Lectures correspondant à la FDR N°3
Dans l’évangile de Jean, vous lirez de façon cursive (si c’est possible) la fin du chapitre 4, et les chapitres 5 et 6,
et puis vous travaillerez en détail Jean 7, 11-52 La fête des Tentes ; 8, 1-20 : Moi, je ne juge personne
Zumstein Chapitre 2, p .49-66, Un évangile au service de la foi
Devillers ch. 5 et 6, p.71-89
Lecture de J. Zumstein, « Un év angile au service de la foi » :
Le titre de ce chapitre et sonintroduction ont l’avantage de clarifier bien les choses : un évangile n’est pas une « vie de Jésus », ni un reportage en direct de ses paroles.
C’est le travail de ceux qui ont recueilli le témoignage d’un interprète privilégié (ou de plusieurs), l’ont travaillé et mis en forme, et dont le texte, plus tardivement dans le premier siècle, a été considéré comme exprimant de façon adéquate l’authentique foi en Jésus -Christ.
Pour ces auteurs de l’école johannique, probablement en plusieurs temps, le texte devient Ecriture, et peut être proposé à toute l’Eglise (ou à toutes les Eglises).
Zumstein précise : le texte s’adresse à des croyants ; ce n’est pas une première « catéchèse » (comme on a pu le penser de l’évangile de Marc), mais un effort pour faire évoluer leur foi.
Un programme : je souhaite vous faire travailler à la fin du parcours seulement le texte difficile du prologue qui est un hymne christologique, et sur lequel Zumstein ici passe très vite. Retenons pour le moment le programme déjà évoqué : « Le Fils unique qui est dans le sein du Père nous l’a dévoilé » (1,18). Personnellement je conteste cette traduction « dévoiler », car le verbe grec exègèsato est construit sur une racine « conduire, mener », et qu’il s’agit bien d’un chemin vers le Père que le Christ ouvre et nous invite à suivre.
En se rendant alors à la fin du texte, au chapitre 29, 30-31, où les auteurs décrivent leur programme et leur but « pour que vous croyez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom », Zumstein conclut que le texte s’adresse bien à des croyants, dont la foi doit être clarifiée, précisée, affermie.
Ce qui est précisé, c’est que la pleine révélation de Dieu se fait dans la personne même de Jésus de Nazareth, le « tenant-lieu » ou « faisant fonction » de Dieu !
Pour les auteurs cette confession de foi conduit le croyant à fonder sa vie en Dieu, et à vivre dès maintenant en plénitude, d’une vie éternelle.
Zumstein sait distiller l’attente et maintenir le suspense : qu’est-ce que cela veut dire ?
Il répond : des chrétiens dans la tourmente, des chrétiens qui sont rejetés, voire persécutés (d’abord par la Synagogue, puis par les autorités romaines), se demandent vraiment de quoi ils sont sauvés !
Il s’agit de restructurer leur foi défaillante dans une monde hostile.
A travers les différents personnages (ou groupes) qui dialoguent avec Jésus, l’évangile met en scène diverses attitudes et réponses possibles. Et il « met en crise » la connaissance du lecteur, qui s’interroge à son tour.
Quand la vérité renverse les évidences
Comment l’évangile entend-il transformer son lecteur ?
Repréciser le sens des convictions chrétiennes communes. L’exemple donné est celui de Jean 11, 23, où la réponse « traditionnelle » de Marthe à Jésus est recadrée par un « Je suis la Résurrection et la Vie ».
On dit aujourd’hui que bien des chrétiens ne croient plus à la résurrection : mais que veut dire ce mot pour eux ? Que représente-t-il ? Jésus ne raconte pas des histoires d’après-mort, il affirme « Je suis ».
On peut rester perplexe, mais on est au moins débarrassé de tant de représentations fantasmées !
La Résurrection commence ici et maintenant !
Anéantir des valeurs respectables et des certitudes acquises.
« Montre nous le Père » ! Et Philippe est renvoyé au visage humain de Jésus de Nazareth qui lui parle et vit avec lui.
Je trouve cela extraordinairement libérant, mais aussi extrêmement difficile… à penser, à croire et à vivre.
Les parcours à suivre
Au contraire du « tout spéculatif » dans lequel les chrétiens parfois s’enferment, les évangélistes font le choix de la narration, et plongent le lecteur dans des chemins d’humanité, des chemins incarnés, une intrigue et des personnages avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs qualités et leurs défauts, leurs réussites et leurs échecs.
Et puis, déception ! Chez Jean, il ne se passe rien qu’on ne sache déjà. Plus encore que chez les Synoptiques, le Jésus de Jean est identifié et défini d’avance comme « exégète » du Père, Parole incarnée, Lumière et vie pour les humains.
L’intrigue va donc concerner les croyants et leurs différents chemins. L’évangéliste invite toujours le lecteur à se glisser dans la peau des différents personnages ou groupes (Nicodème, la Samaritaine, la foule, l’aveugle, les autorités juives, les Pharisiens…), et à envisager les réactions et réponses possibles aux paroles révélatoires de Jésus ?
Je vous laisse lire p.60 les différents parcours que nous avons déjà suivis, ou que nous suivrons. Nous arrivons au chapitre 7 de l’évangile.
Les « outils » littéraires qui permettent au lecteur de transformer sa compréhension sont ensuite énumérés et précisés : les discours d’adieu, les symboles qui aident à comprendre, les malentendus pédagogiques, et l’ironie toujours présente, pour faire ressortir le vrai message. Nous les retrouverons en lisant les textes !
.
Jean 7, 11-52
1Au cours de la fête, les autorités juives le cherchaient et on disait : « Où est-il donc ? » 12Dans la foule, on discutait beaucoup à son propos ; les uns disaient : « C'est un homme de bien », d'autres : « Au contraire, il séduit la foule. » 13Toutefois, personne n'osait parler ouvertement de lui, par crainte des autorités juives (Ioudaioi).
14Alors qu'on était déjà au milieu de la fête, Jésus monta au temple et il se mit à enseigner. 15Les autorités juives (Ioudaîoi) en étaient surprises et disaient : « Comment est-il si savant, lui qui n'a pas étudié ? » 16Jésus leur répondit : « Mon enseignement ne vient pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé. 17Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu, il saura si cet enseignement vient de Dieu ou si je parle de moi-même. 18Qui parle de lui-même cherche sa propre gloire ; seul celui qui cherche la gloire de celui qui l'a envoyé est véridique, et il n'y a pas en lui d'imposture. 19N'est-ce pas Moïse qui vous a donné la Loi ? Or aucun de vous n'agit selon la Loi : pourquoi cherchez-vous à me faire mourir ? »
20La foule lui répondit : « Tu es possédé d'un démon ! Qui cherche à te faire mourir ? » 21Jésus reprit la parole et leur dit : « Je n'ai fait qu'une seule œuvre et tous vous êtes étonnés. 22Moïse vous a donné la circoncision – encore qu'elle vienne des patriarches et non pas de Moïse – et vous la pratiquez le jour du sabbat. 23Si donc un homme reçoit la circoncision un jour de sabbat sans que la Loi de Moïse soit violée, pourquoi vous irriter contre moi parce que j'ai guéri complètement un homme un jour de sabbat ? 24Cessez de juger selon l'apparence, mais jugez selon ce qui est juste ! »
25Des gens de Jérusalem disaient : « N'est-ce pas là celui qu'ils cherchent à faire mourir ? 26Le voici qui parle ouvertement et ils ne lui disent rien ! Nos dirigeants auraient-ils vraiment reconnu qu'il est bien le Messie ? 27Cependant celui-ci, nous savons d'où il est, tandis que, lorsque viendra le Messie, nul ne saura d'où il est. » 28Alors Jésus, qui enseignait dans le temple, proclama : « Vous me connaissez ! Vous savez d'où je suis ! Et pourtant, je ne suis pas venu de moi-même. Celui qui m'a envoyé est véridique, lui que vous ne connaissez pas. 29Moi, je le connais parce que je viens d'auprès de lui et qu'il m'a envoyé. » 30Ils cherchèrent alors à l'arrêter, mais personne ne mit la main sur lui parce que son heure n'était pas encore venue. 31Dans la foule bien des gens crurent en lui, et ils disaient : « Lorsque le Messie viendra, opérera-t-il plus de signes que celui-ci n'en a fait ? »
32Ce qui se chuchotait dans la foule à son sujet parvint aux oreilles des Pharisiens : les grands prêtres et les Pharisiens envoyèrent alors des gardes pour l'arrêter. 33Jésus dit : « Je suis encore avec vous pour un peu de temps et je vais vers celui qui m'a envoyé. 34Vous me chercherez et vous ne me trouverez pas ; car là où je suis, vous ne pouvez venir. » 35Les autorités juives (Ioudaioi) dès lors se disaient entre elles : « Où faut-il donc qu'il aille pour que nous ne le trouvions plus ? Va-t-il rejoindre ceux qui sont dispersés parmi les Grecs ? Va-t-il enseigner aux Grecs ? 36Que signifie cette parole qu'il a dite : “Vous me chercherez et vous ne me trouverez pas”, et “là où je suis, vous, vous ne pouvez venir” ? »
37Le dernier jour de la fête, qui est aussi le plus solennel, Jésus, debout, se mit à proclamer : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et que boive 38celui qui croit en moi. Comme l'a dit l'Ecriture : “De son sein couleront des fleuves d'eau vive.” » 39Il désignait ainsi l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui : en effet, il n'y avait pas encore d'Esprit parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié.
40Parmi les gens de la foule qui avaient écouté ses paroles, les uns disaient : « Vraiment, voici le Prophète ! » 41D'autres disaient : « Le Messie, c'est lui. » Mais d'autres encore disaient : « Le Messie pourrait-il venir de la Galilée ? 42L'Ecriture ne dit-elle pas qu'il sera de la lignée de David et qu’il viendra de Bethléem, la petite cité dont David était originaire ? » 43C'est ainsi que la foule se divisa à son sujet. 44Quelques-uns d'entre eux voulurent l'arrêter, mais personne ne mit la main sur lui.
45Les gardes revinrent donc vers les grands prêtres et les Pharisiens qui leur dirent : « Pourquoi ne l'avez-vous pas amené ? » 46Les gardes répondirent : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme. » 47Les Pharisiens leur dirent : « Auriez-vous donc été abusés, vous aussi ? 48Parmi les dirigeants ou parmi les Pharisiens, en est-il un seul qui ait cru en lui ? 49Il y a tout juste cette masse qui ne connaît pas la Loi, des gens maudits ! » 50Mais l'un d'entre les Pharisiens, ce Nicodème qui naguère était allé trouver Jésus, dit : 51« Notre Loi condamnerait-elle un homme sans l'avoir entendu et sans savoir ce qu'il fait ? » 52Ils répliquèrent : « Serais-tu de Galilée, toi aussi ? Cherche bien et tu verras que de Galilée il ne sort pas de prophète. » 53Ils s'en allèrent chacun chez soi.
Propositions pour l’étude du texte
Ce chapitre 7 offre un vaste panorama de révélation de l’identité de Jésus, à partir des interrogations à son sujet qui travaillent les cœurs, de ses discours qui divisent, orchestré par la montée des forces de refus qui le conduiront à la mort. Mais au centre du texte, c’est la vie en surabondance qu’il aura proclamée et fait jaillir.
Le cadre est extrêmement significatif : Jésus monte à Jérusalem pour une grande fête de pèlerinage, la fête des Tentes, où on construisait des tentes de branchages pour y vivre huit jours. Fête d’automne (septembre) qui célèbre les vendanges, mais surtout commémore le temps du désert, la vie sous les tentes, où la vie du peuple dépendait de Dieu seul (Lv 23, 39-43 ; Dt 16, 13-16). D’autres significations se sont ajoutées à cette fête joyeuse où l’on accueillait les pauvres et les immigrés, avec notamment des rites d’eau le 7ème jour.
Il me paraît essentiel de chercher à identifier les différents interlocuteurs de Jésus :
-le plus indifférencié, ce sont les foules, elles parlent, les autorités se méfient d’elles et les considèrent comme versatiles, elles risquent de se laisser séduire par des imposteurs !
Une foule qui s’interroge, se divise, tiraillée entre la fascination qu’exerce Jésus, et la peur des autorités (v. 31-38 ; 40-43)
-ceux que le texte johannique appelle indifféremment « les Juifs » (j’ai mis entre parenthèses le grec Ioudaioi chaque fois) ; cette appellation globale a favorisé l’impression d’un antijudaïsme latent ou explicite dans l’évangile. La TOB 2010 a cherché à différencier selon les situations les groupes et les personnes désignées par le terme « Juifs ». Ce sont très souvent « les autorités juives », autorités du temple, grands-prêtres, ceux qu’on nomme aussi « les chefs » ou « les dirigeants » (v. 26), notables du judaïsme, qui ne recouvrent pas toujours le groupe des Pharisiens, identifiés par ailleurs. Et que la foule craint (v. 13).
-Que recouvre le terme « les Juifs » au v. 35 ? les autorités juives probablement, mais ce pourrait être beaucoup plus large.
NB Je précise le problème : On a raison dans une traduction grand public (Nouvelle Français Courant, Parole de vie) de distinguer les cas, pour bien montrer que les adversaires de Jésus sont essentiellement les « autorités juives » du Temple qui, à la fois, craignent la foule et la manipulent ; Ainsi au verset 35 ; « les Juifs alors se divisaient entre eux » est traduit « les autorités juives se divisaient ».
D’autres fois, le mot désigne tous ceux qui, croyant au Dieu unique et observant la loi de Moïse, constituent en Judée et dans la diaspora, le groupe religieux appelé « les Juifs » (ainsi en 4, 22 ; en 7,2 etc).
Cela éviterait de lire un texte johannique (surtout durant la période pascale), qui condamne durement les « Juifs ».
Malheureusement la nouvelle Traduction liturgique n’a pas eu la finesse de faire ce distinguo.
Au contraire, une traduction d’étude comme la TOB pourrait garder le mot « les Juifs », dans son rôle unificateur avec souvent un texte qui cherche à montrer que les Juifs sont le groupe par excellence hostile aux chrétiens, dans une période de forte tension entre les groupes croyants (johanniques) et la Synagogue (fin du 1er siècle).
La traduction doit alors s’assortir en notes d’une précision déterminant dans chaque cas quel groupe est plutôt visé. Et il faut garder la tension : Le salut vient des Juifs (4,22) / les Juifs cherchaient à le faire mourir (7,1).
-mais on a aussi « des gens de Jérusalem » (v. 25)
- et, dans la foule, des Grecs (v. 35), qui ne sont absolument pas comme chez Paul, des païens, mais des Juifs de la diaspora parlant grec et venus en pèlerinage pour la fête des Tentes. Les dirigeants se demandent alors si Jésus ne va pas partir vers les groupes juifs hors de Judée/Galilée (v. 31-38 ; 43)
-enfin des gardes envoyé pour arrêter Jésus et qui n’en font rien (v. 32 et 45-47)
- des Pharisiens, ici acoquinés avec les grands prêtres, et, parmi les Pharisiens, nous retrouvons Nicodème (v. 48-52) qui, lui, défend la justice et le droit.
Essayez de repérer ces groupes, et la façon dont ils apparaissent.
Je me demande si l’impression de flou, voire de pagaille dans le récit, n’est pas voulue, recherchée : Jean réussit à montrer que la rumeur se propage, la parole circule avec des avis contraires, elle atteint les autorités, qui interviennent en vain. Personne ne sait plus exactement où on en est. Mais la menace grandit.
Essayez aussi de faire un plan du texte, pour voir ce qui a changé de part et d’autre des versets 16-24, le premier enseignement de Jésus, puis 37-39, la proclamation de Jésus le dernier jour de la fête.
Quelques remarques au fil du texte
Versets 11 à 24 Jésus, la foule, les autorités juives, un premier enseignement
v. 11-24 Une foule d’emblée divisée : « il est bon » (un homme juste et droit) ou « il égare » (un séducteur, un démagogue), mais qui n’ose pas se prononcer ; l’ombre des autorités juives plane (v 13 ?« par crainte de Juifs » et v.25). Les dirigeants eux-mêmes s’interrogent.
L’enseignement qui surprend, convainc et donc inquiète : d’où vient-il ?
Dans la tradition juive, la parole s’autorise d’une transmission de rabbi à rabbi, de docteur de la loi à docteur de la loi, par l’étude de ceux qui ont parlé avant (voir Matthieu 7, 28 ; Marc 1, 22).
De qui Jésus tient-il son autorité ? Quel critère propose-t-il ? (v. 17)
Comment se justifie-t-il et quel débat engage-t-il sur la Loi de Moïse ? Au fond sur quoi porte sa critique ?
A qui d’ailleurs parle-t-il jusqu’au verset 20, où la foule réagit ?
Jésus reprend le même raisonnement ensuite pour mettre ses adversaires (les autorités ?) en contradiction avec eux-mêmes ; le texte s’éclaire un peu si on a en tête le chapitre 5, 1-18, la guérison du paralytique, et la réaction des autorités : « les autorités juives n’en cherchaient que davantage à le faire périr car non seulement il violait le sabbat, mais il appelait Dieu son propre Père, se faisant ainsi l’égal de Dieu. »
v. 25-36 Des gens de Jérusalem s’interrogent et sur Jésus et sur l’avis des autorités (qu’il est toujours plus prudent de connaître et de suivre !). L’ironie johannique joue à plein : d’une tradition qui dit qu’on ne sait d’où viendra le Christ (= Messie) ils concluent que Jésus n’est pas le Christ (Messie), puisqu’ils savent d’où il vient-géographiquement. Mais justement, ils ne savent rien de son origine véritable… et par là confirment qu’il est bien le Christ de Dieu !
Jésus répond en termes d’envoi : je viens de celui qui m’a envoyé, et que vous ne connaissez pas. La christologie johannique est constamment formulée en termes d’envoi : il est l’Envoyé du Dieu véritable.
Les versets 30-31 opèrent un brouillage : qui cherche à arrêter Jésus ? Le délai expliqué par le verset 30 est évidemment une relecture sur le thème de l’heure.
Le doute se répand, et la rumeur… qui atteint les autorités (v. 32), et déclenche un ordre d’arrestation.
On peut goûter l’ironie des versets 33-36, autour du « lieu » d’où Jésus vient et où il va être ; faut-il lire une ironie encore plus forte dans le « Là où Je suis, vous ne pouvez pas aller » (v.34), « Je suis » étant le nom même de Dieu que Jésus s’attribue bien souvent !
Les versets de révélation 37-39
Le dernier jour de la fête : l’adjectif eskhatos qui exprime la fin ultime signifie-t-il pas plus qu’une simple notation chronologique ?
Les fleuves d’eau vive font écho à de nombreux passages de l’Ecriture, où l’eau et l’Esprit, principes de création et de vie, sont rapprochés. Chez les prophètes, l’eau est une figure de l’Esprit et de la vie nouvelle qui est participation à la vie divine ; voyez Isaïe 44, 1-5 ; Joël 3,1 et Siracide 15, 3, et le grand texte d’Ezéchiel 47 sur la source d’eau qui jaillit de dessous le Temple et va fertiliser toute la région désertique à l’orient
Nous avons vu ce lien étroit entre l’eau et l’Esprit en Jean 3, 5 (Nicodème ) : « nul, s’il ne renaît d’eau et d’esprit », et surtout en Jean 4, 14, l’eau que Jésus donne est « source jaillissante pour la vie éternelle ». Ici, en 7, 38-39 : il s’identifie lui-même à la source : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi. Comme l’a dit l’Ecriture : ‘de son sein couleront des fleuves d’eau vive… il désignait ainsi l’Esprit ». Une partie de la tradition manuscrite tardive ponctue le texte autrement (car la ponctuation n’apparaît guère avant le 8ème ou 9ème s) et fait de « Celui qui croit en moi », le sujet de la phrase : le croyant à son tour deviendra source d’eau vive pour les autres ! On peut le souhaiter, mais je ne pense pas que cela ait un sens ici.
La voix off du narrateur se fait alors entendre : que l’eau soit identifiée à l’Esprit et figure du baptême dans l’Esprit, seuls peuvent le comprendre ceux qui auront suivi Jésus jusqu’à sa mort (où il remet l’esprit), et à sa glorification par le Père.
Dans la suite du texte, les réactions reprennent, les différents protagonistes retrouvent la même configuration, mais certains ont bougé (v. 40-44).
La foule (ou certains dans la foule) cherchent à identifier Jésus ; on retrouve ici les rumeurs qui sont rapportées à Jésus par les disciples dans les évangiles synoptiques (Matthieu 16, 14 ; Marc 8, 27 etc.).
Ne serait-il pas le prophète promis par Dieu à Moïse en Deutéronome 18, 15-18 ? Le Christ (= Messie) attendu ? Un nouveau débat s’engage sur l’origine du Messie. On fait appel à une autre tradition (plus ancienne ?), celle qui s’appuie sur Michée 5, 1 et sur la tradition royale de David, né à Bethléem dans la tribu de Benjamin. Or, de notoriété publique, Jésus ne vient pas de Bethléem mais de Nazareth en Galilée !
Soit dit en passant, la note de la TOB alléguant peut-être une ironie de plus dans l’évangile de Jean, me paraît absurde. La construction d’une naissance de Jésus à Bethléem s’est imposée tardivement dans une tradition que Jean comme Marc ignorent ; on la trouve dans les évangiles de l’enfance chez Matthieu et Luc, qui s’ingénient à déplacer les parents de Jésus de Nazareth à Bethléem, précisément pour montrer qu’il est bien le Fils de David Messie d’Israël, annoncé par Michée !
A nouveau la foule se divise, et la même crainte (respect ?) empêche ceux qui le souhaitaient de l’arrêter (v. 43-44°) ; voir 9,16 et 10,19.
Même les ordres des autorités du Temple qui avaient envoyé des gardes butent contre l’admiration et l’interrogation de ceux qui l’ont entendu ! (v. 45-46)
La rage des grands se retourne alors contre la foule qu’ils n’arrivent pas à manipuler et à convaincre, et qu’ils accablent de leur mépris. Ce qu’ils perçoivent cependant, c’est que Jésus a trouvé une audience auprès d’un petit peuple dont il fait partie : un peuple d’humbles, de méprisés et de « maudits » !
De façon très étonnante, au milieu des Pharisiens, Nicodème reparaît, comme un homme qui ne trahit pas les siens ni la tradition religieuse à laquelle il appartient, mais qui au contraire, leur rappelle ce qui est la grandeur et la force de la Loi !
_____________________________________________________________
Après la lecture du chapitre 7, dense et exigeante, ceux qui auraient envie de poursuivre peuvent lire la suite, ch. 8, 1-20.
v.1 11 Je vous donne ci-dessous des indications rapides sur le récit dit « de la femme adultère ». Un récit probablement lucanien (thème, vocabulaire, place dans certain manuscrits), inséré là tardivement, peut-être à cause du thème du jugement.
v. 12-20 Ces versets renouent avec les thématiques du chapitre 7, sur l’identité de Jésus, et sa relation révélatoire au Père :
Les symboles de la Lumière et de la Vie, l’origine (il vient du Père, et va vers le Père), l’envoi et le témoignage mutuel, le refus de juger. Et paradoxalement, ce renvoi incessant au Père n’éloigne pas de la personne de Jésus, qui en est le seul chemin et le seul « lieu » de connaissance et de rencontre….
Jean 8, 1-20
1Et Jésus gagna le mont des Oliviers. 2Dès le point du jour, il revint au temple et, comme tout le peuple venait à lui, il s'assit et se mit à enseigner.
3Les scribes et les Pharisiens amenèrent alors une femme qu'on avait surprise en adultère et ils la placèrent au milieu du groupe. 4« Maître, lui dirent-ils, cette femme a été prise en flagrant délit d'adultère. 5Dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu'en dis-tu ? » 6Ils parlaient ainsi dans l'intention de lui tendre un piège, pour avoir de quoi l'accuser. Mais Jésus, se baissant, se mit à tracer du doigt des traits sur le sol.
7Comme ils continuaient à lui poser des questions, Jésus se redressa et leur dit : « Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre. » 8Et s'inclinant à nouveau, il se remit à tracer des traits sur le sol. 9Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l'un après l'autre, à commencer par les plus âgés, et Jésus resta seul.
Comme la femme était toujours là, au milieu du cercle, 10Jésus se redressa et lui dit : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t'a condamnée ? » 11Elle répondit : « Personne, Seigneur », et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas : va, et désormais ne pèche plus. »
12Jésus, à nouveau, leur adressa la parole : « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie. » 13Les Pharisiens lui dirent alors : « Tu te rends témoignage à toi-même ! Ton témoignage n'est pas recevable ! »
14Jésus leur répondit : « Il est vrai que je me rends témoignage à moi-même, et pourtant mon témoignage est recevable, parce que je sais d'où je viens et où je vais ; tandis que vous, vous ne savez ni d'où je viens, ni où je vais.
15Vous jugez de façon purement humaine. Moi, je ne juge personne ; 16et s'il m'arrive de juger, mon jugement est conforme à la vérité parce que je ne suis pas seul : il y a aussi celui qui m'a envoyé. 17Dans votre propre Loi il est d'ailleurs écrit que le témoignage de deux hommes est recevable. 18Je me rends témoignage à moi-même, et le Père qui m'a envoyé me rend témoignage lui aussi. »
19Ils lui dirent alors : « Ton Père, où est-il ? » Jésus répondit : « Vous ne me connaissez pas et vous ne connaissez pas mon Père ; si vous m'aviez connu, vous auriez aussi connu mon Père.
» 20Il prononça ces paroles au lieu-dit du Trésor, alors qu'il enseignait dans le temple. Personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue.
Excursus sur Jean 8, 1-11
La scène me semble présenter un cas d’école. Lapidait-on vraiment les adultères dans les rues de Jérusalem dans les années 27-30 ? Il y avait des lapidations « spontanées » par la foule (lorsque des autorités religieuses ou politiques étaient derrière, voir Actes 7), mais déjà le Deutéronome (17,7), et plus tard la Mishna, montrent que les choses devaient rarement aller si loin.
Ce que l’épisode souligne, c’est la question de la Loi et de l’usage qu’on en fait : la Loi qui tue lorsqu’elle est appliquée sans nuance par ceux qui ont le pouvoir -ici les scribes et les Pharisiens- à l’encontre de ceux qui ne l’ont pas (la femme) ! Et Jésus va dénoncer l’usage mortifère de la Loi, en faisant faire aux hommes qui sont là l’expérience de leur injustice et de leur hypocrisie : il retourne la Loi contre eux…(car le Deutéronome précise « la main des témoins sera la première » !) et eux constatent qu’ils ne sauraient échapper à la condamnation : « ceux qui l’avaient entendu sortaient un par un à commencer par les plus âgés » (et donc les plus respectés !).
On sait que Jésus oppose à la Loi qui tue sa propre humilité au sens fort du terme, il se penche vers la terre ; le grec ne joue pas comme moi sur le mot humus, mais sur l’expression répétée de la descente : Jésus s’abaisse par deux fois, car pour lui, en face de l’autre, qu’il soit simple accusé ou pécheur reconnu, il n’est qu’une attitude, s’abaisser plus bas que lui (voir la passion du serviteur, et la croix est bassesse et humiliation absolues). Et il écrit sur la terre… des mots qui s’effaceront et que nous n’aurons pas !
Mais lui se relève, comme il sera relevé sur la croix et par le Père, et il s’adresse à la femme pour la relever aussi : « Moi non plus, je ne te condamne pas ». Jésus ne porte pas de jugement comme le font ceux qui se réclament de la Loi. Mais à la femme il demande bien plus : il lui demande d’être libre et de ne plus pécher.
Il ne lui donne pas de feuille de route, il ne la renvoie pas à son mari, ni à son amant. Il ne lui dit pas ce que veut dire « ne pas pécher ». Mais il la libère de son passé qui fonctionnait comme un piège, de cet enfermement mortel dans ses actes passés.
A elle, désormais, de faire usage avec discernement de la liberté nouvelle qui lui est offerte et de l’expérience qu’elle vient de traverser : la loi qui tue et la miséricorde inouïe qui donne la vie. La femme naît à une vie nouvelle qu’elle doit inventer.
Connaissez-vous la merveilleuse interprétation de Cranach le jeune, avec la main protectrice de Jésus enveloppant celle de la femme et la tirant vers lui et vers le devant de la scène ?