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Paul de Tarse En lecture seule

Paul de Tarse L'enfant terrible du christianisme Synthèse n°5

Période :
25 février 2025 - 26 mars 2025
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Chers amis,
En écho aux questions de fond tellement centrales qui ont été posées et débattues sur le forum, je voudrais revenir sur les deux courts textes des Galates que je vous avais proposé de lire.
Courts mais denses ! 

Le premier, Galates 2, 15-21 se greffe sur le récit de la confrontation de Paul avec Céphas (Pierre) à Antioche. Paul y a mis Pierre au pied du mur : la radicalité de l’Evangile rend impossible toute séparation des tables ! (une leçon que l’Eglise catholique a oubliée, hélas).
Mais Paul sait qu’il n’a pas eu le dessus à court terme et qu’il a dû céder au pragmatisme (œcuménique ?) de Pierre.
Il poursuit donc son discours en posant, puis en argumentant la thèse de sa lettre : « ce n’est pas du fait des œuvres de la Loi que l’être humain est rendu juste (ajusté à Dieu), mais à travers la foi de Jésus Christ » (2,16).
Paul, d’emblée,se met du même côté que Pierre et que tous les disciples de Jésus qui sont « Juifs  par nature ( ?) et non pas pécheurs venus des nations païennes ». La séparation de l’humanité en deux est celle de son judaïsme : nous les circoncis vs les païens non-circoncis et donc pécheurs !
Or, le retournement que Paul a connu, que Pierre a connu aussi, est bien celui-ci : désormais, nous savons que les œuvres de la Loi (l’observance scrupuleuse des règles mosaïques) sont impuissantes à nous rendre justes, seule la foi de Jésus Christ nous ajuste à Dieu. Donc, nous avons mis notre foi, nous aussi (Juifs par nature), en Jésus Christ.
Clairement Paul distingue en un premier temps ce que Jésus Christ a accompli par sa fidélité/foi en Dieu, et qui nous rend juste devant Dieu ; en un second temps la foi que lui Paul, comme Pierre, a donné à Jésus Christ. En grec deux constructions bien différentes : un complément de nom : la foi DE Jésus Christ, et un verbe suivi d’une préposition : la foi EN Jésus Christ.
Paul s’engage ensuite dans une argumentation compliquée pour nous, qui consiste à dire : si, maintenant que je suis entré dans la foi du Christ, je continue à me réclamer de la Loi, je redeviens pécheur aux yeux de la Loi, puisque je mange avec les incirconcis ; je reconstruis le système légaliste dont je m’étais débarrassé (v. 18) et me retrouve transgresseur ! Pire encore, Christ devient celui qui m’a conduit à cette transgression (v. 17) !

Cela tient-il la route ? en fait Paul s’en moque. La véritable démonstration est ailleurs : dans la rencontre et désormais sa vie vécue avec le Christ, cette espèce d’inhabitation du Christ en lui (ce n’est pas moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi, v. 20), au sujet de laquelle nous avons parlé de « mystique », comme déjà l’avait fait Albert Schweitzer, La mystique de l’apôtre Paul, 1930.
Mais toujours un « se laisser saisir » par le Christ pour une mission et une annonce à tous.
On voit alors Paul nouer sa thèse de la « justice offerte à tous dans et par le Christ » qui réconcilie les humains avec Dieu et la théologie de la Croix. Car il ajoute « Christ qui m’a aimé et s’est livré pour moi ». Une vie et une mort pour Paul, une vie et une mort pour tous les êtres humains.

Car la théologie de la croix est très présente dans la lettre aux Galates (3,1 ; 5,11 et 24 ; 6,12 et 14).
La croix est pour Paul le point ultime de ce qu’il considère comme l’envoi, l’incarnation du Fils.
Car la croix est une prise en charge de l’humanité dans ce qu’elle a de plus abîmé, au sens fort, les maudits de Dieu pour les Juifs, les déshumanisé pour les Gréco-Romains. Pour la réajuster et la relever en Dieu.

Passons maintenant au chapitre 4, 4-7 :
Un petit texte fascinant, unique chez Paul (mais qui fait écho à ce qu’il disait de la révélation du Fils en 1, 16) affirmant ce que la théologie appellera plus tard « l’incarnation ». 
Comme en Philippiens 2, 6, Paul n’entre pas dans des considérations de « préexistence », qui n’ont guère de sens, car il ne s’agit pas pour lui de spéculer sur l’éternité de Dieu, mais de comprendre comment Dieu se révèle dans notre histoire, dans le temps.
Or, pour lui, le temps humain est arrivé à un moment de plénitude (maturité ? point de renversement ?), et ce moment est celui de l’envoi du Fils, plus exactement de sa venue et de son devenir humain : « né d’une femme » (pleinement homme), « né sous la Lo »i (Juif situé dans une culture et une histoire).
Paul considère et considèrera toujours que Jésus, Juif au milieu de son peuple, est d’abord envoyé aux siens  « afin de racheter ceux qui sont sous la loi, afin que nous recevions la filiation adoptive » ; le projet de Dieu dans l’histoire passe par Israël, et par ce fils d’Israël qu’est Jésus. Et c’est d’abord les siens qu’il vient ramener vers Dieu. Les chrétiens ne devraient jamais l’oublier.
Voyez aussi Romains 15, 7-8.
Mais ce projet passe par Israël pour atteindre tous les-non Juifs, les païens, pécheurs : 
« Et vous êtes fils : Dieu a envoyé en nos cœurs l’Esprit de son Fils, qui crie ; Abba, Père ».
On ne souligne jamais assez cette stupéfiante affirmation de Paul : le Fils, Jésus est au bénéfice des Juifs, et son Esprit (l’Esprit de Jésus) au bénéfice des païens, ou plutôt de nous : tous les êtres humains. 
Au bénéfice d’une humanité dont il a vécu sur la croix la désintégration et la mort...pour que l’Esprit de vie et de pardon, l’Esprit de résurrection, atteigne tous les humains
Paul a une conscience aiguë du fait que c’est bien l’Esprit de Jésus qui l’a lancé (lui et les autres disciples) sur les routes du monde, bien au-delà des frontières du judaïsme.
Pris dans l’Esprit du Fils et la force de la Résurrection, tous les humains (« nous ») peuvent appeler Dieu Abba, Père, du nom araméen (bien ancré dans l’histoire et le temps) dont Jésus usait.

 

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Puisque je vous ai proposé enfin de lire en Romains 4, 16-25 le paragraphe magnifique sur la foi d’Abraham, espérant contre toute espérance, je voudrais ajouter deux précisions à propos de ce texte :

1)Abraham est très présent dans la tradition religieuse juive à l’époque de Jésus ou dans le courant du 1er siècle ; les évangiles en témoignent :
Dans l’évangile de Matthieu en 3, 7 (= Luc 3, 8) Jean-Baptiste s’en prend aux Juifs qui viennent se faire baptiser : « vous pensez en vous-mêmes : nous avons Abraham pour père ; moi je vous dis que  de ces pierres Dieu peut faire se lever des enfants d’Abraham »§
En Jean 8, une controverse très dure oppose Jésus aux « Juifs qui avaient cru en lui ». Jésus met en cause leur prétention : « notre père, c’est Abraham » car ils ne font pas « les œuvres d’Abraham » (Jn 8, 39-40), pour enfin conclure : « Abraham votre-père a exulté de voir mon jour ; il l’a vu et s’est réjoui » (8n 56), et enfin « avant qu’Abraham naisse, moi je suis » (8, 58).
Les targums du 2ème siècle insistent beaucoup sur les mérites d’Abraham qui lui valurent l’élection (notamment le fait qu’il ait accepté d’être circoncis (Gn 17), et le fait qu’il ait accepté de sacrifier son fils Isaac (Gn 22)°.
Paul ne s’intéresse à Abraham qu’avant sa circoncision (Gn 15), et ne fait jamais allusion à un sacrifice d’Isaac (au contraire de la lettre aux Hébreux 11, 17-19). D’Abraham il ne veut retenir que la foi en la promesse d’un fils, d’une descendance, malgré sa vieillesse et celle de Sara. 
C’est l’image que Paul retient : la foi en un Dieu qui peut faire surgir de l’ancien une création nouvelle, qui, de ce qui n’est pas peut faire surgir ce qui est, qui de la mort peut faire surgir la vie !

2) Plusieurs commentateurs s’appuient sur l’utilisation par Paul de la figure d’Abraham comme modèle de la foi en Dieu, pour dire qu’il n’est pas question de penser que la foi DE Jésus nous justifie, il suffit de notre foi en lui, comme celle d’Abraham, pour nous rendre justes devant Dieu. Et d’ajouter qu’Abraham est l’exemple de la foi, bien avant que Jésus vienne !
Ils auraient dû lire attentivement Galates 3 et 4, où Paul (comme Jean 8, 58) montre clairement qu’Abraham n’est pas « avant le Christ », bien au contraire, il est déjà reconnu juste au bénéfice de la foi de celui qui est sa seule véritable descendance, le Christ ! Car la foi/fidélité du Christ faisant advenir la création nouvelle par sa mort et sa résurrection ne fait qu’accomplir pleinement ce qui est déjà en marche depuis la création du monde : la naissance d’une création nouvelle convergent vers celui qui est « le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8,29) ; Abraham en fait déjà partie.
Nous le lirons avec Romains 8, 19-30.

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