C’est ce que vient de déclarer J.D. Vance, le vice-président des USA, en ces termes : « Vous aimez votre famille, puis votre voisin, puis votre communauté, puis vos concitoyens… Après, vous pouvez vous concentrez sur le reste du monde. » Ces propos relèvent du « copier-coller » d’une déclaration semblable de J.M. Le Pen, restée célèbre dans la mémoire de notre pays, même quand les termes sont différents : « Je préfère mes filles à mes nièces, mes nièces à mes cousines, mes cousines à mes voisines, mes voisines à des inconnus et des inconnus à mes ennemis. »
Faut-il ne voir qu’une sorte de truisme, une sorte d’évidence dans ces déclarations, comme certains peuvent le penser ? En fait, elles cachent – à peine – une pensée et une conviction – une idéologie ? – sur l’immigration. Sous une enveloppe semblant relever de la sagesse populaire qui serait communément admise, sous couleur de mettre une hiérarchie dans l’intérêt porté aux autres, se manifestent avant tout beaucoup de restrictions sur l’accueil à réserver aux étrangers. J.D. Vance ne fait qu’exprimer son accord avec la politique migratoire du président de son pays, partisan du rejet aux frontières de millions d’immigrés.
Le co-président, qui ne fait pas mystère de sa foi catholique, justifie sa position en ayant recours à la doctrine de l’« ordo amoris », l’ordre de l’amour. L’expression remontant à saint Augustin a été reprise par saint Thomas d’Aquin, au Moyen-Âge. L’un comme l’autre évoquent la légitimité et même la nécessité d’« ordonner l’amour ». Ce grand théologien toutefois faisait remarquer que la pente naturelle qui nous pousse à secourir nos proches n’est plus de mise face à un inconnu dans la misère, rencontré sur notre chemin. Entre ce dernier qui est démuni et le père qui ne manque pas de moyens de vivre, le choix doit se porter vers le premier. La hiérarchisation naturelle dans l’amour n’est donc pas une loi absolue.
La difficulté en ce domaine vient essentiellement du sens que l’on donne au mot amour dont les significations sont multiples. Si l’on parle de l’intérêt porté à un objet devenu parfois une vraie passion, il ne peut être identifié au sentiment amoureux ni à l’affection ou l’amitié, et de façon plus large à la charité ou à la philanthrope. Le pasteur Martin Luther King faisait remarquer avec justesse que le commandement, faisant au chrétien le devoir d’aimer son prochain, n’exige pas d’éprouver de la sympathie pour ce dernier. L’amour, en l’occurrence, n’est pas de l’ordre du sentiment mais relève de la volonté et se manifeste dans l’agir. Il s’agit de vouloir et faire du bien.
C’est en ce sens que le pape François a réagi aux propos de J.D. Vance. Il avait déjà parlé de « honte » à propos de la politique d’immigration exposée par le président des USA, à la veille de son investiture. Dans une lettre à l’épiscopat américain, François dénonce des mesures « qui placent des hommes et des femmes dans une situation de grande vulnérabilité… et qui identifient tacitement ou explicitement le statut illégal de certains migrants à la criminalité ».
Le pape insiste également sur la proximité que les chrétiens doivent cultiver avec tout être humain, indépendamment de leur statut ou de leur nationalité. Il corrige, au passage, l’interprétation donnée par J.D. Vance sur l’« ordo amoris » en rappelant que l’amour chrétien n’est pas « une expansion concentrique d’intérêts s’étendant, petit à petit à d’autres personnes ou groupes » ainsi que l’exprime le vice-président dans sa liste, allant de la famille au pays… Le véritable « ordre de l’amour », pour lui, est celui que nous découvrons en méditant la parabole évangélique du bon Samaritain (Lc 10,25-37) qui ouvre sur « un amour créant une fraternité ouverte à tous ».
Cette parabole a suscité nombre de commentaires, dont certains, se limitant à une morale de la charité, ont omis l’une des clefs consistant dans le renversement de la question du légiste au départ. Le légiste demandait : « Qui est mon prochain ? » et Jésus l’interroge à la fin : « Qui a su se rendre proche ? » Commentant cette parabole, Martin Luther King imagine que la question que le prêtre et le lévite ont pu se poser pouvait être de cet ordre : « Qu’arrivera-t-il si je m’arrête ? » alors que le Samaritain a dû se demander : « Qu’arrivera-t-il si je ne m’arrête pas ? »
Nous voilà tous interrogés : « Que devient un monde où l’on choisit de ne pas s’arrêter ? » C’est un monde où la fraternité a disparu de son horizon.
Le 25 février 2025