Aller au contenu principal

Le livre du mois : janvier 2026

Jusqu’où peut-on accueillir les migrants ?

Recension : Nicole Hartje - au nom du comité de lecture
Parution

Mgr Olivier Leborgne, Charlotte d’Ornellas - Jusqu’où peut-on accueillir les migrants ?
Desclée de Brouwer – octobre 2025 – 142 p. – 12,90€

Dans un paysage politique et ecclésial de plus en plus polarisé, la question migratoire est devenue l’un des sujets les plus clivants de notre temps. Que deux catholiques engagés puissent parvenir à des conclusions radicalement différentes sur ce thème n’a, en soi, rien de surprenant. Qu’ils choisissent de confronter publiquement ces divergences, dans un esprit d’écoute et de respect, est en revanche beaucoup plus rare. Jusqu’où peut-on accueillir les migrants ? est la retranscription d’un débat organisé au Collège des Bernardins, dont l’ambition est précisément de restaurer les conditions d’un dialogue véritable dans une société qui peine à débattre.

L’échange réunit Mgr Olivier Leborgne, évêque d’Arras depuis 2020 et ancien évêque d’Amiens, et Charlotte d’Ornellas, journaliste au Journal du Dimanche et chroniqueuse sur Europe 1 et CNews. Vingt-trois ans les séparent ; leurs parcours, leurs sensibilités politiques et leurs expériences de vie diffèrent profondément. Ils partagent pourtant une même foi au Christ – et c’est précisément cette foi commune qui rend leur désaccord si déstabilisant.

L’introduction inscrit d’emblée la question migratoire dans une perspective chrétienne, en rappelant, à partir de Matthieu 25 – « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli » – que l’accueil de l’étranger engage directement la foi, et qu’il n’est donc pas surprenant que ce sujet suscite inquiétude, tensions et divisions, y compris au sein de l’Église.

Les interventions de Mgr Leborgne s’inscrivent clairement dans la tradition de la doctrine sociale de l’Église, de Léon XIII à Jean-Paul II, de Benoît XVI au pape François. Il insiste sur la primauté de la dignité humaine et sur l’option préférentielle pour les pauvres, rappelant « qu’une société juste se mesure à la place qu’elle accorde aux plus fragiles ». Construire des murs, affirme-t-il, ne résoudra pas la question migratoire, et prétendre le contraire revient à proposer des réponses simplistes à des réalités complexes. L’identité, dans cette perspective, n’est pas un héritage figé à préserver par l’exclusion, mais une construction historique façonnée par la
rencontre.

Charlotte d’Ornellas, à l’inverse, aborde la question à partir des responsabilités politiques, de la cohésion nationale et de la continuité culturelle. Elle inscrit la migration dans une réflexion sur « la destinée » d’un peuple et sur la préservation de sa « composition culturelle », mettant en garde contre le risque d’une « dilution du nous ». En s’appuyant sur une conception exigeante du bien commun, elle interroge un modèle centré sur les droits individuels, susceptible, selon elle, d’être instrumentalisé au détriment de la cohésion sociale. La charité, soutient-elle, doit demeurer enracinée ; elle suppose la préservation des cadres politiques et culturels – la France,
l’Europe – qui rendent la générosité possible.

La préface d’Augustin Bourgue offre une clé de lecture précieuse. La première vertu de ce débat n’est pas de faire émerger une politique migratoire idéale, mais d’introduire le lecteur à deux points de vue cohérents et de l’inviter à examiner sa propre « affectivité politique ». En rappelant l’enseignement de l’Église, il insiste sur la hiérarchie entre le devoir d’accueil et le droit des États à réguler les flux migratoires : des principes distincts et ordonnés. La notion de bien commun apparaît alors comme centrale, mais comprise différemment par les deux interlocuteurs.

L’ouvrage assume ainsi de laisser le lecteur dans un certain inconfort. Comme l’écrit un spectateur du débat, la confrontation des deux positions l’a rendu plus incertain qu’auparavant, « et c’est une bonne chose ». Jusqu’où peut-on accueillir les migrants ? ne cherche pas à clore le débat, mais à en restaurer les conditions : un dialogue exigeant, respectueux, et attentif à la complexité du réel. Fidèle à l’ambition du Collège des Bernardins, il invite moins à conclure qu’à penser – et, peut-être, à se laisser déplacer.

Jusqu’où peut-on accueillir les migrants ?