Matthieu Poupart – Le silence de l’agneau
Seuil – octobre 2024 – 176 p. – 19€
Ces dernières années, l’édition française a proposé plusieurs dizaines de livres concernant les violences sexuelles commises dans des milieux très divers. L’ouvrage présenté ici se distingue de beaucoup d’autres pour au moins deux raisons. Il est écrit par un trentenaire laïc qui travaille au sein du collectif Agir pour notre Église. Il n’aborde pratiquement pas le drame de la pédocriminalité qui fut au cœur du rapport de la CIASE, mais se consacre essentiellement au rapport entre féminité et masculinité.
Le silence de l’agneau comporte un sous-titre éclairant sur le contenu essentiel du livre : « La morale catholique favorise-t-elle la violence sexuelle ? » La réponse de l’auteur est clairement positive surtout si on se permet de modifier légèrement la question : la morale catholique a-t-elle favorisé la violence sexuelle ?
Comment, depuis les Écritures bibliques et jusqu’à aujourd’hui, ont évolué le regard et surtout la parole de l’Église sur la responsabilité des hommes et des femmes face au 6e commandement « tu ne commettras pas l’adultère » ?
L’Évangile de Jean rapporte l’épisode de cette femme qui n’avait sûrement pas commis seule l’adultère dont elle est accusée, mais se retrouve bien toute seule devant ses accusateurs pharisiens. Matthieu Poupart ne fait pas directement allusion à cet épisode mais cite plusieurs témoignages de jeunes femmes en colère ; après avoir subi la violence d’un homme, elles ont été déclarées coupables. Depuis Ève et le péché originel, les femmes par nature seraient « séductrices » ! L’indulgence des sociétés et particulièrement de l’Église à l’égard des hommes coupables de violence est constatée et dénoncée avec force par l’auteur.
Malgré quelques contre-exemples, recueillis chez Saint Augustin, l’enseignement de l’Église a toujours relevé d’un point de vue masculin, étroit. Par enseignement il faut comprendre certains textes doctrinaux cités par l’auteur mais surtout la pastorale vécue dans de nombreuses écoles, paroisses, institutions, et propagée dans des manuels édifiants. Il est envisagé que lors d’un viol la jeune femme pourrait avoir ressenti quelque plaisir et se trouve donc coupable ! Plusieurs documents montrent une inversion des responsabilités : la victime y est vue comme active et l’agresseur comme passif. Mieux vaudrait mourir vierge et martyre que perdre sa pureté virginale ! Des exemples précisément dénoncés : l’enseignement d’un prêtre versaillais, les recommandations du Padreblog mais aussi les 129 catéchèses de Jean-Paul II, connues sous le nom de théologie du corps, où le sujet de la violence sexuelle n’est jamais abordé. L’ancien pape apparaît plus soucieux de lutter contre le libertinage que contre les agressions sexuelles.
Ce livre, à la fois édifiant et terrifiant, part d’exemples concrets puis en fait l’analyse. Il n’est pas à l’abri de redites, mais il vaut la peine de le lire et de le faire lire. Si l’Église de France a commencé à ouvrir les yeux, d’autres Églises vivent encore dans un total aveuglement !