Chers amis, voici quelques notes assez brèves pour revenir sur la feuille de route n°3 centrée sur la lecture de Jean 7.
Je vais vous renvoyer à quelques chapitres que nous n’avons pas lus, mais il est bon d’aller « se promener » un peu dans l’évangile, car tout chez Jean se dit et s’approfondit en échos successifs, avec parfois l’impression d’une répétition un peu obsessionnelle
D’abord, une vue un peu plus large : depuis le chapitre 5 et jusqu’en 11-12, la menace ne cesse de s’appesantir au-dessus de Jésus, une atmosphère de mort, qui culminera une première fois dans le récit de la mort et du relèvement de Lazare en 11, puis en 12, avec l’annonce de la mort de Jésus et sa glorification par le Père.
D’autre part, ces chapitres 5-6-7 entremêlent de façon abrupte des scènes à Jérusalem, à propos de fêtes juives (5,1 repris peut-être en 6,4, la Pâque ; la fête des Tentes en 7). Entre les deux, le long chapitre sur le pain (6) se situe en Galilée.
Un mot sur ce chapitre 6 compliqué, que nous ne travaillerons pas, mais qui est le chapitre du partage des pains à la foule et du long discours de Jésus sur le pain de vie. Un exemple remarquable du passage constant de la réalité matérielle vitale (le pain), à la réalité spirituelle vitale aussi (Je suis le pain de vie) ; la seconde partie du même discours reflète une première querelle eucharistique !
Certains exégètes proposent de déplacer le chapitre 6 (Galilée) avant le chapitre 5 (Jérusalem) ! Mais il me semble que cette alternance, Galilée Jérusalem, est à la fois historiquement très plausible (en bon Juif, Jésus monte à Jérusalem pour les fêtes de pèlerinage), et riche de signification : entre la Galilée ouverte sur le monde païen et Jérusalem, le cœur de la vie juive, Jésus ne cesse de tisser des liens…
En relisant une fois encore ce chapitre 7, je suis à nouveau frappée par l’impression de désordre dans la succession des saynètes (Jean construit toujours comme des scènes de théâtre successives), où les interlocuteurs de Jésus se succèdent mais se mêlent aussi. Avec des aller-retours surprenants :
la foule, les autorités juives, les gens de Jérusalem, les Pharisiens, la foule, les soldats etc.
L’impression aussi que les questions au sujet de Jésus ne cessent de se poser, avec un mélange de fascination et de crainte (crainte surtout des autorités), des réflexions populaires et d’autres plus savantes, une espèce de rumeur et de bruissement autour de lui, qui conduira évidemment plus tard à son arrestation, mais pour certains à sa reconnaissance.
Mais Jean me semble mettre ainsi en scène la diversité de situations, hésitations et interrogations de tout un chacun afin de rejoindre les réactions du lecteur, quel qu’il soit .
La foule et les autorités.
Les hésitations de la foule reviennent à plusieurs reprises dans une première partie, en 7, 12-13 ,25-27 et 31. Déjà les glissements de la foule aux autorités juives (ou aux « Juifs ») sont là : la foule est divisée (v. 12-13), mais en cachette « par crainte des autorités juives ».
A qui s’adresse Jésus au v. 16 : aux autorités qui l’ont interrogé ? C’est pourtant la foule qui lui répond en 29. Et des « gens de Jérusalem » (?) qui s’interrogent sur le même sujet, et mettent en question la position des « dirigeants », littéralement « ceux qui commandent » (v. 25 : « auraient-ils reconnu qu’il est bien le Messie ? », évidemment ironique de la part du narrateur).
Et puis la question de l’origine du Messie, qu’on ignore, alors qu’« on sait bien » de quel « trou » de Galilée vient Jésus ! Lui sait qu’il vient d’un Autre, mais ils sont incapables même de l’envisager.
Quels sont ceux alors qui « cherchent à arrêter Jésus » ? On est passé insensiblement du côté des autorités juives (v. 30), et ce projet d’arrestation manqué annonce le paragraphe suivant (v. 32)
Je reviendrai sur la question de « l’heure » qui semble retarder l’arrestation de Jésus (voir v. 44).
Dans cette foule, beaucoup alors croient en lui (v. 31), à cause des signes ? (Voir 6,26), et parce qu’ils ont perçu à qui renvoient les signes ?
Interviennent alors les Pharisiens et les grands-prêtres (v.32). Cette assimilation des deux groupes est évidemment tardive. L’auteur écrit alors que seuls les Pharisiens, survivant à la guerre juive de 70, ont pu reconstruire un judaïsme, que le jeune christianisme gêne car il le conteste. Il confond donc sciemment (?) les époques : celle de Jésus et celle de la communauté johannique pour qui il écrit.
Clairement les autorités juives ont déjà pris la décision de se débarrasser de Jésus. Ils veulent le faire arrêter.
L’hypothèse d’un départ de Jésus vers le judaïsme de la diaspora (ou les païens) sert à souligner l’incompréhension totale des autorités juives… et des Pharisiens.
Au centre du chapitre (v. 37-39), la scène solennelle où Jésus se désigne comme la source de l’eau vive, alors que des rites d’eau sont mis en œuvre, reste évidemment opaque pour les spectateurs, mais permet d’offrir au lecteur un enseignement sur l’Esprit, dont l’eau, chez Jean, est toujours le symbole. Jésus ne baptise pas dans l’eau, car avec lui, tout baptême est dans l’Esprit, ce don de son propre souffle et de sa propre vie qu’il remet en mourant à ceux qui croiront en lui.
A nouveau, les paroles de Jésus provoquent un débat dans la foule. Les versets 40-44 font pendant autrement aux versets 25-31. Les hésitations et débats autour du Messie et de son origine apparaissent à nouveau totalement décalés par rapport à ce que Jésus vient révéler.
Et à nouveau, le projet de l’arrêter (« quelques-uns », voir v. 30, les versets 44 et 32 sont presque identiques).
On apprend alors que ce sont les gardes, dûment envoyés par les grands-prêtres et les Pharisiens (v. 32) qui ont « calé » et se sont interrogés. On remarque que ce sont toujours les plus simples (la foule, des gens, les gardes : « des subordonnés ») qui pressentent la vérité sur Jésus. Provoquant l’irritation et le mépris des dirigeants et des lettrés (« cette foule qui ne connaît pas la loi, des maudits »), peut-être encore un écho de l’exaspération de la synagogue envers ces Juifs devenus disciples du Christ.
Mais, avec la figure de Nicodème, le juste, on a un rappel très net de la proximité de Jésus lui-même avec certains pharisiens. La trajectoire de Nicodème dans l’évangile est intéressante comme démarche vers la foi (3,1 ; 7,50 et 19,39).
A nouveau, le mépris pour la Galilée (dont vient Jésus) manifeste l’incompréhension complète des dirigeants.
Je voudrais maintenant revenir sur la question de l’heure (v. 30)
On désigne souvent la seconde partie de l’évangile de Jean, à partir du chapitre 13, comme « le livre de l’Heure » ou « le livre de l’Heure de la gloire ».
Le chapitre 12 est très clair sur ce point, avec les affirmations successives de Jésus :
« L’heure est venue, où le Fils de l’homme va être glorifié » (12,24)
« Maintenant mon être est troublé et que dirai-je ? Père sauve-moi de cette heure ? Mais c’est « précisément pour cette heure que je suis venu » (12,28). Et la voix céleste confirme cette glorification.
L’heure de Jésus c’est à la fois et d’un même mouvement sa mort sur la croix (son « élévation » sur la croix), et son entrée dans la gloire du Père (son « élévation » dans la gloire).
Dès lors, toute la mission de Jésus est relue en fonction de l’heure. Il ne faut pas y voir une « prédestination » à la mort, mais bien l’idée que la façon dont Jésus a vécu, agi, parlé, ne pouvait provoquer qu’un refus et un rejet des autorités religieuses et politiques (voir 12,29-43), mais que sa mort épouvantable, non programmée, et pourtant inévitable, était prise en charge et transfigurée par le Père qui l’attirait vers Lui.
On comprend alors le commentaire de la voix off en 7,39 : « il n’y avait pas encore d’Esprit car Jésus n’avait pas encore été glorifié » (dans sa mort, où il « remet l’esprit » 19,30).
Dans ces différents moments, où se profile « l’heure de Jésus », celui-ci se révèle comme « l’envoyé » du Père. L’expression revient à plusieurs reprises dans ce chapitre 7 : 7,16 (« mon enseignement ne vient pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé ») ; 7,28-29 (« je ne suis pas venu de moi-même… Celui qui m’a envoyé est véridique, lui que vous ne connaissez pas… je viens d’auprès de lui et celui-ci m’a envoyé ») ; 7,33 « encore un peu de temps et je m’en vais vers celui qui m’a envoyé ».
Cette autoprésentation de Jésus comme l’envoyé va être l’objet de votre lecture de Jean Zumsteien (ch. 3 I, L’envoi du Fils) avec la FdR N°4 que vous avez reçue le 12 janvier.