Aller au contenu principal
Thèmes / Paul de Tarse / Paul de Tarse L'enfant terrible du christianisme Feuille de route n° 7

Paul de Tarse En lecture seule

Paul de Tarse L'enfant terrible du christianisme Feuille de route n° 7

Lectures correspondant à la FDR N°7 Chapitre 11 (« La fin de Paul ») ; Chapitre 12 (« L’école des disciples de Paul au 1er siècle) p. 317 -373 Colossiens 1, 15-21 ; 1 Timothée 3, 9-16; Actes de Paul et de Thècle (morceau à choisir)
Période :
01 mai 2025 - 28 mai 2025
Document à télécharger :

 

Chapitre 11, La fin de Paul (p. 317-335)

Avec son art habituel de la pédagogie, D. Marguerat cible très vite les deux questions essentielles : Comment se fait-il que nous ne sachions rien de la fin (et de la mort) de Paul ?
Pourquoi Luc dans les Actes n’en dit-il rien ?

1- D.Marguerat pose d’abord le constat historien sans appel : nous n’avons « aucun document sur le sort final de l’apôtre des nations ». Dit autrement : nous ne savons pas.
Ce qui ouvre la porte sur la légende.
Il évoque alors les diverses versions que la postérité paulinienne a très vite fait naître, et dans lesquelles, il faut le reconnaître, bien des exégètes contemporains s’engouffrent encore.

Combler le vide. Des fins disparates
-2 Timothée 4, 16-17 évoque une « délivrance de la gueule du lion » ! Paul aurait-il échappé à son premier procès romain (Actes 28, 1—31) ?
-Vers 96, Clément de Rome, dans un langage symbolique (aussi) et très ampoulé, loue Paul d’avoir atteint « les bornes de l’Occident » avant de venir mourir comme « témoin » ( = « martyr ») devant les gouvernants ! Les bornes de l’Occident : l’Espagne, plutôt que Rome !
-Le fragment de Muratori (première liste des livres du Nouveau Testament, datant peut-être de la fin du 2ème siècle) évoque le départ de Paul pour l’Espagne.
-Les Actes de Paul et Thècle (vers 200) situent l’exécution de Paul sous Néron après son procès.
-Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, début du 4ème siècle) affirme que Paul a été libéré après son 1er procès, mais que, comme Pierre, il a été mis à mort sous Néron.
Il rapporte le témoignage de Gaius (vers 200) à propos des lieux où on vénère les apôtres fondateurs de l’Eglise de Rome, au Vatican (Pierre) et sur la voie d’Ostie (Paul).

Deux types de voyages de Paul sont donc proposés après sa première captivité romaine :
- Ceux qui tiennent (encore !) les lettres à Timothée et Tite pour authentiquement pauliniennes, évoquent un voyage en Crète (Tite) et Asie mineure (Timothée).
-Ceux qui tiennent pour un voyage en Espagne s’appuient sur une tradition largement partagée par les pères de l’Eglise au 4ème siècle, et peut-être les Actes de Pierre (2ème siècle).
La tradition espagnole sera fermement soutenue au 5ème siècle par la Vie de Xanthippe, Polyxène et Rebecca.  Mais rien à Tarragone ne vient confirmer cet apocryphe aux traits largement légendaires ! (p.322).
Ajoutons que tout le projet espagnol repose sur ce que Paul en dit en Romains 15 ; il est même l’une des raisons de l’envoi de la lettre. Mais si le projet est certain, rien ne prouve sa réalisation, et il a pu aisément, à lui seul, donner lieu au développement de la légende !

Une mort obscure
De façon paradoxale, DM en conclut : plus que la cacophonie, c’est le silence qui parle !
Quant à sa propre façon de faire « parler le silence », je la trouve raisonnable, quoique sujette aussi à caution : Paul serait mort à Rome entre 62 et 68, plutôt avant l’incendie de Rome en 64 que la tradition lie à la mort de Pierre.
« Paul est mort seul, sans témoins, dans ces circonstances inconnues...par le glaive probablement puisqu’il était citoyen romain » ! C’est peut-être déjà trop affirmer !

 

2- Pourquoi Luc ne raconte-t-il pas la mort de Paul ?
DM part de l’idée « qu’il n’y eut pas de happy end après le premier procès romain de Paul ».
A coup sûr, les chrétiens étaient méprisés et haïs à Rome (voir Tacite) et Néron a tiré profit de cette situation pour trouver en eux des boucs émissaires commodes.
Je trouve intéressante la remarque de W. Rordorf (p. 325) selon lequel les chrétiens auraient pu voir dans l’incendie de Rome un châtiment de Dieu et les prémices de la venue du Seigneur ! Et s’enthousiasmer publiquement …De là à se faire considérer comme incendiaire, il n’y a qu’un pas.
Sur ce point, je relève une grosse erreur de datation (et une contradiction) p. 325 : l’évangile de Marc n’a pas été écrit à Rome 20 ans après la mort de Paul, fût-elle datée de 62-64. Car tous s’accordent aujourd’hui pour dire que Marc écrit autour des années 69-70, juste avant ou juste après la prise et la destruction de Jérusalem ! Et je crois même que l’évangile de Marc fait écho à ce moment d’exaltation puis de persécution des chrétiens de Rome en 64-65 !

En tout état de cause, en face de l’absence de finale glorieuse dans les Actes, la légende se taille la part belle : je vous laisse lire avec DM le récit étonnant et spectaculaire des Actes de Paul (p.326-329), qui, évidemment, a nourri l’iconographie.

Une fin à ne pas raconter, les silences de Luc
Faut-il pour autant, en contradiction avec l’ignorance sagement professée plus haut, raconter la fin de Paul pour montrer que Luc n’a pas « voulu » la raconter ?
D.Marguerat souligne avec raison que Luc termine les Actes des Apôtres sur un contrat rempli : la Parole de Dieu, dont le Ressuscité avait chargé ses disciples de témoigner « jusqu’à l’extrémité de la terre », est bien arrivée au centre de l’Empire, à Rome ! Conduits par l’Esprit, Pierre, Paul et leurs compagnons l’ont fait retentir. Et Luc achève les Actes sur la vision de Paul, prisonnier (comme il le dit lui-même en Philémon) parlant aux Juifs et aux Romains, « avec entière assurance et sans entrave » ; une finale scandée en grec selon la rythmique classique ! (p.330).
Comme le dira très clairement DM p. 335, au-delà, on est dans le roman, pas dans l’histoire !


Pourquoi alors s’appuyer sur la phrase très chargée de symboles de Clément de Rome (Epitre aux Corinthiens 5, 5-6) et sur celle de 2 Timothée témoignant des difficultés de l’apôtre qui seront celles désormais de tout témoin chrétien (2 Tm 4, 16) pour plaider une mort de Paul, trahi, abandonné de tous (p. 330-332) ; et partant un silence pudique de Luc (332-334) sur ce 
sombre bilan
Une fin de Paul certainement à l’imitation de son maître Jésus (comme celle d’Etienne) ! Raison de plus alors pour Luc, dont les Actes construisent sans cesse des parallèles entre Jésus et ses disciples, pour raconter la mort de Paul, conforme à sa théologie de la Croix !
Je ne nie pas que la fin de Paul telle que DM l’a reconstruit ne soit pas extrêmement intéressante, et conforme aussi, autrement à sa conception de la Parole de la Croix. 
Mais est-ce une raison pour expliquer un refus lucanien de raconter cette mort ?

Personnellement, je pense avec DM que pour Luc, Paul étant arrivé à Rome, le programme donné par Jésus Ressuscité en Actes 1, 8 a été mené jusqu’à son terme. A partir de Rome, la Parole pourra se répandre dans tout l’Empire, ou, comme disent les Grecs, dans toute la terre habitée, l’oikoumenè.
Luc a donné en exemple, dès Actes 7, le destin des témoins, à l’image de celui de Jésus, avec le procès et la mort d’Etienne. Un exemple valable pour tous.
Ensuite, je remarque que Luc n’a pas raconté non plus la mort de Pierre (pourtant mort en martyr à Rome sous Néron, probablement en 64, selon une tradition un peu plus sûre que celle de la mort de Paul). Avant que Pierre ne disparaisse des Actes des Apôtres au chapitre 12, Luc raconte l’emprisonnement et la libération de l’apôtre en termes de résurrection des morts (Ac 12,5-11, une scène très représentée dans l’iconographie) ; puis Pierre se fait reconnaître de la petite communauté de Jérusalem, passe le relais à Jacques de Jérusalem, « et, sortant, il s’en alla vers un autre lieu » (Ac 12,17), une expression qui en araméen désigne le départ vers la mort.
Pas plus que la mort de Pierre, Luc n’éprouve le besoin de raconter la mort de Paul. 
L’un comme l’autre a vécu, comme le dit Paul, « avec le Christ », et continue, au-delà de la mort, une vie nouvelle, ressuscitée « avec Christ ». Est-il besoin d’en dire plus ? 

 

Chapitre 12, L’école des disciples de Paul au 1er siècle (p. 339 -373)
Nous entrons alors dans la « suite » de Paul, les différents écrits de ses disciples sur au moins deux générations, et qui forment une part importante du Nouveau Testament.
Je trouve extrêmement intéressant et important ce que DM développe dans les premières pages : le passage de la mémoire individuelle à la mémoire collective et culturelle, une mémoire qui construit le passé.
Et de façon à nouveau très claire, cette mémoire est regardée sous un triple aspect (p.339-345) :
-la mémoire documentaire, ou la conservation, l’édition et la diffusion des lettres de Paul
-la mémoire doctorale, celle de l’école ou des écoles pauliniennes : la créativité dans la fidélité, écrire au nom de Paul pour faire retentir la voix de l’apôtre dans des contextes nouveaux (Colossiens-Ephésiens, 2 Thessaloniciens, 1-2 Timothée et Tite).
-la mémoire biographique : les Actes des Apôtres, auxquels j’ajouterais volontiers les Actes de Paul et Thècle.
Les deux dernières mettent en route la légende paulinienne.

1-La mémoire documentaire  (p.346-350), L’héritage documentaire.
Qui a rassemblé les lettres de Paul pour constituer très vite un premier corpus ? On sait que Cicéron a confié la tâche à son secrétaire.
Sur ce modèle, DM défend une décision prise par Paul de « conserver, à son usage, copie de ses lettres » (p.346). A titre de pense-bête ? Je n’y crois pas une minute…
Par contre, il est certain que les lettres sont destinées à être lues à voix haute et commentées dans les communautés, même si l’indice le plus sûr est tardif : à la fin de la lettre aux Colossiens vers 75-80, l’auteur recommande d’échanger cette lettre avec celle envoyée à l’Eglise de Laodicée (lettre perdue ?).
Il est certain aussi que tout n’a pas été conservé ; enfin que des regroupements ont été opérés, c’est évident dans 2 Corinthiens et en partie aussi dans 1 Corinthiens. La finale des Romains suppose aussi une diffusion multiple. 
On peut certainement penser avec DM que l’école paulinienne a joué un rôle dans cette diffusion. Et qu’un « corpus » s’est constitué vers la fin des années 100.
En 115, Ignace d’Antioche cite largement les lettres de Paul.
En tout cas (DM y reviendra au chapitre 13), Marcion, fondateur d’une secte chrétienne dualiste et ascétique vers 140 à Rome, connaît et garde comme Ecriture (« Nouveau Testament »), les lettres de Paul, d’ailleurs expurgées (il enlève tout ce qui irait dans le sens du judaïsme, notamment Rm 9-11), et l’évangile de Luc (sans les chapitres de l’enfance) ! Marcion et sa secte seront condamnés et chassés de Rome en 160 !

 

2- La mémoire doctorale : Ecrire au nom de Paul (p.350-367)
Je ne peux que vous inciter vivement à lire de très près la présentation que fait D.Marguerat de ce qu’on appelle « la pseudépigraphie ». Ecrire au nom d’un autre (p.350 à 356).
Et d’abord, il faut affirmer avec lui contre la tradition du protestantisme libéral que ces lettres (Colossiens, Ephésiens, Timothée et Tite) ne sont pas les produits d’un « catholicisme bourgeois », dégradé par rapport à la pensée paulinienne (p. 354). Et parler « lettres inauthentiques » est parfaitement maladroit (p.351), même si elles ont été écrites après la mort de l’apôtre.
Pourquoi alors se réclament-elles de Paul ?
Invoquer l’absence de droit d’auteurs dans l’Antiquité est une erreur, les écrivains latins se battent contre les faussaires. Par contre, dans la tradition juive (et grecque), il est constant de se placer sous l’autorité d’un grand auteur pour actualiser sa pensée en répondant à des questions nouvelles (p. 352). R. Burnet dit très justement qu’il s’agit alors d’ « autorité » et non d’« auctorialité » : celui qui écrit se considère comme fidèle à la pensée paulinienne qu’il actualise de façon créative, faisant entendre alors la vive voix du maître disparu (p. 352-354). Au point que DM peut parler d’un deuxième Paul (p. 354-355), « en des déclinaisons qui, chacune, prolongent et amplifient une potentialité de sa pensée ».
Je souligne deux points :
- Ces lettres n’ont pas moins de valeur, elles ne sont pas moins inspirées que les lettres dites authentiques. Il est clair que Colossiens déploie de façon magnifique la très haute christologie de Paul en 1 Co 8, 6 et surtout en Romains 8. De son côté, Ephésiens est la grande lettre ecclésiologique du Nouveau Testament, osant penser une Eglise aux dimensions de l’humanité, une Eglise comme lieu où les murs de la haine tombent !
- Ces lettres (comme les lettres de Jean) mettent en route la grande Tradition de l’Eglise, qui, dès le Nouveau Testament, se définit comme une interprétation à la fois fidèle et créative de la Parole reçue. Autrement dit, loin de tout psittacisme, la Tradition chrétienne se veut d’emblée une actualisation à reprendre à chaque époque.

Pendant une dizaine de pages (p. 356 à 367), DM passe en revue, évidemment trop vite, les grands apports de ces lettres qui se situent toutes dans la mouvance paulinienne. C’est à la fois précieux, -cela donne une idée de ce qu’elles apportent, et pour moi dangereux, car on ne peut sans autre considération traverser Colossiens- Ephésiens en quelques pages.
Les titres sont bien choisis :
Colossiens-Ephésiens : une chrétienté aux dimensions du monde.
Je vais vous proposer de lire l’extraordinaire hymne au Christ de Colossiens 1, 15-21 : l’auteur voit dans la présence du Christ à la création le point de départ d’un mouvement profond de réconciliation du monde créé avec Dieu, faisant passer l’humanité, par voie d’accouchement, à la création nouvelle que le Ressuscité a inaugurée.
Ephésiens, de son côté, comme en une cathédrale, voit l’humanité réconciliée dans le Christ : il réunit les deux composantes : Juifs et non-Juifs en un seul homme nouveau. Cette humanité en voie de transfiguration prend aussi le nom d’Eglise que le Christ attire à lui, selon les métaphores nuptiales de l’Ancien Testament.
La présence agissante du Ressuscité fait alors de la vie quotidienne des chrétiens une vie « en voie de transfiguration, en voie de résurrection », que ces lettres osent affirmer comme vies «  déjà ressuscitées » (p.360).
Je ne suis pas sûre, cependant, que la figure grandie de l’apôtre, devenu modèle de la transmission de la Parole du Christ, soit considérée comme une figure de « médiateur divin », et le débat protestant évoqué p. 359 me semble sans fondement.

2 Thessaloniciens (p.361) est bien une réponse à l’exaltation au sujet de la survenue de la fin des temps, que déjà 1 Thessaloniciens 4-5  et Romains 13, mal compris, avaient fait naître. La lettre se présente comme un plagiat très repérable des lettres pauliniennes, pour inviter à une attitude d’attente persévérante, mais aussi pour redessiner un avenir de lutte contre les derniers soubresauts des puissances du mal selon les représentations du mouvement apocalyptique.

 

Enfin les lettres à Timothée et à Tite (p.363-357), parfois appelées lettre Pastorales, au tournant du second siècle, s’emploient à transmettre l’héritage de la foi paulinienne, « le beau dépôt », la « saine doctrine ».
DM écrit que cette « saine doctrine n’est jamais définie, elle n’en a pas besoin » ! 
Certes, elle n’a pas besoin d’être « définie », mais il est faux qu’elle ne soit pas sans cesse énoncée à nouveaux frais, et sur ce point, DM va trop vite. Car la Tradition en marche, c’est la création incessante de nouvelles formulations de la foi, appuyées sur celles des apôtres (Paul et les autres), et parfois intégrées dans une phrase d’exhortation.
Ainsi 1 Timothée 2, 3-6 : « voilà qui est beau et agréable aux yeux de Dieu notre Sauveur qui veut que tous les humains soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. »
Je vous laisse lire la suite ; lire aussi le kérygme de 1 Timothée 3, 16 ; de 2 Timothée 2, 8 et 11-13 ; de Tite 2, 11-14 ! Des formulations qui évoquent Paul, mais qui répondent à des situations nouvelles (de persécution notamment pour 2 Tm 2, 11-14).
Ce qui n’empêche pas ces lettres de marquer un net recul par rapport aux avancées de Paul (et de Jésus) sur l’égalité homme-femme, sur la libération des esclaves. Oui, les groupes « faibles » sont ramenés à la maison ! Faut-il incriminer les auteurs de ces lettres… ou simplement le monde gréco-romain ambiant, qui reste terriblement patriarcal (avec une régression nette de ce côté-là, à l’époque des Flaviens et des Antonins) ? Les chrétiens devaient survivre et transmettre, et pour cela, « avoir bonne réputation » devant ceux du dehors… On comprend les pressions de la société quand des esclaves se mettaient à « mépriser », voire maltraiter leurs maîtres (1Tm 6, 1-2).
Ajoutons avec DM la concurrence d’une grande diversité de propositions religieuses, plus ou moins issues du judaïsme et du premier christianisme (p.366).
Et la thèse de M.F. Baslez qui nous conduit vers la disparition des Eglises de maisonnées (et par là des femmes responsables de communautés ) à la fin du 2ème siècle me paraît particulièrement pertinente et juste ! (p.367).

3- La mémoire biographique :  Un récit à la gloire de Paul (p. 367-371)
Nous avons suffisamment parlé de la construction de la figure de Paul dans les Actes pour que vous soyez bien à l’aise et bien au clair avec l’idée force que DM développe ici : Luc fait de Paul l’homme par qui l’Evangile a conquis le monde habité (le monde gréco-romain). Non Paul n’est pas celui avec qui naît le christianisme, mais il est celui qui a, le plus tôt, déployé toutes les potentialités d’universalisme du message de Jésus de Nazareth.
J.C.Lentz a écrit en 1988 un livre passionnant : Le portrait de Paul selon Luc dans les Actes des Apôtres ; ce qui devrait désormais empêcher tous les chrétiens de confondre le Paul des Actes (le « Paul de Luc ») avec le Paul des lettres authentiques ! Mais on en est bien loin encore !
Luc connaissait certainement la légende paulinienne déjà mise en forme (les voyages notamment, il en a peut-être une sorte de « journal »), et « les bonnes pages » tirées de quelques lettres de Paul. Mais il ne connaît pas l’ensemble des lettres authentiques, c’est certain, tant son Paul en est loin !
Relevons avec DM le trait essentiel :
Dans les Actes, Paul devient une figure identitaire du christianisme qui conjoint à la fois la tradition juive dont il ne se sépare jamais, et la nouveauté de l’Evangile pour tous, notamment les païens (p.369).
Le schéma : prédication à la synagogue, rejet de la majorité des juifs, passage à la prédication aux païens, est récurrent dans les Actes. Il est patent que Luc a voulu achever les Actes sur cette tension existant encore quand il écrit : Paul s’adresse aux Juifs d’abord, aux païens ensuite ; la porte reste ouverte à tous, mais déjà le judaïsme l’a refermée et les deux chemins se sont séparés (Actes 28, 28 et 30-31).
Luc n’a pas connu (et l’aurait-il comprise ?) la démarche de Paul en Romains 9-11, tenant jusqu’au bout que, par les voies que Dieu seul connaît, « tout Israël sera sauvé » !

Je vous laisse refermer ce chapitre avec DM (p.371-372), considérant à juste titre que peu de textes du Nouveau Testament échappent à l’impact de la pensée paulinienne, comprise ou non, débattue ou rejetée…
Seul le corpus johannique (évangile et lettres) y échappe. Mais le génie théologique de Jean rejoint bien souvent la pensée paradoxale de Paul, sous d’autres formes littéraires.


Je vous propose, maintenant, de lire ensemble cet hymne d’un des plus proches successeurs de Paul, l’auteur de la lettre aux Colossiens (1, 15-20) :

14Le Fils de son amour …,

15Lui qui est l'image du Dieu invisible,
Premier-né de toute créature,
16car en lui tout a été créé,
dans les cieux et sur la terre,
les êtres visibles comme les invisibles,
Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs.
Tout est créé par lui et pour lui,
17et il est, lui, par devant tout ;
et tout est maintenu en lui,
18et il est, lui, la tête du corps, qui est l'Eglise.

Lui qui est le commencement,
Premier-né d'entre les morts,
afin de tenir en tout, lui, le premier rang.
19Car il a plu à Dieu
de faire habiter en lui toute la plénitude
20et de tout réconcilier par lui et pour lui,
sur la terre et dans les cieux,
ayant établi la paix par le sang de sa croix.

Notes :
- Deux strophes introduites chacune par « Lui qui », avec des formulations parallèles :
Premier né de toute créature / Premier né d’entre les morts ; car en lui tout/car il a plu à Dieu…en lui tout ; dans les cieux et sur la terre / sur la terre et dans les cieux.

-Elles peuvent être lues dans la succession : le Christ, d’abord présent à l’œuvre créatrice, l’est aussi à l’œuvre recréatrice de résurrection.
Mais elles peuvent aussi être lues en superposition. Le Christ est en même temps présent dans la création ancienne, et en train de passer dans la création nouvelle, par voie de résurrection ;

-Dans cette création nouvelle, le Christ entraîne avec lui le corps : l’Eglise (?) et avec elle l’univers tout entier ?

Notez la place de l’Eglise : elle appartient à la création ancienne, mais elle est en train de suivre le Christ dans cette naissance (accouchement) d’une création nouvelle réconciliée.

 

Je propose de lire ce texte comme une sorte d’affirmation que la résurrection du Christ travaille l’ancienne création pour la faire advenir à la création nouvelle (avec en arrière-plan une image d’accouchement), et que l’Eglise en est le premier rassemblement ouvert à tout ce qui vient vers le Christ.

 

Document à télécharger