Notes et remarques relatives à la feuille de route N°4
Chers amis,
Nous avons eu ce mois-ci des remarques et questions très intéressantes sur le forum (et un petit débat s’est engagé), de plus un groupe a envoyé une série remarquable de réflexions et questions sur le chapitre 11, Jésus et Lazare. Je vous laisse les consulter, le forum est ouvert à tous. Lien vers le Forum.
En tenant compte de tout cela, je vais vous proposer quelques réflexions personnelles, à discuter bien sûr.
En premier lieu, je voudrais rappeler ce que je viens d’écrire en préparant la prochaine Feuille de route que vous recevez dans le même mail : Jean nous a déjà bien habitués à l’idée que le « symbole », ou plus exactement «la fonction symbolique » du langage était un accès plus sûr à la vérité (jamais atteinte et toujours à rechercher) que la littéralité du récit et la réalité factuelle qu’il décrit, même si elle se greffe sur cette factualité.
Le texte est d’abord placé sous le signe de l’amour de Jésus pour les deux sœurs Marthe et Marie, comme pour leur frère Lazare (v.5) ; c’est d’ailleurs cet amour qui fonde la confiance immense que les sœurs font à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade » (v.3).
Et d’avance nous apprenons que tout ce qui va être raconté a pour but de manifester la gloire de Dieu et du Fils… étrange façon de parler d’une maladie, dont Jésus affirme au moins qu’elle ne conduit pas à la mort ! (v.4)
« Lazare, notre ami, s’est endormi, mais je vais aller le sortir du sommeil » (v. 11) Bien sûr, on sait que le verbe « dormir » est une métaphore de la mort, qui en atténue les contours brutaux. Mais Jésus joue sur le double sens du mot, et l’ironie ici indique peut-être qu’il faut prendre le verbe… au sens premier, littéral (« je vais le sortir du sommeil !). L’opinion des disciples n’est peut-être pas si naïve ou sotte que cela (v. 13).
En filigrane, c’est bien de la mort de Jésus qu’il s’agit, et à travers elle, de sa résurrection. En tout cas, Thomas ne s’y trompe pas : « allons, nous aussi et mourons avec lui » (v. 15).
L’insistance sur le « retard » de Jésus (« deux jours encore », « depuis quatre jours », « il doit sentir, il y a quatre jours » (v. 7. 17. 39) sert à montrer que la mort de Lazare est réelle, totale, comme le sera celle de Jésus : il est vraiment passé par la mort. En même temps, Jésus a souligné (en termes très
rabbiniques) que la présence de la lumière n’est pas une question de « jours » à compter (v. 9-10) : la lumière brille tous les jours. Peut-être faut-il comprendre aussi qu’elle brille pour les morts comme pour les vivants !
La rencontre avec Marthe (v. 17-27), avant même que Jésus aille au tombeau, met en place « la foi » qui précède les signes : la foi ne naît pas des signes donnés (fussent-ils la rencontre d’un ressuscité), mais de la confiance totale accordée à Jésus comme Christ et Fils de Dieu, d’où procède toute vie véritable (v. 25-27).
On apprend alors l’essentiel que le récit place en son centre : « celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (v. 23-25). La suite n’en est que l’illustration narrative.
La foi juive en la résurrection générale des morts, professée par Marthe, est alors reprise (dans son vocabulaire même) et rabattue si l’on peut dire sur la personne même de Jésus, ici et maintenant, dans un « Je suis » qui dit aussi que Dieu lui est totalement présent.
Quand Jésus dit : « ton frère ressuscitera… je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, même s’il meurt vivra » (v. 25-26), il révèle la vérité à croire, avant même que le signe soit donné…
Un signe dont le lecteur a déjà compris que son sens ne sera pas à chercher dans « une réanimation temporaire » par exemple ou dans une « résurrection des morts anticipée », mais dans son unique visée : annoncer d’avance que Jésus sera pleinement vainqueur de la puissance de la mort, quelle que soit l’emprise de cette dernière.
Je suis frappée d’ailleurs de ce passage du vocabulaire de la résurrection à celui, dominant, de la vie !
NB Pour le fun : on met généralement la confession de foi de Marthe (« je crois que tu es le Christ le Fils de Dieu qui vient dans le monde ») en parallèle avec celle de Pierre en 6, 68 (« nous savons et nous croyons que tu es le Saint de Dieu), avec un degré de profondeur supplémentaire. Mais il y a eu des exégètes (mâles !) pour essayer de montrer que la foi de Marthe était imparfaite, … car venant d’une femme !
La rencontre avec Marie revient à la prise en compte incarnée de la souffrance du deuil, une souffrance que Jésus partage et respecte.
Là encore, il est intéressant de noter que l’un des plus anciens manuscrits de Jean (le papyrus 66 vers 200, magnifiquement édité par J. Zumstein) comporte déjà une correction dans le verset 33 : le scribe a estimé que Jésus (très stoïcien) ne pouvait ressentir d’ émotions aussi violentes et il a corrigé : «comme s’il frémissait » ; la correction est visible et on lit aisément le texte gratté dessous !
Malgré ces réticences, le texte de Jean, lui, souligne la pleine participation de Jésus au chagrin et à la révolte humaines devant la mort, et il pleure avec Marie.
Je rappelle ici qu’il ne faut surtout pas projeter sur ce texte l’épisode (si souvent mal compris de Luc 10,38-42). Dans la communauté ici présentée comme celle d’une maison d’Eglise fondée et tenue par les deux sœurs, elles en sont les figures tutélaires : Marthe confesse la foi la plus haute (comme Pierre ailleurs), Marie incarne une figure plus proche émotionnellement de Jésus (le disciple bien-aimé ?).
Que dire de l’étrangeté de cette « sortie » du tombeau et de la mort ? Le vocabulaire de la résurrection, amplement présent aux versets 23-25, est absent ici.
Ce qui est souligné, c’est la réalité de la mort de Lazare. Mais c’est aussi l’ambiguïté des attitudes en face de Jésus : les uns reconnaissent son amour profond et sa souffrance, les autres devant ce « trop d’humanité » mettent en cause sa puissance divine et ricanent : « il n’a pas été capable » (v. 35-37). Je trouve fabuleux cette finesse d’analyse de nos réactions devant la mort d’un être aimé : Dieu pleure-t-il avec nous ? Mais pourquoi n’est-il pas intervenu ?
(On retrouve ces questions devant Jésus en croix chez les évangiles synoptiques)
Mais ici domine l’attitude de Jésus qui, devant la mort, affirme que la gloire de Dieu seule relève et qu’elle se manifeste dans celui qu’il a envoyé.
Que dire de Lazare, qui sort, enveloppé des linges de la mort ? Sinon qu’il est demandé à son entourage : « déliez-le et laissez-le aller » !
Pour moi (et c’est strictement personnel), il s’agit là de laisser les morts – les corps morts- aller à la mort, sans s’accrocher à eux (Marie-Madeleine sera invitée de la même façon à ne pas retenir le corps du Ressuscité) ; le respect des morts est humain, leur culte n’est-il pas idolâtre ?
Ce que Jésus demande, c’est de les laisser aller à la mort et à travers elle à Dieu qui les reçoit :
en lui ils sont définitivement vivants, ayant rejoint celui qui est la résurrection et la vie.