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Thèmes / Paul de Tarse / Paul de Tarse L'enfant terrible du christianisme Feuille de route n° 8

Paul de Tarse En lecture seule

Paul de Tarse L'enfant terrible du christianisme Feuille de route n° 8

Lectures correspondant à la FDR N°8 Chapitre 13 : « Paul adulé, Paul détesté, Paul domestiqué », p.375 - 402 Conclusion, p. 403 - 422
Période :
01 juin 2025 - 28 juin 2025
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Feuille de route n°8                                         1er juin –28 juin 2025

Chapitre 13 : « Paul adulé, Paul détesté, Paul domestiqué », p.375 - 402
Conclusion, p. 403 - 422

Nous arrivons à la fin du livre ! 
Je vous propose d’une part de lire le dernier chapitre de Daniel Marguerat que je vais commenter rapidement, puis de vous plonger dans la Conclusion, pour préparer notre rencontre par Zoom du 1er juillet.
Si vous pouviez m’envoyer vos dernières questions avant le 28 juin, cela permettrait de rendre notre rencontre beaucoup plus intéressante et riche.

Le chapitre 13, « Paul adulé, Paul détesté, Paul domestiqué »
Avec sa capacité de synthèse et de clarté pédagogique habituelle, D. Marguerat brosse en trois temps la destinée de l’œuvre de Paul au cours du 2ème et même du 3ème siècle.

Paul adulé (p.375-385) : 
Vous verrez que les lettres de Paul ont été très vite utilisées par les courants pré-gnostiques et gnostiques qui ont envahi et menacé la foi chrétienne au cours du 2ème s. 
Il me semble que D. Marguerat décrit excellement le phénomène, mais je veux insister encore plus qu’il ne le fait : les courants gnostiques n’ont pas cherché à comprendre Paul ni à s’approprier ses essais de construction théologique ou christologique, ils ont utilisé un petit nombre de citations extraites de Paul pour leur propre argumentation. Hélas, ils ne sont pas les seuls à le faire, et c’est encore le risque aujourd’hui d’un Paul lu en petites rondelles dans la liturgie. 
Il est certain qu’ils ont représenté un véritable danger pour le christianisme, mais l’appui qu’ils trouvaient chez Paul ne les a que peu confortés.
Ajoutons un bémol : nous ne connaissons la plupart des systèmes gnostiques que par les citations des Pères de l’Eglise qui les condamnent fermement ! S’y ajoutent les 52 textes découverts à Nag Hammadi, aujourd’hui de mieux en mieux connus, mais le paysage reste compliqué et les courants très divers.
Le premier « pré-gnostique » à utiliser Paul est Marcion (p.375-380), ce riche chrétien, fils d’un évêque (« épiscope ») de Sinope qui, vers 144, vint soutenir financièrement l’Eglise de Rome ou plutôt imposer son point de vue et fonder une petite communauté de disciples ascètes. Marcion est essentiellement dualiste (point commun de toutes les gnoses), et il opposait le Dieu créateur (dieu inférieur méchant) de l’Ancien Testament, sorte de démiurge platonicien, au Dieu d’amour et de miséricorde du Nouveau Testament ; comme il opposait le monde matériel mauvais créé par le démiurge au monde spirituel œuvre du Dieu bon . Un dualisme que beaucoup de chrétiens partagent plus ou moins explicitement !
Ce rejet du monde se traduisait par un ascétisme censé mettre un terme aux générations humaines.
Des Ecritures chrétiennes qui étaient déjà rassemblées, Marcion ne gardait que l’évangile de Luc (expurgé) et dix lettres de Paul et de ses disciples largement censurées (ainsi Romains 4 et 9-11 ont disparu) (p. 378). Car il rejetait tout ce qui est favorable au judaïsme, compris comme représentant du monde mauvais créé par le démiurge. Même s’il nomma cet ensemble « Nouveau Testament », je ne pense pas qu’on puisse dire que c’est le premier Nouveau Testament de l’histoire. Car à ce moment-là, l’expression ne désignait que « la nouvelle alliance » promise et réalisée par Dieu !
De même, peut-on parler avec A. von Harnak (ardent promoteur de Marcion) d’un « vrai Réformateur » ? Je crois surtout que le dualisme est profondément non chrétien, que Marcion trahissait complètement Paul, et que les responsables de l’Eglise de Rome s’en rendirent vite compte : malgré sa générosité financière, Marcion fut rapidement remboursé, excommunié et chassé de Rome !

D’autres auteurs de systèmes gnostiques beaucoup plus sophistiqués se sont aussi emparés de quelques passages pauliniens (p. 379-388), Héracléon, Basilide, Valentin…. Disons, pour faire vite, que ces systèmes extraordinairement compliqués sont fondés sur une opposition absolue de la matière et de l’esprit, de la chair et de l’âme spirituelle. Quelques spirituels sont des initiés, et ils montent par degré vers une connaissance de plus en plus haute de la divinité et de la vérité, en se dépouillant de leur corps de boue et de toutes leurs attaches terrestres.
De Paul, ces auteurs retiennent surtout ses « voyages initiatiques » (2 Co 12, 2-6), dont lui-même dit ne « rien devoir dire », et ils font de Paul un « spirituel » qui a visité les mondes d’en haut. Evidemment ils sont obligés d’oublier la croix, au centre pourtant de la pensée paulinienne, puisque pour eux, Jésus Christ n’a pas vraiment souffert et n’est pas mort : il a fait semblant (en grec dokeô) et rien de matériel n’a entaché sa divinité, ce qu’on appelle le « docétisme », une des déviances les plus fréquentes de la foi chrétienne !
Le dernier exemple donné par DM en bas de la p.383 montre à quel point le texte paulinien a pu être dévoyé et lu à l’inverse de ce qu’il dit !
Du danger de lire un ou quelques versets en dehors de son contexte… un danger qui nous guette tous !

Paul détesté (p.385-388)
Il semble que ce soit plus tard, au cours et vers la fin du 3ème siècle, que des courants judéo-chrétiens, probablement en perte de vitesse, ont violemment attaqué Paul, en l’opposant à Pierre. C’est aussi l’époque où l’on fait du magicien Simon (Ac 8,9-24) un chef de file de l’hérésie. Paul est attaqué pour des raisons opposées, et le vieux reproche (déjà présent à l’arrière-plan de 2 Co) de n’avoir pas connu Jésus devient un argument massif pour le présenter comme un ennemi des chrétiens.
Pour virulente qu’elle ait été, cette polémique, portée par les Homélies du pseudo-Clément, est restée assez marginale.
Au troisième siècle, des penseurs de l’envergure d’Origène avait déjà commenté l’ensemble des lettres de Paul en lui rendant pleinement hommage.

Récupérer Paul (p. 388 -401)
Lisez les pages 389-390 fort intéressantes sur la lente formation du Canon. Si, de fait, dès 367, et probablement dès le 3ème siècle, la liste des écrits du Nouveau testament est à peu près fixée (les hésitations ont porté sur Hébreux, l’Apocalypse et les petites lettres), la première liste magistérielle du Canon des Ecritures sera celle du Concile de Trente au 16ème siècle !
D. Marguerat s’arrête alors sur les premiers auteurs chrétiens qui ont largement cité Paul sans (trop) le trahir, certainement d’abord Ignace d’Antioche et Polycarpe.
J’ajoute un mot sur ce que DM dit d’Ignace d’Antioche : oui, il est aux prises déjà avec les déviances gnostiques ; oui, il se réfère à Paul moins pour ses idées que pour son style ; l’écriture serrée d’Ignace, magnifique de densité, emprunte souvent à Paul et il tire Paul dans deux directions qui n’étaient pas les siennes : 
-le désir du martyre : Ignace marche vers la mort avec une certaine fascination, en exagérant de façon outrancielle ce qu’en dit Paul (Phl 1, 21-24).
-Ignace grandit à l’extrême la figure de l’évêque comme figure d’unité. C’est de ses lettres qu’on a tiré, au moins cinquante ans plus tard, l’institution de l’épiscopat monarchique ; mais il me semble que, sous la plume d’Ignace qui marche vers la mort, il s’agit davantage d’une « figure » que d’une règle institutionnelle.

Nous connaissons trop peu Polycarpe pour savoir ce qu’il retient de Paul ; mais il montre qu’en cette première moitié du 2ème siècle, où les textes évangéliques commencent à peine à émerger (Ignace n’en cite aucun), Paul était largement lu et connu.
Enfin, Irénée de Lyon, et sa somme théologique (p. 396-402). Irénée, qu’on ne lit pas assez, dans son admirable déploiement de la proposition chrétienne de salut, aux livres III et IV du Contre les hérésies, comprend bien mieux Paul et en fait la source de sa démonstration : continuité de l’histoire du salut, continuité des alliances, c’est-à-dire du dessein de Dieu dans l’histoire des humains, Dieu qui depuis le commencement (Ancien Testament) n’a cessé de s’approcher des humains, de leur parler (création, Loi, prophètes), de « s’apprivoiser à eux », jusqu’à les rejoindre par son Fils Jésus Christ, né homme parmi les hommes.
Et cela pour que les humains s’accoutument à la divinité et deviennent fils de Dieu ! DM cite p. 400 de splendides formules d’Irénée, tout droit venues de Romains 8 et Colossiens 1 ! 
En précisant comment Irénée, lecteur de Paul, actualise dans des conditions nouvelles (la lutte contre la gnose) la pensée paulinienne et déploie une conception de l’incarnation, il me semble d’une part que DM a raison, mais de l’autre, qu’il n’a lui-même pas suffisamment honoré en lisant Paul la conception de l’incarnation que l’apôtre avait déjà mise en place (Ga 4, 4-7 etc.)

Que Paul ait été « domestiqué », j’en suis bien d’accord, la formule est jolie. Mais, ce n’est pas à Irénée ou à Origène qu’il faut faire le reproche, ni même à Ignace ; c’est, à l’intérieur même du Nouveau Testament, aux successeurs de Paul : d’un côté les lettres à Timothée et à Tite, qui coupent les ailes de la révolution sociale selon Paul, de l’autre les Actes des Apôtres (Luc auquel Marguerat, avec raison, rend hommage), qui font de Paul le modèle du Juif converti, oubliant la radicalité de la Parole de la croix, et faisant de Paul le « successeur de Pierre » !
Il faudrait ajouter (DM en dit un mot p.390 et auparavant p. 326-329) les Actes de Paul et de Thècle,  promouvant Thècle, jeune femme disciple de l’apôtre, qui s’émancipe de toute tutelle -même de celle de Paul- pour partir annoncer Jésus Christ ! Un courant paulinien opposé aux Pastorales : l’Eglise a préféré garder le conformisme social, moins dangereux.


Conclusion (p.403 – 422)
D. Marguerat plaide pour une nouvelle réception de Paul, de sa théologie et de son message.
Dans cette conclusion que je vous laisse lire avec soin, il tranche d’abord rapidement (et il a tellement raison !) le débat sur le « fondateur du christianisme », une religion hellénisée que Paul aurait « inventée » ! 
Issue de Nietzche, orchestrée par Harnack, l’idée n’a aucun fondement paulinien, mais même lorsqu’on la croit définitivement réfutée, elle ressurgit, et je pense aux émissions télévisées quasi truquées de Prieur et Mordillat, avec un contre sens massif et assumé sur la pensée d’A. Loisy !
Vous avez suffisamment lu Paul pour en être convaincus.

DM affronte alors la question de Paul interprète de Jésus, et le fait à sa manière synthétique, en quatre points successifs :

L’universalité du message et l’universalisme chrétien : à partir du Christ et « en Christ, vous êtes un : il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme » 3, 28). 

Une éthique du discernement : le respect du corps, temple de l’Esprit saint ; le primat de la relation avec  d’abord le respect de l’autre plus faible (1 Co 8) ; l’infini de l’amour qui est le Christ lui-même (1 Co 13).

La croix, comme fracture de notre imaginaire de Dieu, « scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs » (1 Co 1, 23).
Marc, disciple de Paul, et la parole de la croix.

La politisation du message. Mais peut-on dire que Jésus et Paul sont « en retrait face à la sensibilité d’aujourd’hui » ? Notre sensibilité qui supporte les tueries, voire les génocides, l’omni présence des maffias de la drogue avec leurs esclaves et leur cortège d’horreur ?
Nous sommes largement impuissants, et pas plus que nous, Jésus ni Paul ne pouvaient affronter les puissants de leur monde (ils l’ont fait et en sont morts). Pour moi, cela n’a pas de sens de dire que le mot « émancipation » frémit sur les lèvres de Paul : il propose à Philémon d’affranchir Onésime ; des chrétiens ensuite ont affranchi leurs esclaves à l’intérieur de leurs maisonnées. Mais aller plus loin n’avait aucun sens ! 

Une identité refondée (p. 419-421) 
D. Marguerat revient pour finir sur la nouvelle « identité » chrétienne, telle qu’elle se dessine dans les lettres de Paul ; et il aborde à nouveau le texte de 1 Corinthiens 7, que nous avions, il me semble, discuté (voir Feuille de route n°3 p.4).
Je crois forcée et en partie fausse la traduction par « que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé » (1 Co 7, 20). Elle laisse entendre que chacun doit rester dans le statut social ( ?) qui est le sien. Mais le mot « condition » n’existe pas dans le texte grec. 
Paul écrit : « que chacun demeure dans l’appel par lequel il a été appelé » ! Fidèle à l’appel qui a bouleversé et transformé sa vie, et qui n’implique ni un changement de statut social, ni un immobilisme qui figerait ce dernier. Rester fidèle à l’appel premier, toujours, selon Paul, en discernant la façon d’y répondre au mieux… dans différentes conditions de vie, cela n’entre pas en compte.
Pour l’illustrer, DM poursuit la lecture du chapitre 1 Co 7 sur les versets 29-31, et le fameux « vivre comme si…. pas ». 
Je suis largement d’accord avec l’interprétation donnée : il s’agit de définir l’identité nouvelle du chrétien, enfant de Dieu aimé, pardonné, libre, responsable. Le « comme si…pas » signifie la révocation de toute autre identité que le monde, profane ou religieux, pourrait lui imposer ou lui proposer.
Mais je ne suis pas d’accord avec cette traduction « comme si », qui tend toujours à faire penser qu’on fait semblant, ou qu’on n’est pas totalement dans ce que l’on est et dans ce que l’on fait.
Littéralement le grec dit « en tant que … ne…pas », et le couple le plus clair est le dernier : « user du monde en tant qu’on n’en abuse pas ». 
 Il s’agit de vivre toutes les réalités de ce monde : l’époux ou l’épouse, les engagements, les pleurs, les joies, les possessions, « en tant que… elles ne sont pas à nous », en tant que nous ne les possédons pas, en tant que nous n’en sommes pas maîtres. « Avoir femme ou mari, en tant que nous ne les possédons pas ». Car tout ce qui fait notre vie est don de Dieu, don de la grâce, et si nous devons et pouvons le vivre à fond, le vivre pleinement, nous n’en sommes pas les maîtres et les propriétaires. 
Nos peines, nos joies, nos amours, nous nous y investissons pleinement, mais nous les recevons comme un don gratuit, et jamais comme un dû ! Telle est la nouvelle identité du chrétien qui en fait un humain pleinement responsable et pleinement « reconnaissant » sous la grâce infinie de Dieu qui le rend libre !

 

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