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Notes de synthèse n° 6

Ch. 11 et 12 Wénin, Genèse 22 et 23

Période :
26 avril 2024 - 05 mai 2024
Document à télécharger :

Chapitre 11 et 12, p.285 - 325
Ch. 11 Dernier test : la ligature d’Isaac, Genèse 22, 1-24
Ch. 12 Un premier lopin de terre, Genèse 23, 1-20

 

Chers amis,
Beaucoup de questions et de réactions intéressantes sur le chapitre 22 de la Genèse !
Evidemment c’est une pierre d’achoppement, et vous l’avez affrontée.
Je vais essayer de rassembler l’essentiel de ce qui a été échangé, d’interroger aussi encore une fois ce chapitre. Mais d’abord, n’hésitez pas à aller relire sur la première page de la feuille de route n° 6 les quelques interprétations que j’ai recueillies, entre beaucoup d’autres, des trois traditions monothéistes dans l’histoire qui se sont emparées de ce récit.

1-Le récit offre à première lecture une image de Dieu devenue insupportable pour nous.
Une première façon de la refuser est d’accueillir avec soulagement la proposition d’une double lecture du v. 2 depuis Rabbi Levi ben Gershim (au 14ème s.) sur le v. 2 : « fais-le monter là pour unholocauste », non pour l’offrir lui, mais pour qu’il apprenne à offrir un holocauste.
L’ambiguïté qui règne jusqu’au verset 8 compris permet cette lecture. Mais à partir du verset 9, elle n’est plus possible. Et ce n’est pas ainsi que les diverses traditions ont lu ce texte.

2-Il faut donc affronter et honorer la lecture traditionnelle, qui y a vu le modèle exemplaire de l’obéissance d’Abraham et d’Isaac à Dieu, tandis que Wénin y lit l’ultime dépouillement-renoncement d’Abraham à sa paternité (après le premier, il perd son second fils) et à la promesse.
On est en droit de penser avec une grande partie de la tradition chrétienne qu’Abraham, jusqu’au bout, a cru que Dieu interviendrait. Sa foi en Dieu était telle qu’il ne pouvait imaginer l’inverse.
Paul, qui n’évoque pas l’épisode, affirme qu’Abraham, confiant dans la promesse d’un fils alors même que Sarah et lui étaient stérile, a cru au Dieu « qui fait vivre les morts et appelle à l’existence ce qui n’est pas » (Romains 4, 17)
Et la lettre aux Hébreux s’appuie sur cette lecture pour suggérer que la foi d’Abraham anticipait et préfigurait celle de Jésus en croix : « ‘même des morts, se disait-il, Dieu est capable de le ressusciter,’ aussi dans une sorte de préfiguration (parabole), il retrouva son fils » (Hébreux 11, 19) !

Ceci dit, peut-on accepter que Dieu propose un tel « test » à l’obéissance de son ami ? N’est-ce pas contradictoire avec l’affirmation que Dieu veut la vie (« il est le Dieu des vivants et non des morts » !) ?
Plusieurs groupes ont discuté de la notion d’ « obéissance », qui n’est pas la « soumission » aveugle, mais au contraire une écoute vigilante (« ob-audire »), qui s’interroge, qui questionne et tente d’épouser le regard même de Dieu.

Dans cet ordre d’idée, un membre d’un groupe a proposé une très belle lecture : ne s’agirait-il pas aussi du « test » qu’Abraham fait passer à Dieu ? Non pas seulement Dieu qui teste Abraham, mais Abraham qui met à l’épreuve sinon Dieu, au moins sa propre représentation de Dieu.

3- Je reçois avec beaucoup d’intérêt cette dernière proposition, car il s’agit bien d’un travail sur la ou les représentations de Dieu, qu’Abraham se faisait, que la tradition juive et chrétienne s’est faite, et encore que nous nous faisons. 
C’est le problème aussi de la prière, qui, si souvent, tente de « tester » Dieu… Quel Dieu ?

Il me semble qu’effectivement, du Dieu qu’entend d’abord Abraham (v. 1. 3 .8. 9) au Seigneur qui arrête sa main (v. 11), il y a une transformation, un retournement, amorcés par l’espérance qui vibre peut-être déjà dans la réponse d’Abraham à Isaac : « Dieu saura voir l’agneau pour l’holocauste, mon fils » -où « mon fils » peut être une apposition à l’agneau, ou un vocatif, une adresse à l’interlocuteur, 
L’inquiétude d’Isaac a-t-elle mis Abraham en chemin ?

Pour ma part, je ne peux que reprendre ce que j’avais esquissé dans la feuille de route.
Le texte travaille sur un fond ancien (mais pas totalement aboli) de sacrifice d’enfants royaux notamment (Jérémie 7, 31 ; 19, 45 ; Ezéchiel 16, 21 ; 20, 31 ; Juges 11, 29-40).
Et refuse l’image de Dieu que sous-tend toute soumission à un Dieu qui veut la mort.
Le Seigneur, le Dieu d’Israël, ne veut pas la mort du fils, il veut la vie et une vie porteuse de la promesse, qui réponde à sa proposition d’alliance.
J’ai été tellement contente de retrouver des équivalents de cette lecture chez Paul Beauchamp, et autrement chez Emmanuel Lévinas, que je vous cite à nouveau les textes :

Pour Beauchamp, il s’agit de refuser définitivement l’idée d’une dette de sang à la divinité : « Comme si Dieu disait : c’est toi qui m’as fait cette image cruelle, mais je suis venu l’habiter parce que je ne pouvais pas t’en délivrer autrement » (Cinquante portraits bibliques, Seuil, 2000).
Cela aide à penser la croix.
Pour Lévinas, il s’agit de passer de l’ordre religieux à l’ordre éthique  : « l’oreille qu’a eu Abraham pour entendre la voix qui le ramenait à l’ordre éthique a été le moment le plus haut de ce drame » (Noms propres, Montpellier 1976).
Certains peintres l’ont bien compris, qui ont peint Abraham détournant le visage et le regard d’Isaac pour pouvoir le frapper. 


4- Le texte est riche, et on ne peut oublier de lire dans ce récit l’acceptation par Abraham de se laisser dépouiller de sa paternité, voire de renoncer à la promesse. La présence du « bélier » à immoler, et non un agneau, en serait le symbole. Isaac disparaît alors du récit, il est devenu pleinement autonome… Mais nous le retrouverons au v. 24
Vous allez me dire : quelle est la cohérence de toutes ces lectures ? Je crois qu’elles se superposent, et probablement qu’elles se sont déjà superposées dans l’écriture et les réécritures du récit tel que nous l’avons.
Et puis, sans trop tirer, on peut penser que la transformation de l’image de Dieu que se fait Abraham peut aller de pair avec la transformation de la promesse et de l’alliance qu’il s’était appropriées…, et avec la compréhension nouvelle de sa propre paternité, ou de ce qu’est la paternité ; celle de Dieu d’abord !

Le chapitre 23
La négociation autour de la grotte et du champ achetés par Abraham pour ensevelir Sarah n’a apparemment pas provoqué de réaction ni de question.
Je note seulement que le Seigneur est totalement absent de l’épisode, et que ce sont les fils de Heth qui reconnaissent : « Dieu a fait de toi un chef au milieu de nous » (v. 6). Un Dieu qui ne s’intéresse guère à l’achat d’une terre !

 

 

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