Année 2025/2026- Forum Jean Jean Zumstein, L’apprentissage de la foi. A la découverte de l’évangile de Jean et de ses lecteurs. Notes et remarques n° 2 1er au 30 novembre 2025 Chers amis, Au terme de ce deuxième temps de notre parcours, je vous renvoie d’abord à quelques sujets abordés sur le forum, notamment sur le lieu où « rencontrer Dieu », la prière en esprit et en vérité, le disciples bien-aimé, la dimension symbolique du texte ,et. Et je me propose de relire le chapitre 4, en le prenant dans son ensemble, car on oublie souvent l’essentiel, la mission au-delà du monde juif, pour se concentrer sur un mauvais procès fait à cette femme de Samarie, dotée d’au moins 5 maris + 1 ! Je ne pense pas que Jésus ait pris en charge la vie affective et conjugale des femmes de voisin détestés. Et clairement le texte n’est pas écrit pour cela. Une petite digression d’abord (v. 1-4) sur le fait qu’à un moment donné, Jésus, d’abord paru dans l’entourage du Baptiste, et baptisant comme lui, a quitté le Baptiste pour former son propre groupe. L’auteur, chrétien bien sûr, corrige sa source : Jésus lui-même ne baptisait pas ! Ce qui est contradictoire avec 3, 22, mais témoigne d’une époque où la communauté johannique a dû se séparer fermement des groupes johannites issus de Jean Baptiste, et comprendre autrement le geste baptismal ! Le texte qui suit nous éclaire peut-être aussi sur la question. Le décor vaut qu’on l’interroge : le lieu et le temps. Jésus traverse la Samarie. ..Pourquoi cette région, que les Juifs traversaient sans s’y attarder, entre Galilée et Judée, où vivaient des proches que l’on craignait et haïssait ? Un mot sur cette réputation de la Samarie : elle correspond en majeure partie à l’ancien Royaume d’Israël, dit aussi Royaume du Nord, de 930 à 721 avant J.C. (avec pour capitale Samarie pendant 150 ans environ), par opposition au Royaume du Sud ou Royaume de Juda, dont Jérusalem était la capitale et où la dynastie davidique avait régné de 930 à 588 au moins. En 721, en s’emparant du Royaume du Nord, les Assyriens l’avaient dévasté, avaient détruit la ville de Samarie et surtout ils avaient déporté TOUTE la population pour implanter à la place d’autres peuplades conquises ou voisines (voir 2 Rois 17, 24-37). Des fidèles du Dieu d’Israël avaient pu au cours des siècles se réimplanter en Samarie, mais la région était marquée par le polythéisme des nouveaux habitants, et les groupes israélites s’étaient reconstitués en se mélangeant à eux . Ceux-là croyaient au Dieu d’Israël, le Dieu un, et gardaient quelques anciennes traditions patriarcales (Jacob en particulier). Au retour d’exil, les Judéens rigoristes considérèrent que les Samaritains étaient restés idolâtres ; lisez attentivement 2 Rois 17, 27-33 avec l’énumération de 5 divinités païennes recevant un culte idolâtrique, et les tendances récurrentes des Samaritains à ce sujet. Au retour d’exil, les Judéens qui se réimplantent à Jérusalem autour d’une religion très identitaire condamnent largement les Samaritains. Ceux-ci ne gardèrent comme Ecriture que les 5 livres de la Loi traduits en samaritain, et ils furent définitivement exclus du judaïsme du second temple. Cet ostracisme durait encore 5 siècles plus tard à l’époque de Jésus. Les Samaritains ont eu un Temple construit vers 500 sur le mont Garizim et en partie détruit en 108 av. J.C. par un roi de Judée Jean Hyrcan. Vers 30 av.J.C. Hérode le Grand rebâtit Samarie qui devient Sébaste. Donc, cibler la présence de Jésus en Samarie revient à le faire passer dans une terre hostile, largement taxée d’idolâtrie ou de foi corrompue dans le Dieu d’Israël. A l’époque de Jésus, un Juif fidèle ne devait pas avoir de contact avec des Samaritains impurs, et ne pas manger leur nourriture. Et Jésus s’adresse non seulement à une personne de Samarie, mais à une femme, et il lui demande à boire ! (v. 9). Le texte signale cependant que, par-là, il s ’inscrit, au-delà de la tradition davidique de Jérusalem, dans celle plus universaliste des patriarches : il s’arrête au puits de Jacob ! Ensuite d’autres clignotants s’allument pour nous mettre en garde contre une interprétation « morale ». La femme vient au puits à la sixième heure, soit midi, c’est une idée assez étrange, mais symboliquement c’est l’heure du plein soleil, où les ombres disparaissent sous l’éclat de la lumière. Mais une figure s’impose immédiatement au lecteur qui connaît les Ecritures : la rencontre d’un homme et d’une femme au puits dans l’histoire patriarcale est une figure d’alliance : voir Genèse 24, 12-27 et 26,9-14. Le dialogue s’engage sur le thème de l’eau selon le modèle connu du malentendu johannique ; le parallèle avec Nicodème est clair ; ici c’est la femme qui pose les questions bêtes (moins tout de même que celle de Nicodème). Jésus affirme alors le don de l’eau qui fait réellement vivre, l’eau qui devient « source jaillissante en vie éternelle ; c’est, depuis longtemps, une figure de l’Esprit et de la vie nouvelle qui est participation à la vie divine (v. 14 ; voyez Isaïe 2, 3 ; Jérémie 2, 13, et des textes qui déjà font de l’eau la figure de l’Esprit, Isaïe 44, 1-5 ; Joël 3,1 et Siracide 15, 3). Jean d’ailleurs emploie la même expression pour le don de l’Esprit en 7, 38-39 : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi. Comme l’a dit l’Ecriture : ‘de son sein couleront des fleuves d’eau vive… il désignait ainsi l’Esprit ». Je crains que les chrétiens aient largement oublié ce sens premier du baptême comme don jaillissant de l’Esprit de vie éternelle (et pas seulement tristement comme « purification des péchés » !). Alors (v.16-17) intervient l’affaire des 5 maris, bêtement interprétée comme une histoire de vie légère ( ?) ou de prostitution, alors que le lieu, le nombre, le récit, tout renvoie au 5 divinités étrangères introduites en Samarie comme le raconte 2 Rois 17,24-37, et aux cultes de la nature que celui du Dieu unique ne parvient pas à faire disparaître. Et la femme ne s’y trompe pas (ni l’auteur, ni le lecteur) : il s’agit bien de la question de Dieu, et du lieu où Dieu se tient pour être adoré. Et elle sait pertinemment ce qui sépare les Samaritains des Judéens (et des Juifs de la diaspora) : le lieu de culte, à Jérusalem. Or, Jésus va bousculer tout cela : oui, il revient à la tradition juive de Jérusalem, « le salut vient des Juifs », et c’est dans cette tradition là qu’il se situe, pour la décaler et l’ouvrir à l’universalisme. La véritable adoration ne se fait pas dans un temple fait de main d’hommes, que ce soit Jérusalem ou le temple samaritain du mont Garizim, on n’enferme pas Dieu dans un lieu humain, dans une tradition humaine. Il me semble que Jean tient ici les deux aspects en tension, dont aucun ne peut être supprimé : -le salut vient des Juifs, c’est la tradition d’Israël qui a révélé aux humains l’unicité du Dieu créateur et sauveur -mais ce Dieu, parce qu’il est l’Unique qui tient tout entre ses mains, n’a pas de lieu réservé qui lui soit propre. Il est désormais adoré en Esprit, et son lieu véritable, tout l’évangile va le marteler, c’est la personne même du Christ, le Fils qui vient transmettre aux humains son Esprit : Dieu est esprit. Et rien de matériel ne saurait l’enfermer. Adorer en esprit et en vérité, tout l’évangile veut nous y conduire, en désignant le chemin à suivre vers la vie et la vérité : Jésus le Fils, qui en mourant remet aux êtres humains son Esprit, l’Esprit de vérité qui procède du Père et qui doit les conduire vers (ou par) la vérité toute entière (voyez 15, 26 ; 16, 13) etc.). On n’a jamais fini de méditer les textes des discours de Jésus aux chapitres 14-16. Le texte culmine sur les derniers mots du dialogue entre Jésus et la femme : celle-ci a fait du chemin, sur l’attente de son peuple qu’elle partage, attente d’un Messie renouvelant toutes choses, Jésus peut lui révéler qui il est : « Je le suis, moi qui te parle » (v. 26). Mais le texte grec ici peut se traduire plus précisément : « Je suis, moi qui te parle » ; et ce « Je suis » renvoie au nom de Dieu lui-même répété, martelé dans les grands poèmes du deutéro Isaïe, chapitres 43 à 45 (43,10.13 ; 45, 5.8 etc, et un peu différemment Exode 3,14-15 ; Os 1,9). Le dialogue s’interrompt là. On ne sait ce que la femme a compris et retenu, mais aussitôt elle court annoncer, tout en continuant à s’interroger : « ne serait-il pas le Christ ? » (v. 28-30) Le modèle qui se déploie alors est celui de la mission. Non pas la mission qui est une annonce complète et structurée par des disciples dûment envoyés (n’est-ce pas notre image de la mission ?) Mais le témoignage brûlant de quelqu’un qui a été retourné, qui a perçu l’immensité qui s’ouvrait là, et qui s’interroge, tout en débordant déjà de la nécessité de partager. Quelqu’un qui n’a ni le label religieux adéquat, ni les mérites requis, et dont le mode de vie reste douteux à tous les niveaux. Et c’est elle qui annonce et appelle les autres. Ce que les disciples ne peuvent pas comprendre (v. 27 et 31-33) ! La scène est remarquablement construite dans un aller-retour entre le village d’où la femme fait venir les gens et le groupe des disciples qui ont rejoint Jésus (excellente technique littéraire et cinématographique que l’on retrouve ailleurs dans l’évangile de Jean). Le dialogue de Jésus avec ses disciples devient alors une méditation sur ce que peut être, ce que doit ( ?) être l’annonce chrétienne. Une vision déjà de la moisson « de la fin des temps » ? Ou, plutôt une vision de ce qu’est, encore et toujours la mission. Ce n’est jamais l’invention ou la prédication géniale de tel ou tel, car tout a été déjà donné d’avance par le Christ lui-même, et à chaque génération chrétienne par ceux qui la précèdent ; peut-être aussi par l’action insaisissable de l’Esprit dans les cœurs (l’Esprit souffle où il veut). Nul en tout cas ne peut s’attribuer la gloire d’avoir « semé et moissonné », mais tous sont invités à partager la joie de la moisson : « Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucune peine, d’autres ont peiné, et vous avez pénétré dans ce qui leur a coûté tant de peine » (v. 38). Expression magnifique qui doit être celle de l’humilité (mais aussi la confiance sans crainte) de tout missionnaire, de tout éducateur, de tout formateur. Et les gens de Samarie ne se privent pas de le faire remarquer à la femme : leur propre expérience va beaucoup plus loin que ce qu’elle leur avait annoncé, que ce qu’elle avait inauguré ; et pourtant elle l’avait fait, elle les a appelés à sortir de chez eux, à venir voir (déjà en 1,46) ! Le texte se termine sur une profession de foi, qui reflète des conceptions propres au monde hellénistique : le titre de Sauveur était plutôt attribué à l’ empereur. Mais Jean lui donne une ampleur sans précédent et universelle : « il est le Sauveur du monde » (v. 42). Ce qui était dit à Nicodème en 3,17.
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