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Dimanche 18 février 2024 – Mc 1, 12-15.

Sommes-nous tentés de faire le mal ? Il y a peut-être dans l’humanité des êtres qui aiment faire mal, qui prennent plaisir à léser, à harceler, torturer, tuer, capables de cruauté. Mais plus souvent, nous faisons le mal non pour lui-même, mais en vue d’une jouissance que nous voulons atteindre sans en payer le prix. Alors on vole, ment, viole morale et loi, tue.

On fait mal ou le mal ou du mal pour s’enrichir sans travailler, pour avoir du sexe sans se lier et aimer, malgré le refus de l’autre, pour avoir du pouvoir sans rendre possible aux autres de vivre, en brimant la vie digne. Les biens, le pouvoir, le sexe, ce que les propos évangéliques des religieux tentent de déjouer, pauvreté, obéissance et chasteté. Se vouloir immortel, au-dessus de tous et de tout, non soumis à la contingence qui limite et châtre ; se vouloir admirés, au-dessus de ce que nous sommes, les autres à ses pieds ; se vouloir puissant, au-dessus des autres pour être servis comme un dieu, faire ce qu’on veut, libre cours à la toute-puissance infantile.

Il est vrai, il est au moins une situation, assez ordinaire, du mal voulu à autrui, la vengeance. « Comment la souffrance peut-elle être une compensation pour des "dettes" ? Faire souffrir causerait un plaisir infini, […] cela procurerait une contre-jouissance extraordinaire : Faire souffrir ! une véritable fête ! » (Nietzsche) Justification du système carcéral ; on paye sa dette en souffrant. Où est la restauration et de la victime et du coupable ? Un enfant fait mal, il reçoit une fessée ; c’est du dressage, pas de l’éducation.

Il y a tout ce qui nous titille ? Sommes-nous tentés ? L’alcool, les stupéfiants, la bouffe, le sexe encore. Qu’est-ce qui mange en moi lorsque je n’ai plus faim, qu’est-ce qui boit en moi lorsque je n’ai plus soif ? On devine que la tentation ici nous fait victime. Une faille, une douleur que je soigne par un remède. D’accord, ce n’est pas le bon remède, mais il faudrait opérer tellement profond, remuer tant de douleurs… D’accord, un remède qui est un poison, non seulement parce qu’il n’est pas adapté à la faille, mais parce qu’il tue.

Vivre, vouloir vivre et (se) donner la mort, ou du moins instiller la mort. Vivre et (se) faire souffrir. Bien sûr ce n’est pas ce que nous voulons. Et de ce point de vue, le mal nous vient d’ailleurs – ce que pourrait signifier le péché originel. Agir, y compris pour le bien, et se retrouver acteur du mal, ou complice : « Je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas. » (Il faut relire les chapitres 5 à 7 de la Lettre aux Romains.)

Marc ne raconte pas les tentations, il les mentionne (Mc 1, 12-15). Et si c’est au désert, c’est que jamais autant que dans le retrait le mal nous assaille. Au moins, avec les autres, nous sommes portés, regardés, contraints à faire le minimum de bien. Autrui nous garde. Mais commencez un carême avec l’intention de faire bien, et vous voilà confrontés à vos démons. Antoine, le père des moines, est toujours représenté avec une foule de démons, malgré sa sainteté : il est au désert !

Jésus est là, au désert, comme nous. Jésus est comme nous, nous sommes comme lui, tentés, et ce d’autant plus que nous voulons le bien. Vouloir faire le bien est aussi une tentation. La tentation de faire du bien, écrivait Henry Duméry. On comprend l’abîme sous les pieds de Jésus au moment de commencer son ministère. Les manipulateurs, dans l’Église ou ailleurs, ont choisi leur devise : « Donner à croire qu’on est soi-même pour les autres l'unique moyen d'aller vers Dieu », l’unique moyen d’aller au bien.

L’épreuve de la tentation et du désert, c’est l’école du « passer derrière », suivre. Suivre Jésus certes, suivre les frères surtout puisqu’on ne marche comme Jésus qu’au milieu d’eux. Ne pas être le premier, ne pas être servi le premier, y compris jusqu’à reléguer ou exclure les autres, ne pas revendiqué d'être aimé le premier, amant le premier, nourri le premier, payé le premier et le mieux, ne pas planquer son argent de la redistribution sociale, etc. Le « moi d’abord » infantile du pervers polymorphe.

Dieu lui-même est avec nous en ce carrefour de bonté où se croisent, figure de mort, la route de notre humanité et celle de Dieu. « Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : "Ma tentation vient de Dieu." Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne. […] lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses. Il a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. » (Jc 1, 13-18)

Crédit photo
Hieronymus Bosch and workshop, Public domain, via Wikimedia Commons
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