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Paul de Tarse En lecture seule

Paul de Tarse L'enfant terrible du christianisme Synthèse n°6

Note de synthèse à lier avec une feuille de route
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Paul de Tarse (DM), Synthèse 6

Chers amis,
J’avais proposé deux textes de Paul pour entrer en discussion avec les analyses de Daniel Marguerat, et surtout pour compléter ce qui me semblait très insuffisant dans sa lecture de la lettre aux Romains, l’oubli du texte central qu’est le chapitre 18.

1- Je vais d’abord revenir rapidement sur le texte de Philippiens 2, 5-11 qui a donné lieu à des questions d’ailleurs très difficiles. Je vous fais une proposition, choisie et développée dans l’océan des lectures proposées par les exégètes et les théologiens, que j’essaie d’appuyer sur quelques éléments grammaticaux incontestables du texte. Tout reste discutable.

Il y a encore aujourd’hui un vif débat autour de ce texte, certains considérant que la « kénôse » du verset 7 (« il s’est vidé lui-même, en prenant la condition d’esclave ») est un renoncement du Christ Jésus à sa « condition divine » pour « s’incarner », d’autres qu’il s’agit plutôt de l’abandon de Jésus à ses persécuteurs, se dépouillant de toute violence et acceptant une mort atroce et honteuse.
Je pense que dans les deux cas, on se place sur un terrain qui n’est pas celui de Paul.
Dans le premier cas, les interprètes supposent « une pré-existence » divine du Christ, qu’il aurait abandonné dans son incarnation, et que le Père lui rendrait en le surexaltant (v. 9-11)
Dans le second, on oublie toute condition divine, pour suivre le chemin de l’homme Jésus, qui aurait été ensuite élevé par Dieu au rang divin (v. 9-11).
La tentation étant de parler en termes d’essence divine et d’existence humaine, et d’introduire dans l’éternité de Dieu, du temps avec de la « pré-existence » !

Or Paul n’emploie pas ce vocabulaire -là et ne parle jamais de pré-existence, ni d’essence à la façon des philosophes grecs. Au contraire, il emploie un mot très extérieur, que le terme « condition » ne traduit pas exactement : « la forme » ou « la figure », morphè ; peut-être la façon de se manifester, la façon d’être ou d’exister… En tout cas, il prépare ainsi ce qu’il va dire ensuite de lui-même et des chrétiens, qui vivent une « con-formation » ou une « configuration » au Christ mort et ressuscité (voir 3, 10 et 3, 21).
Paul affirme aussi que le Christ est fondamentalement « en condition divine » : le participe présent du verbe huparkhô, « être à la base »  est duratif, descriptif, c’est ce qui fondamentalement caractérise le Christ, et cela tout au long de sa vie divino-humaine.
La kénôse, elle, va être définie autrement :  « ’il n’a pas considéré comme une proie à garder (ou à saisir) d’être égal à Dieu. »
Je pense qu’il y a ici une présentation du Christ comme le contraire d’Adam (et Eve) qui ont voulu se faire « comme des dieux ». Le Christ a une condition divine, mais il la reçoit de Dieu au lieu de mettre la main dessus. Et c’est à cette « prise, emprise » qu’il a renoncé.
La kénôse du Christ est bien ce parcours humain, qui n’est pas un renoncement à la condition divine, mais le fait de ne pas s’en emparer par lui-même et pour lui-même, et de ne pas revendiquer d’autre pouvoir que ce qu’il reçoit à chaque instant de Dieu ; ainsi accueille-t-il ce qui se présente à lui, la condition d’esclave ou de serviteur, le service des foules et des malheureux, la souffrance infligée par ses adversaires, et la mort sur la croix. Et celui qui meurt sur la croix est bien l’envoyé de Dieu, le Fils unique dans sa forme divine (il reste ce qu’il est fondamentalement). 
Au fond, Paul me semble affirmer, c’est osé, que le Christ « en condition divine » a vécu pleinement sa vie d’homme en accueillant jusqu’au bout ce qu’impliquait une humanité qui laisse transparaître l’amour infini de Dieu.
Du coup, il affirme aussi que la divinité du Christ se révèle tout au long d’une vie de service, une vie d’homme qui se met au service de tous, et accepte l’esclavage jusqu’à la mort atroce sur la croix, où elle se révèle pleinement, mais évidemment aux yeux de ceux qui croient et acceptent de « voir l’invisible » !
Il ne disait pas autre chose en 1 Corinthiens 2, 8 : « ils ont crucifié le Seigneur de gloire ».
C’est un autre visage de Dieu qui se manifeste alors : un Dieu qui aime jusqu’à se donner tout entier (dans le Fils) aux êtres humains, qui aime jusqu’à renoncer à ses prérogatives, pour se manifester Dieu autrement, Dieu au service de tous  pour leur pardonner et les transformer en les configurant à ce don qu’il leur fait.

La strophe qui suit ne doit pas être lue, me semble-t-il, comme un second temps, une « récompense », voire « un retour à l’état initial », mais comme l’autre face de la croix. Dieu en se donnant dans le Fils vainc la mort, et fait traverser la mort à une humanité qui butait sur elle. Le Christ en croix, comme le montre aussi l’évangile de Jean, est déjà le Christ en gloire. Une gloire qui ne lui « rend » pas une condition divine perdue, mais qui manifeste la face de la vie triomphante dans la mort traversée par amour. Le « Nom » qu’il reçoit de Dieu, c’est, de la part des êtres humains et de l’univers tout entier, la reconnaissance sur la croix, de sa divinité, qu’ils méconnaissaient jusque-là.


 

2-Romains 8, 14-30
Je reprends les notes que je vous avais données et je les étaie un peu :

V. 14-18 : Tout le chapitre déploie la vie nouvelle des croyants sous la force de l’Esprit : une vie qui reste bien « une vie dans la chair », mais qui n’est plus « selon la chair », elle est « selon l’Esprit », en tout cas, toujours invitée à se laisser conduire par l’Esprit du Christ et de Dieu (Paul ne distingue évidemment pas). C’est l’Esprit qui fait des croyants des enfants de Dieu : sur fond d’Exode, Paul lit la libération des croyants de l’esclavage et de la peur, parce que l’Esprit de Dieu les a conduits à la filiation adoptive, qui dans l’Antiquité s’oppose à l’état d’esclave. Peur de la mort, peur de la vie, l’Esprit nous permet de les surmonter et nous offre ainsi une liberté inouïe. 
De façon étonnante, Paul affirme que c’est par l’Esprit que nous crions « Abba, Père », et donc qu’en disant « Abba, Père », nous reconnaissons la présence de l’Esprit du Christ en nous ! 
Ainsi les croyants sont dits enfants de Dieu à part entière, à la suite du Christ, participant à ses souffrances (celles inhérentes à toute vie humaine) et destinés à participer à sa gloire (vie divine).

V. 19-23 : Elargissant la perspective, Paul prend en compte toute la création (dans sa double dimension temporelle et spatiale) et il introduit l’image impressionnante de l’accouchement. 
Il me semble qu’à la suite de Genèse 1-3, Paul écrit là un manifeste écologique ! Nulle part ailleurs, l’homme des villes qu’il est ne fait allusion à la nature, nulle part ailleurs, il n’ouvre un si grand angle : la création toute entière …et nous avec ! 
Or, ensemble nous gémissons dans les douleurs d’un immense accouchement à la vie nouvelle ! Colossiens suggèrera : dans cet accouchement, le Christ tête est sorti, le corps Eglise cosmique doit suivre aussi … !
Cet accouchement consiste en une lutte contre les forces du mal et de la mort (pouvoir du néant, esclavage de la corruption). Il ne faut jamais oublier que Paul médite sans cesse Genèse 1-2-3 : la création est bonne, elle est sous la bénédiction de Dieu qui veut le bien ! Mais elle a été disloquée, « livrée au pouvoir du néant », du fait des êtres humains qui ont voulu mettre la main dessus, s’emparer de tout, devenir « comme des dieux ». Et Dieu ne maudit pas les humains, mais il maudit le serpent, et il maudit « le sol, à cause de toi » (dit-il à l’homme). Paul s’en souvient. La création a été confiée aux humains, et elle dépend d’eux… et ils peuvent et ont pu l’abîmer, en tout cas, ils en sont responsables !
Aussi Paul soumet la réconciliation de la création à celle des humains (v. 21et 23). Un traité de l’écologie intégrale avant l’heure ?
En tout cas, il ne rejette jamais la matière ou le monde comme mauvais : au contraire, il semble qu’il envisage une véritable « transfiguration » de l’univers tout entier à la suite de celle de l’humanité !
Mais cela reste objet d’espérance, et de persévérance dans la prière.

 

V. 24-27 : Rôle de l’espérance et de la prière.
Espérer c’est tenir bon en attendant ce qui ne se voit pas ! (v. 24-25). Au fond l’espérance, c’est plus encore que ce que dit Bernanos, « le désespoir surmonté » ; c’est l’impossibilité de désespérer, alors même que l’avenir semble bouché. C’est la force qui permet de voir au-delà du visible et d’attendre ce qui vient, sans même savoir ce qu’il sera.
Elle est soutenue par la prière. Mais, remarque Paul, nous ne savons pas comment prier, ou plus exactement, nous ne savons pas « quoi prier comme il faut » (v. 26). Tant nous sommes pris dans l’opacité du monde et de l’histoire. 
Dès lors l’Esprit seul peut nous venir en aide, et prier à notre place ou en nous. Et il le fait en gémissements, non par des grands cris, mais parce qu’il nous faut renoncer à nos propres intentions (qui encombrent toujours notre prière), pour nous ajuster à « l’intention de Dieu pour nous » v. 27). Et c’est difficile, voire douloureux ! La prière devient un combat pour remplacer nos intentions spontanées et laisser prier en nous l’Esprit qui ajuste notre regard au projet de Dieu.
Au fond prier c’est tenter de regarder le monde, les autres et soi, comme Dieu lui-même les voit ! (v. 26-27). Un changement de regard impressionnant !


V. 28-30 : Dans cette étonnante vision rétrospective au passé. Paul se situe au bout de l’aventure, au cœur de la gloire de Dieu, et contemple l’humanité en train d’être conformée à l’image du Fils (v. 29).
Attention à la formule répétitive « eux qui », souvent traduite « ceux qui » : elle n’est pas exclusive, mais elle est au contraire englobante : tous ceux qui aiment Dieu et qui sont appelés selon son dessein (v. 28) ; tous sont appelés mais la liberté humaine est préservée, charge à elle d’aimer Dieu et d’écouter son appel !

Ensuite une montée par reprises successives (figure littéraire connue) ; je rappelle que le verbe « prédestiner » formé sur le mot « horizon » signifie « donner comme horizon » : ici l’horizon de tous est la conformation au Fils image de Dieu, et l’entrée dans la gloire (la vie) de Dieu.
En Genèse 1, 27-28, Dieu a créé l’humain à son image ; cette image dévoyée par le refus de la confiance (le serpent) est pleinement réalisée dans le Christ, qui médiatise alors la conformation de l’humanité à l’image de Dieu. Ainsi devient-il « le premier-né d’une multitude de frères ». 
Le processus n’est pas terminé, mais emporté par son élan, Paul met tout au passé et contemple ainsi l’humanité accédant dans le Christ à la gloire de Dieu !

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