esclave Onésime aura du mal à rentrer !). L’âge avancé revendiqué par Paul me semble un élément rhétorique propre à renforcer sa figure de sagesse et d’autorité !
Car la lettre est un bijou d’habileté rhétorique et de vraie délicatesse, il suffit de la comparer au billet parallèle de Pline le Jeune à Sabinianus pour s’en convaincre (p. 315 en bas et note 444).
Je dirai simplement que Paul ici suggère à Philémon de recevoir Onésime comme un frère selon la chair et dans le Seigneur, c’est-à-dire en effaçant sa condition d’esclave dans la communauté.
Dit autrement : alors qu’il n’est pas question de songer même à contester l’esclavagisme dans la société romaine, la maison chrétienne est un lieu clos où ce choix proprement révolutionnaire peut être pleinement mis en œuvre !
La preuve : quelques décennies plus tard, les esclaves chrétiens se sont tellement émancipés dans les maisons chrétiennes que, la rumeur s’en répandant, 1 Timothée doit rappeler à l’ordre les esclaves (« ne méprisez pas vos maîtres sous prétexte qu’ils sont des frères » 1 Tm 6, 2). Les groupes chrétiens sont mal vus et il faut rentrer dans le rang, car l’Empire ne permettra pas ces atteintes graves à l’ordre social !!!

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Et maintenant prenez le temps de lire de près ce texte de la lettre aux Romains 8, 14-30

 

14En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l'Esprit de Dieu : 15vous n'avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. 16Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. 17Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.
18J'estime en effet que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. 19Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu : 20livrée au pouvoir du néant – non de son propre gré, mais par l'autorité de celui qui l'a livrée –, elle garde l'espérance, 21car elle aussi sera libérée de l'esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu.
22Nous le savons en effet : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l'enfantement. 23Elle n'est pas la seule : nous aussi, qui possédons les prémices de l'Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l'adoption, la délivrance pour notre corps. 

24Car nous avons été sauvés, mais c'est en espérance. Or, voir ce qu'on espère n'est plus espérer : ce que l'on voit, comment l'espérer encore ? 25Mais espérer ce que nous ne voyons pas, c'est l'attendre avec persévérance. 26De même, l'Esprit aussi vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut, mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en gémissements inexprimables, 27et celui qui scrute les cœurs sait quelle est l'intention de l'Esprit : c'est selon Dieu en effet que l'Esprit intercède pour les saints.

28Nous savons d'autre part que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu, qui sont appelés selon son dessein. 29Eux que d'avance il a connus, il les a aussi prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, afin que celui-ci soit le premier-né d'une multitude de frères ; 30eux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés ; eux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés ; et eux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés.

 

Il vaut la peine de s’arrêter sur chaque paragraphe :
V. 14-18 : C’est l’Esprit qui fait de nous des enfants de Dieu : sur fond d’Exode, Paul lit la libération des croyants de l’esclavage et de la peur, parce que l’Esprit de Dieu les a conduits à la filiation (adoptive), qui dans l’Antiquité s’oppose à l’état d’esclave. 
Donc enfants de Dieu à part entière, à la suite du Christ, participant à ses souffrances (celles inhérentes à toute vie humaine) et destinés à participer à sa gloire (vie divine).

V. 19-23 : Elargissant la perspective, Paul prend en compte toute la création (dans sa double dimension temporelle et spatiale) et il introduit l’image impressionnante de l’accouchement. La création toute entière (et nous avec) gémissons dans les douleurs d’un immense accouchement à la vie nouvelle ! Colossiens suggèrera : dans cet accouchement, le Christ tête est sorti, le corps Eglise cosmique doit suivre aussi … !
Cet accouchement consiste en une lutte contre les forces du mal et de la mort (pouvoir du néant, esclavage de la corruption). 
Mais Paul soumet la réconciliation de la création à celle des humains (v. 21et 23). Un traité de l’écologie intégrale avant l’heure ?

V. 24-27 : Rôle de l’espérance et de la prière.
Espérer c’est tenir bon en attendant ce qui ne se voit pas ! (v. 24-25)
Prier c’est laisser prier en soi l’Esprit qui ajuste notre regard au projet de Dieu ; au fond prier c’est tenter de regarder le monde, les autres et soi, comme Dieu lui-même les voit ! (v. 26-27)

V 28-30 : Etonnante vision rétrospective au passé. Paul se situe au bout de l’aventure, au cœur de la gloire de Dieu, et contemple l’humanité en train d’être conformée à l’image du Fils (v. 29).
Attention, la formule répétitive « eux qui », souvent traduite « ceux qui » n’est pas exclusive, mais elle est au contraire englobante : tous ceux qui aiment Dieu et qui sont appelés selon son dessein (v. 28) ; la liberté humaine est préservée, charge à elle d’aimer Dieu et d’écouter son appel !

Ensuite une montée par reprises successives (figure littéraire connue) ; je rappelle que le verbe « prédestiner » formé sur le mot « horizon » signifie « donner comme horizon » : ici l’horizon de tous est la conformation au Fils image de Dieu.
En Genèse 1, 27-28, Dieu a créé l’humain à son image ; cette image dévoyée par le refus de la confiance (le serpent) est pleinement réalisée dans le Christ, qui médiatise alors la conformation de l’humanité à l’image de Dieu. Ainsi devient-il « le premier-né d’une multitude de frères ». 
Le processus n’est pas terminé, mais emporté par son élan, Paul met tout au passé et contemple ainsi l’humanité accédant dans le Christ à la gloire de Dieu !