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Pour une religion de la responsabilité

Jacques NEIRYNCK . 25 octobre 2024

On a coutume de présenter le passage du judaïsme au christianisme comme la découverte de l’amour du prochain. Or cette règle se trouve déjà dans l’Ancien Testament : « Celui qui méprise son prochain commet un péché, mais heureux celui qui a pitié des misérables. » (Proverbes 14, 21.) De fait c’est une règle éthique universelle, énoncée dans toutes les grandes religions, presque dans les mêmes termes : « On doit aimer son prochain comme soi-même, ne pas lui faire ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fît. » (Confucius.)

Le message propre de Jésus consiste en sa définition radicale du prochain, dans la parabole du Bon Samaritain : il faut aimer même son ennemi, c’est-à-dire cesser d’entretenir des inimités. Enseignement bien nécessaire, tant il eut et a encore de peine à être respecté, jadis à l’égard des juifs, aujourd’hui des musulmans. Peut-être serait-il plus approprié d’envisager la révolution du christianisme selon une autre distinction, celle entre culpabilité et responsabilité.

Dans sa version la plus archaïque, la culpabilité ne repose même pas sur une faute individuelle, mais sur l’appartenance à une catégorie sociale. Le mythe radical du péché originel au début de la Genèse illustre une culpabilité génétique : tous les humains sont coupables d’exister, parce que leurs premiers parents auraient commis une faute, qui aurait été sanctionnée par la mort Elle est alors subie comme une punition et non pas assumée comme une exigence biologique.

De même, le Livre de Josué décrit la première entrée d’Israël en Palestine, voici plus de trente siècles. Il ne s’agit pas seulement d’une guerre au sens moderne du terme, visant la seule conquête d’un territoire, mais bien d’un génocide comme cela est précisé dès la chute de Jéricho : « Les Israéliens vouèrent à l’interdit tout ce qui se trouvait dans la ville, aussi bien l’homme que la femme, le jeune homme que le vieillard, le taureau, le mouton et l’âne, les passant tous au tranchant de l’épée. » (6,21) » Cet interdit correspond à la prescription de la Torah, dans le Deutéronome : « Mais les villes de ces peuples-ci, que le Seigneur ton Dieu te donne comme patrimoine, sont les seules où tu ne laisseras subsister aucun être vivant. » (20,16) Ce livre de Josué n’explique-il pas aujourd’hui encore l’inexpiable conflit en Palestine ? Deux peuples sur la même terre s’accusent mutuellement de l’avoir usurpée.

Cette conception antique alimente aussi d’innombrables culpabilités existentielles ou sociales. Dans un patriarcat, toutes les femmes sont coupables de leur corps : par effet de symétrie, dans le cadre du féminisme les hommes sont des agresseurs potentiels. Pour une société raciste, les juifs sont collectivement coupables de fautes prétendument commises par quelques-uns, qui justifieraient leur éradication par la Shoah. La même conviction détermina le génocide des Tutsis en 1994 au Rwanda. Le stalinisme s’en prit aux paysans ukrainiens en 1932 dans l’Holodomor qui en fit périr de famine quatre millions. Aujourd’hui encore certains pays condamnent à mort les homosexuels, considérés comme coupables.

Nos sociétés développées sortent lentement de ce concept archaïque. Le terme « morale », usé par sa réduction à un catalogue d’interdits, est remplacé par le mot « éthique », la promotion de valeurs positives : au lieu de circonscrire de prétendus coupables, on désigne tout un chacun comme responsable. Les lois civiles ne sanctionnent plus que la seule responsabilité individuelle des délits. Non seulement l’État a renoncé à poursuivre au pénal les minorités sexuelles, mais il punit les propos homophobes ou racistes. L’exigence de la parité des sexes, de droit ou de fait en politique et en économie, progresse. Les condamnés pour crime ne sont plus internés en prison pour les punir de leur culpabilité mais pour protéger la société : ils reçoivent une formation destinée à les réadapter à l’emploi lors de leur libération. Il faut qu’ils passent de délinquant coupable à citoyen responsable.

Aujourd’hui, voyager en avion sans nécessité impérieuse signifie ne pas assumer sa responsabilité individuelle dans le phénomène planétaire de réchauffement climatique. Elle inspire la décision responsable de s’abstenir de générer des gaz à effet de serre. Cependant un certain discours écologiste tend plutôt à le stigmatiser comme une faute morale, un objet de culpabilité. Or, on peut entretenir indéfiniment une posture de remords en évitant toute action concrète. En ce sens, la culpabilité est statique, abstraite, stérile et la responsabilité dynamique, concrète, constructive.

Cela constitue un changement de civilisation particulièrement frappant dans les démocraties : chaque citoyen est responsable par ses votes de la politique du pays. En démocratie directe il est impliqué dans les choix jusque dans le détail : il doit assumer de ne pas choisir les décisions les plus nécessaires (transition climatique), les plus généreuses (redistribution fiscale des revenus). Dans une dictature, le seul fait de la critiquer constitue une faute dont le coupable est éliminé. Si le christianisme est envisagé comme la religion de la responsabilité, il inspire d’ores et déjà de nombreuses sociétés civiles. C’est peut-être son apport décisif à la civilisation.

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Image par Gerd Altmann de Pixabay
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