« Homos et Cathos, l’Église à l’épreuve du réel »
Un livre co-dirigé par Claire Bévierre et Florence Euverte. Préface du cardinal Jean-Paul Vesco
Éditions Desclée de Brouwer, mai 2026, 380 p, 20,90€
Propos recueillis par Paule Zellitch
Depuis quelques décennies de nombreux ouvrages interrogent la question homosexuelle en Église mais il est inhabituel qu’une association de parents d’homosexuels se constitue et prenne la parole. Comment vos enfants ont-ils reçu… ou pas cette initiative parentale ?
Nos enfants ont quitté l’Église bien que, pour la plupart, ils soient restés croyants. Mais ils continuent à nous poser des questions : « vous faites quoi en ce moment, avec Reconnaissance ? Ça donne quoi ? » Ils reconnaissent la nécessité de travailler pour que d’autres n’entendent pas ce qu’ils ont pu entendre adolescents, lorsqu’ils étaient fragilisés. Ils sont donc plutôt intéressés, quoique non impliqués.
En quoi cet ouvrage se distingue-t-il des autres ? Quels critères avez-vous retenus dans ce livre qui comporte plusieurs entrées entre témoignages et experts ?
Il existe des livres de témoignages, il existe des livres de théologie. L’originalité de notre ouvrage est de faire dialoguer les deux, en suivant les indications du pape François dans son Motu Proprio Ad Theologiam Promovendam, qui demandait aux théologiens de penser une « théologie fondamentalement contextuelle » parlant au monde d’aujourd’hui.
Nous avons défini sept enjeux majeurs comme l’accueil sous condition, le couple ou encore la fécondité. Pour chacun d’entre eux, nous avons sollicité un témoignage de chrétien homosexuel puis un témoignage de parent. Ensuite un bibliste réagit à ces deux textes et les met en résonance avec l’Écriture. Pour clôturer chacune des sept thématiques, un théologien moraliste tire des enseignements et propose des pistes d’action ou évolution, en se reportant aux trois textes qui le précèdent.
S’agissant des témoins, nous les connaissions tous car nous travaillons en communion avec les mouvements LGBT chrétiens. Pour les théologiens et biblistes nous voulions des experts reconnus, issus pour certains de commissions ou académies pontificales, afin que leur voix porte au sein de l’Église. Nous n’avons essuyé que deux refus. Enfin, nous souhaitions qu’un évêque ou cardinal rédige la préface. Nous avons sollicité Jean-Paul Vesco, il a tout de suite donné son accord. Son texte est lumineux.
Entre le point de départ de cette initiative et sa conclusion il y a eu comme souvent dans ce genre de mise en œuvre des déplacements. Pouvez-vous nous en donner les grandes lignes ?
Cela va vous paraître prétentieux mais nous savions où nous voulions aller ! Nous avions demandé des points très précis aux témoins. Quant aux biblistes et théologiens, ils ont subi nos remarques, réflexions et demandes de « retravail » avec beaucoup de patience et de bienveillance. De vraies propositions et une espérance émergent pour proposer des chemins de vie singuliers, au sein de l’Église. Une Église qui n’en sortira que plus fraternelle et enrichie.
Deux sujets reviennent souvent dans les discussions autour de l’homosexualité et du Magistère de l’Église. Votre association a-t-elle décelé des nouveautés, des items à remettre sur le métier, voire devenus inopérants ? A court terme, quels changements demandez-vous et à qui ?
Le pape François a ouvert la porte aux avancées dans sa réponse aux Dubia de cinq cardinaux, en octobre 2023. Il y indique que le Magistère a toujours évolué dans l’histoire, qu’on ne doit pas s’interdire la réflexion sur ce qui ne procède pas de la Révélation, et que par ailleurs la dimension singulière doit être prise en compte dans le jugement sur les individus. Aux théologiens de travailler sur les conditions d’exercice de la conscience !
L’Église doit autoriser les homosexuels à trouver leur chemin de vie, avec les mêmes exigences que celles qui concernent le reste de la population : engagement, fidélité, respect de l’autre…
Cela passe par une modification profonde des paragraphes du Catéchisme qui utilisent des termes insultants pour les caractériser et leur ordonnent de « porter leur croix ». Si on approfondit l’injonction à la continence, on peut déplorer une contradiction fondamentale : si Vatican II et le Catéchisme insistent sur la dimension unitive de la sexualité qui, dans la relation, unifie corps, cœur et esprit, les homosexuels s’en voient exclus. Ils sont priés d’être fragmentés, de s’amputer de leur dimension affective et sexuelle.
Nous ne sommes pas naïves, nous sommes conscientes que le sujet est un point de clivage à la fois sociétal et religieux : l’Église universelle s’ancre dans des contextes divers. Il faudrait arriver à une décentralisation des questions de morale sexuelle, et c’est peut-être ce vers quoi s’oriente le Pape en réunissant en octobre les présidents des conférences épiscopales pour les dix ans d’Amoris Laetitia. Il indique vouloir prendre acte « des changements qui continuent d’influencer les familles » et appelle à « dépasser une conception réductrice de la norme ». Tout récemment, il a invité à remettre la morale sexuelle à sa juste place par rapport à la justice, la liberté, l’égalité…
La condition des homosexuels dans le monde est pour le moins contrastée, voire dramatique. A votre avis l’Église universelle, peuple et Magistère, a-t-elle un rôle à assumer et, dans l’affirmative, lequel ?
Le pape François avait demandé que tous les évêques et les croyants, là où il y a persécution, s’engagent en faveur de la dépénalisation de l’homosexualité. On voit que la voix de Léon XIV porte, nous espérons qu’il sera dans la continuité. Et c’est également à chaque chrétien de s’engager en ce sens.