Paul de Tarse (DM), Synthèse 7
Chers amis,
I- Je voudrais reprendre avec vous la lecture de l’hymne étonnant de Colossiens 1, 15-21 que je vous ai proposé de travailler. Car il a soulevé plusieurs questions, bien venues et très pertinentes d’ailleurs, dans plusieurs groupes.
Le premier point que je veux souligner, c’est que le disciple de Paul s’appuie ici sur quelques affirmations rares mais fulgurantes de Paul, affirmant que le Christ accompagne la totalité de l’œuvre créatrice (et salvatrice) de Dieu. :
Nous avons rencontré ces deux passages de Paul,
d’abord 1 Corinthiens 8, 6 : « il n’y a pour nous qu’un seul Dieu, le Père, de qui tout vient et vers qui nous allons, et un seul Seigneur Jésus Christ, par qui tout est et par qui nous sommes ». Le Seigneur Jésus Christ est l’agent, le moyen grâce auquel tout être est créé ; on pourrait dire plus littéralement : nous sommes à travers lui, en passant par lui !
Puis en Romains 8, 29 : « Dieu nous a destinés d’avance à être conformes à l’image de son Fils, afin qu’il soit, lui, le premier-né d’une multitude de frères ». Premier-né d’une humanité qu’il conduit à la résurrection et au cœur du Père !
L’auteur de Colossiens reprend ces affirmations et les médite, pour les déployer à sa façon.
Il articule l’ensemble du projet créateur et sauveur de Dieu en deux strophes introduites chacune par « Lui qui », avec des formulations parallèles.
- Premier né de toute créature
La première strophe vous a gênés, car elle fait du Christ une « créature » (je reviendrai là-dessus) ; et surtout elle affirme qu’il est dans l’action créatrice, le premier-né, le modèle (le « pattern ? »).
J’essaie de le développer : c’est en lui, le Fils, que Dieu pense et crée toute l’humanité, tous les êtres humains qui viendront au cours des âges.
Par-là, le texte de Genèse 1, 29 est repris aussi : « à l’image de Dieu, il les créa ». Mais Paul avait dit en 2 Corinthiens 4,3 que le Christ est la véritable image de Dieu ; et c’est en nous laissant conformer à lui (en laissant se renouveler notre « homme intérieur »), que nous devenons, à la suite du Christ, à travers lui et grâce à lui, images de Dieu à notre tour.
C’est ainsi, je crois, qu’il faut comprendre ce « premier né de toute création », comme le premier né, d’emblée présent auprès de Dieu Père qui adoptera en lui tous les humains. Evidemment, nous ne sommes pas à Nicée en 325, où les Pères distingueront : « engendré, non pas créé », pour mettre Jésus le Christ sur un autre plan que toutes les créatures. Ici, c’est en tant qu’image parfaite de Dieu qu’il est premier né de toute créature, et en tant qu’il est envoyé par Dieu dans notre humanité, « né d’une femme, né sous la Loi », Jésus de Nazareth, alors au rang de créature comme tous les êtres humains. Affronté à tout ce qui fait l’imperfection de la vie terrestre, et surtout aux forces du mal, à la violence, à la jalousie, et à l’égoïsme humains qui le conduiront à la mort.
Il faut ajouter que, si la plupart des Bibles traduisent ainsi, on peut traduire autrement : le mot grec ktisis, souvent traduit par « créature », veut d’abord dire « création », car c’est un nom d’action (mais nous parlons aussi du monde créé comme de la « création »). On peut alors comprendre que, « premier né de toute création », le Christ est présent au projet créateur (comme la Sagesse en Proverbes 8) ; je crois que cette traduction est meilleure, plus conforme au terme grec, et plus riche sur le fond ; elle dit bien que le Christ est présent de toujours à toujours, dans la relation qu’il entretient avec Dieu, et qu’il est l’agent et le prototype de la conformation de l’humanité à l’image de Dieu, en même temps qu’il est son but final et la récapitule en lui/
Cette façon de placer le Christ (en condition divine) au commencement (voire à l’origine, car il est Fils du Père éternellement), permet à l’auteur de montrer qu’il précède et domine toutes les puissances spirituelles célestes et terrestres qui sont des créatures et non des êtres divins. Et il le reste en vivant homme créé parmi les hommes créés, et en luttant tout au long de sa vie contre ces puissances malfaisantes qui abîment l’humanité.
2) Premier-né d’entre les morts :
La seconde strophe se situe délibérément dans le monde nouveau où la résurrection du Christ l’a fait entrer, résurrection qui a déjà eu lieu, et qui travaille (au sens du travail d’accouchement) le monde créé pour le faire entrer dans la création nouvelle. C’est alors Romains 8, 19-25 qu’il faut relire avec l’image de la création qui gémit dans les douleurs de l’enfantement. Pour que croisse et domine en chacun de nous d’abord, dans l’univers entier ensuite, « l’homme nouveau », conformé au Christ, transfiguré en lui.
Je faisais remarquer que ces strophes peuvent être lues dans la succession : le Christ, d’abord présent à l’œuvre créatrice, l’est aussi à l’œuvre recréatrice de résurrection.
Mais qu’il est beaucoup plus riche de les superposer :
Le Christ est en même temps présent dans la création ancienne, encore en proie aux forces du mal agonisantes (mais elles sont encore bien vives !), et par sa résurrection ouvrant la voie à la création nouvelle comme « premier-né d’une multitude de frères ».
3) Dans cette création nouvelle, le Christ entraîne avec lui le corps : l’Eglise (?) et avec elle l’univers tout entier. La méditation sur l’Eglise est très peu élaborée dans Colossiens ; au singulier, et avec, pour la première fois, le sens de « l’Eglise universelle », elle n’apparaît que deux fois, et l’auteur préfère parler du Corps du Christ en croissance, appelant à lui tous les êtres humains.
Vous avez noté la place de l’Eglise dans l’hymne, en 1, 18a, à la jointure des deux strophes :
elle appartient à la création ancienne, mais elle est en train de suivre le Christ dans cette naissance (accouchement) d’une création nouvelle réconciliée.
Je proposais de lire ce texte comme une sorte d’affirmation que la résurrection du Christ travaille l’ancienne création pour la faire advenir à la création nouvelle (avec en arrière-plan une image d’accouchement), et que l’Eglise en est le premier rassemblement ouvert à tout ce qui vient vers le Christ. Ephésiens fera de l’Eglise le modèle et le lieu de toutes les réconciliations humaines : là où les murs tombent !
II- Je profite aussi de cette étude pour souligner l’évolution de la pensée (de la théologie et de la christologie) dans les textes mêmes du Nouveau Testament. C’est extrêmement important, cela nous interdit toute fixation sur telle ou telle formule d’un évangile ou de Paul, et surtout tout « psittacisme » !
Les disciples de Paul méditent sa pensée, et la développent, l’adaptent à une culture qui bouge ; un monde qui, en Asie mineure, se peuple de puissances célestes dont les humains ont peur, ou par lesquelles ils se sentent manipulés, avec un fatalisme grec qui est très présent.
L’auteur inverse le point de vue : l’humanité monte avec le Christ entraînant avec elle toutes les réalités crées, et elle entre avec lui dans une vie nouvelle pleinement réconciliée avec Dieu.
L’auteur d’Ephésiens reprend et déploie cette vision, en faisant de l’Eglise le vecteur et le lieu d’une réconciliation toujours plus large des êtres humains.
Cette dernière conception était très risquée : elle a pu conduire au Constantinisme (un christianisme religion d’empire, un monde habité chrétien ?), et à une interprétation funeste de la parabole évangélique des invités au festin : « contrains-les d’entrer » ! Hélas :
Mais elle a pu aussi inspirer la vision magnifique d’un Teilhard de Chardin, et en parallèle, celle, moins tentée de concordisme scientifique, d’un Henri de Lubac (Catholicisme est l’un des plus beaux textes de la foi chrétienne au 20ème siècle).
Ce que je voulais montrer, c’est que la Tradition qui est relecture actualisante de l’Ecriture est déjà mise en œuvre et comme modélisée dans l’Ecriture elle-même, par ces auteurs du Nouveau Testament. Et qu’elle reste toujours l’objet de relecture(s) parfois en opposition, toujours en débat.
De plus, elle est multiple et diversifiée selon les lieux et les moments : dans le Nouveau Testament déjà, d’autres disciples de Paul, une ou deux générations plus tard, proposeront d’autres interprétations, en fonction d’un nouveau contexte, avec les lettres à Timothée et à Tite. Nous les trouvons parfois moins exaltantes, et même rétrogrades sur le plan social…. La faute à la culture contemporaine avec laquelle il faut toujours au moins dialoguer, et qui a pu conduire à des compromis (et même à des compromissions toujours regrettables).
Mais sur le plan théologique, elles ont aussi des ouvertures fulgurantes, affirmant que « Dieu veut que tous les humains soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 3-4).
Les avancées théologiques prennent la forme (comme chez Paul) d’hymnes liturgiques, que nous chantons : « Souviens-toi de Jésus Christ, ressuscité d’entre les morts… Si nous lui sommes infidèles, lui demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même » !
On pourrait faire les mêmes remarques avec le recadrage de la christologie de l’évangile selon Jean par la première lettre de Jean !
A nous donc de nous mettre au travail pour l’aggiornamento toujours à reprendre de l’expression de notre foi !