Paul de Tarse, Synthèse 4
Chers amis
Merci de ces échanges souvent très denses sur le forum, ils portent sur des questions fondamentales.
Mais je constate que les questions et réflexions ont surtout porté d’une part sur le chapitre 15 et la question de la résurrection (avec la magnifique invention du « corps spirituel » !), et d’autre part sur l’expérience « mystique » ( ?! ) de Paul débattue en 2 Corinthiens 10.
Entre les deux la question des « viandes sacrifiées aux idoles », ou plus exactement la question « avec qui peut-on manger ? » a été un peu oubliée…
Je voudrais cependant reprendre des éléments importants de ce texte 1 Corinthiens 8 (avec un autre écho sur la question en 1 Corinthiens 10, 23-32). Et peut-être la mise en lumière du « geste » de Paul qui peut nous aider aujourd’hui dans nos « conflits de table ».
Je reviens d’abord le vocabulaire et le contexte :
Les eidolothuta, « viandes sacrifiées aux idoles » au chapitre 8, les hierothuta, « viandes sacrifiées au sanctuaire » au chapitre 10, soulignent le rôle des sacrifices religieux dans le monde gréco-romain : la consommation de viande était rare et même exceptionnelle chez les gens du peuple.
Seuls les sacrifices publics et les sacrifices privés dans des sanctuaires occasionnaient l’abattage des animaux. On a ainsi retrouvé des tessons de poterie portant es invitations au temple du dieu Sérapis pour un repas de notables, repas où les convives mangeaient dans une des dépendances du temple.
Les viandes non consumées et non consommées lors d’un sacrifice public (voire privé), étaient vendues au marché, et les plus riches pouvaient en acheter pour leur propre consommation. Lors de certaines fêtes il y avait distribution publique de viande ou repas offert au peuple ; c’était pour le petit peuple (la majorité de la population) les seules occasions de manger de la viande.
D’une part Paul distingue avec précision les situations :
-au chapitre 8, il s’agit de chrétiens qui peuvent être troublés de manger de la viande sacrifiée ; mais surtout de chrétiens scandalisés de voir un des leurs attablé à la table d’un sanctuaire païen, probablement invité en tant que notable de la ville (8,10) ;
-au chapitre 10 il s’agit d’acheter de la viande au marché (10,25), puis d’une invitation chez un incroyant, au cours duquel un « indicateur » (l’hôte ? ou un autre chrétien qui est invité ? ) prévient le chrétien qu’il s’agit de viande sacrifiée (10,27-28) !
D’autre part il faut distinguer les destinataires auxquels Paul s’adresse et ceux dont il parle. Différences sociales ou différences de sensibilité chrétienne, il est difficile de trancher et peut-être les deux allaient-ils de pair :
-les uns sont des forts, qui se sentent totalement libres par rapport aux idoles, -et Paul est en accord avec eux, car il dit « nous »- ; mais leur conscience libre peut aussi tomber dans un piège !
-les autres sont des faibles ou des scrupuleux : ils sont encore proches de leurs anciennes pratiques idolâtriques et risquent de retomber dans une sorte d’emprise des démons !
Il est clair que Paul s’adresse constamment aux forts, parfois selon le genre littéraire de la diatribe. Mais il sait aussi prendre ses distances et indiquer quel est son choix personnel !
Lecture de 1 Corinthiens 8
A son habitude, Paul, après avoir posé le problème et rappelé un principe chrétien fondamental, ramène son lecteur à une profession de foi de type kérygmatique, l’essentiel sur lequel tous les chrétiens de l’Eglise de Corinthe peuvent s’accorder et se reconnaître.
Ensuite il déploie une argumentation nuancée.
Les versets 1 à 3 servent à redéfinir ce que les forts de Corinthe, à la suite de Paul, considèrent comme « la connaissance » qui fonde leur liberté : « nous avons tous la connaissance » .
Mais aussitôt la connaissance est recadrée par l’amour, et l’antériorité du don de Dieu : « la connaissance enfle, mais l’amour construit ; si quelqu’un croit connaître quelque chose, il ne connaît pas encore comme il faut connaître, mais si quelqu’un aime Dieu, il est connu de lui ».
Seul l’amour qui vient de Dieu donne la véritable connaissance qui permet d’édifier la communauté ; il ne s’agit donc pas de connaître mais d’aimer, c’est-à-dire d’accueillir le Dieu qui nous connaît et nous révèle à nous même (v.3).
Alors la question peut être reprise (versets 4 à 6) : puisqu’il s’agit de se nourrir, le même principe de la connaissance permet d’affirmer l’inanité des idoles et la foi commune au Dieu unique.
Cela n’empêche pas les croyances idolâtres de se multiplier, et d’être provoquées par des démons (il y a « de nombreux dieux et de nombreux seigneurs »), mais les chrétiens s’attachent à la profession de foi au Dieu un qui se révèle dans l’unique Seigneur Jésus-Christ (v.3-6).
Ces versets 3 à 6 sont sidérants, parce que cette profession de foi met en parallèle et sur le même plan l’unicité du Dieu créateur et sauveur, de qui tout vient et vers lequel nous allons,
et l’unicité du Seigneur Jésus Christ, à cause duquel tout existe et nous à cause de lui »
Un Dieu unique, et aussi bien un unique Seigneur Jésus Christ, qui apparaît aux côtés de Dieu et participant à l’œuvre créatrice et salvatrice de Dieu. Paul ne parle pas en termes de préexistence, mais pour lui, le Christ est, de toujours à toujours, présent au projet créateur et sauveur de Dieu, un projet qui passe « par » lui.
Les versets 7 à 9 posent alors la question éthique en évoquant le malaise d’une partie de la communauté, ceux qui n’ont pas la connaissance et dont la conscience faible est troublée (7).
Or, rappelle Paul, ce n’est pas la nourriture qui nous fait tenir ou tomber devant Dieu (8), et puisque la nourriture est en soi indifférente à notre relation à Dieu. Il le dira encore plus fermement en 10,25-26 : « mangez tout ce qui est vendu au marché… Car la terre et ce qu’elle contient sont au Seigneur ! »
Pour autant, il s’adresse aussitôt aux forts avec une injonction teintée de menace : qu’ils veillent à ce que leur liberté ne devienne pas une occasion de chute pour les faibles (9).
Ainsi la liberté du fort n’est-elle pas contestée dans son principe ; mais il y a un principe plus important encore : ne pas scandaliser », faire tomber le frère qui est faible (le scrupuleux, le ritualiste, le superstitieux !).
Les versets 10 et 11 offrent alors un exemple concret ; le texte passe du « vous » au « tu » : si un faible te voit toi qui a la connaissance assis au sanctuaire, ne sera-t-il pas entraîné à manger lui aussi des viandes sacrifiées, alors même que sa conscience le lui reproche et qu’il pense ainsi être infidèle à l’unique Seigneur. La conclusion de Paul est violente : « ainsi par ta connaissance, périt le faible, ce frère pour lequel le Christ est mort » ; l’attitude libérée du fort est alors contraire à l’amour salutaire du Christ !
Les derniers versets 12 et 13 sont remarquables, car ils tirent la conclusion négative de l’attitude des forts : « vous péchez contre le Christ » ; mais la proposition positive d’une attitude prudente de discernement n’est pas donnée comme un conseil, encore moins comme une prescription. Paul la présente comme sa propre attitude : en « je » il énonce ce que lui ferait, laissant libre le fort de choisir sa propre voie.
La réflexion paraît exemplaire : radicalité de la liberté du chrétien, radicalité plus grande encore de l’attention à l’autre et du respect de sa « conscience ».
Deux questions se posent alors :
-que représente la « conscience » dans ce texte ?
-jusqu’où le fort, à l’imitation de l’apôtre, doit-il renoncer à sa liberté pour respecter la conscience (encore mal libérée) du faible ?
Les deux questions sont liées ; il est clair que le terme « conscience » chez Paul ne renvoie pas à la conscience kantienne dans sa dimension universelle de connaissance du bien et du mal, mais à la connaissance que quelqu’un a du bien et du mal à un moment donné en fonction de son histoire et de son avancée personnelle.
Etonnamment, Paul ne conseille pas au fort d’éclairer la conscience du faible ni de l’aider à grandir dans la connaissance ! C’est au contraire au fort qu’il demande de renoncer à sa liberté et de maintenir le lien mutuel dans la communauté en respectant l’autre tel qu’il est et dans ce qu’il est, c’est-à-dire dans sa conscience. C’est rude !
Y a-t-il une limite à cette attitude : ici Paul ne pose pas la question, et il faut garder en mémoire le fait qu’il s’agit d’une situation particulière, dans une communauté particulière, et qu’il ne s’agit pas d’en tirer un code général de conduite. Paul ne le fait jamais, et reste toujours pragmatique, examinant les situations au cas par cas, et renvoyant les croyants à leur libre décision.
Certes si l’on regarde l’ensemble de la lettre aux Corinthiens on serait tenté de répondre : la seule mesure donnée du respect et de l’attention à l’autre est la parole de la Croix, le don de soi jusqu’à la mort. Mais d’autres lettres nous montrent que Paul sait aussi exprimer autrement la limite : il s’agit de la vérité de l’évangile, qui autorise la totale liberté de l’apôtre et du chrétien (Galates 2). Et en 10, 30, il précise : « pourquoi ma liberté est-elle jugée par la conscience d’un autre ? ».
Au fond, une conclusion s’impose : c’est au fort que Paul s’adresse, au fort avec qui il s’identifie, mais dont il éduque le discernement dans le respect du faible qui professe la même foi. Autrement dit, pour traduire la proposition en termes plus actuels, il s’agit toujours de me laisser interroger par la conscience de l’autre, sans renoncer à ma propre conviction. Et pour respecter l’autre, il s’agit d’entrer dans un travail de discernement.
Ce texte m’a toujours donné beaucoup à réfléchir sur la prétention qui est celle du chrétien éclairé d’éclairer et de former la conscience d’autres, plus superstitieux ou timorés…
Et la question peut être transposée dans le domaine de la ritualité (et évidemment du repas eucharistique !).
Paul appelle à la prudence et au discernement. Et il dira dans la lettre aux Romains : « qui es-tu, toi, pour juger le serviteur d’un autre ? » (14, 4).
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Enfin je voudrais plus rapidement revenir sur le « discours du fou », la confession de Paul en
2 Corinthiens 12, 1-10, qui a fait débat autour de la « mystique » de Paul qu’il reste à définir.
En fait on a deux récits qui se terminent l’un et l’autre sur une valorisation de la faiblesse de l’apôtre :
v.1 introduction
v.2-4 premier récit: visions et révélations, des dires indicibles
v.5 première conclusion sur la vantardise/vanterie : dans les faiblesses
v.7-8 second récit : supplication à Dieu pour sortir de la souffrance.
v.10 seconde conclusion : refus de Dieu. Lorsque je suis faible, alors je suis fort.
1-Le premier récit désigne le sujet comme un autre : « cet homme-là ». De cet homme-là Paul rapporte qu’il a été enlevé au troisième ciel et ravi jusqu’au paradis ; il emprunte les représentations de la mystique juive traditionnelle, celle des disciples de Ben Zakkaï ; probablement ses adversaires, ceux qu’il appelle des « super apôtres »(2 Corinthiens 11,5), ou de « faux apôtres, ouvriers fourbes, déguisés en apôtres du Christ » (2 Corinthiens 11,13), usaient-ils de ces phénomènes spectaculaires, caractéristiques des « hommes divins » très prisés des grecs, pour assure leur autorité et leur prestige ! Paul a de bonnes raisons de se vanter, il a connu ces phénomènes d’extase et ces visions ; mais il les considère comme des dons de la grâce de Dieu totalement immérités, et dont il serait dangereux de se vanter, car la vantardise humaine n’est pas loin.
Nous voyons apparaître dans ce passage un mot majeur du vocabulaire paulinien : se vanter, la vantardise ou fierté, que l’on peut prendre positivement ou négativement.
Paul hésite : il ne veut pas tirer une fierté toute humaine de ces dons de la grâce, car cette fierté mal comprise ne ferait qu’abuser les Corinthiens, la vraie gloire n’est pas de ce côté-là. En même temps il est acculé par ses adversaires à jouer ses dernières cartes, de plus il souhaite que cela soit dit et que soit désigné, fût-ce de façon détournée, le sujet de la grâce divine imméritée. Pour ne pas endosser la mauvaise fierté, il tient à distance le phénomène, « je connais un homme ». D’une telle expérience, il ne tirera pas un avantage facile, et il ne fondera pas sur elle son autorité apostolique, car ce serait s’approprier la grâce divine et en détruire la gratuité !
Paul donc refuse de jouer ce jeu dangereux, lourd de malentendus pour les Corinthiens, de risque d’évasion et d’illusion pour lui. D’ailleurs les paroles entendues lors de telles expériences extatiques sont des «dires indicibles » : autrement dites elles sont interdites au langage humain ou impossibles à transmettre. Pour transmettre l’évangile du Christ Paul devra faire appel à la tradition qui le précède puis forger son propre langage.
Dès lors les versets 5 et 6 peuvent énoncer la thèse : Paul choisit de ne manifester pour l’annonce de l’évangile que l’autre face possible de sa fierté, la seule qui soit dicible et transmissible en vérité dans le langage humain, le témoignage de sa propre faiblesse à cause du Christ. De ces faiblesses il peut se vanter.
2-Une deuxième narration rapporte alors une autre expérience de l’apôtre, liée à la première et à son caractère excessif. A l’inverse de la précédente, c’est une expérience que Paul endosse, il dit « je », mais c’est une expérience négative, une expérience de souffrance et d’échec. On s’est beaucoup interrogé sur ce qu’était cette écharde dans la chair (skolops), cet ange de Satan chargé de le souffleter : maladie à épisodes répétitifs (Galates 4,14) ? On a donc pensé à l’épilepsie et à bien d’autres choses ! Je vous l’ai dit, pour moi, il s’agit de la souffrance issue de son échec répété auprès de ses frères juifs ! Le mot skolops 4 fois dans la Septante, désigne en Nombres 33,55, les ennemis d’Israël qui l’empêchent d’entrer dans la terre promise !
Mal moral ou physique, il est souffrance profonde, et Paul a supplié Dieu de le délivrer ; sa prière s’aligne sur la triple demande de Jésus à Gethsémani : « par trois fois j’ai supplié le Seigneur qu’il l’éloigne de moi » (cf. Matthieu 26, 39-44). Alors que les Corinthiens attendaient tout d’une révélation mystique spectaculaire, l’apôtre rencontre la souffrance et l’échec de sa prière, car il essuie le refus de Dieu. Dieu renvoie l’apôtre et les Corinthiens au quotidien de la souffrance dans la chair, de la faiblesse, mais une faiblesse dans laquelle Paul n’est pas abandonné : « ma grâce te suffit ».
Car le non-exaucement ne signifie pas abandon de Dieu. Au contraire : Dieu fait confiance à son envoyé et lui donne sa propre force, une force qui donne toute sa mesure dans la faiblesse acceptée et assumée. Paul accepte sa faiblesse, mais il attend tout de Dieu. C’est dire qu’il n’y a ni résignation, ni passivité, ni morbidité, la souffrance est acceptée, jamais recherchée et toujours dépassée ou combattue. Il s’agit d’une suite active du Christ dans sa vie et sa passion où se manifeste la force résurrectionnelle de Dieu ! Le vocabulaire est impressionnant : « ma grâce te suffit » ; la charis, la grâce est le don de l’Esprit même de Dieu, qui vient habiter l’apôtre « afin que la puissance du Christ plante sa tente sur moi » ; le verbe évoque la venue de Dieu dans la nuée pour sauver son peuple durant l’Exode, il évoque la venue du Christ dans la chair pour sauver toute chair. On le retrouvera (sous une forme plus simple en Jean 1, 14 : « la Parole a planté sa tente parmi nous »
Dit autrement : la faiblesse de l’être humain est le lieu privilégié de l’incarnation, le lieu où Dieu par la puissance de son Esprit vient vers l’homme. La puissance de l’Esprit vient habiter le corps désarmé de l’apôtre, qui peut dès lors conclure : « lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ».
Je reprendrai pour conclure les expressions de D.Marguerat dans un très ancien article sur ce texte: « la patience de Paul est fille de l’espérance, elle n’est pas soumission passive mais endurance active du réel et de ses contradictions, pour y inscrire les signes de l’espérance et la tension vers la résurrection » (« 2 Corinthiens 10-13 : Paul et l’expérience de Dieu », Etudes théologiques et religieuses 1988, 63-4, p.497-519).
Faut-il conclure ? Si on a donc pu parler de « mystique paulinienne » selon le titre du livre célèbre d’Albert Schweitzer, La mystique de l’apôtre Paul , ce n’est jamais comme une fuite hors du corps, mais au contraire comme un réinvestissement du corps dans toute son épaisseur d’action, de difficultés voire de souffrance et toujours de relation avec d’autres ; une mystique qui engage donc une théologie, une éthique et donc un discernement et des décisions, une façon de vivre avec soi-même, avec les autres et avec Dieu ; et qui engage surtout une annonce de l’évangile qui est service des communautés, sans mépris et sans exclusion, et malgré tout (c’est le paradoxe et la difficulté) en tenant bon à la liberté, qui est la vérité de l’Evangile.
Ce que Paul nous apprend, en tout cas, c’est que la «mystique » comme connaissance de Dieu n’est véridique que si elle se vérifie dans la vie la plus concrète et l’annonce réfléchie et assumée dans le quotidien...