Ancien maire de la vallée de la Bérarde, Xavier Charpe lance un vibrant appel pour qu’on n’oublie pas cette vallée sinistrée.
J’ai passé quatorze ans de ma vie à Paris ou dans la région parisienne, pour mes études et pour le travail. Notre-Dame de Paris, je connais et j’aime. Quand je devais piloter des amis étrangers pour leur faire découvrir la capitale, je préférais toujours les emmener voir Paris du haut des tours de Notre-Dame, plutôt que depuis la tour Eiffel. De Notre-Dame, la vue sur la Seine et sur la Cité, quelle splendeur ! Quel lieu d’histoire pour la France, même si toute l’histoire de France ne se ramène pas à Paris. Et l’orgue de Notre-Dame en majesté sous les doigts de Pierre Cochereau ou de Marie-Pierre Alain ! Pardonnez-moi d’avoir une petite pensée pour Lacordaire avec les prédications de Carême : « Entre le riche et le pauvre, c’est la loi qui libère et la liberté qui opprime. » La loi est là pour cela : protéger les pauvres et les opprimés. Je dis la chose pour les préfets ou les élus qui pourraient me lire. Je connais des pauvres et des dévastés qui ne sont guère protégés, dans un lieu qui me tient à cœur, plus que tout autre.
Comme tout un chacun, j’ai été saisi d’émotion quand j’ai vu la cathédrale embrasée par le feu, puis la dévastation produite par l’incendie. Émotion pour les Parisiens, émotion pour les Français, émotions pour les touristes du monde entier, attachés à Paris, à la France, à sa culture, au travers de la cathédrale. Il fallait la « relever », la rendre aux Parisiens, aux Français, aux touristes, aux fidèles qui viennent y prier ou s’y recueillir. Le pari fou du président Macron qu’elle soit « relevée » sans traîner : cinq ans. Insensé ! Il fallait, disait-on, deux ans pour commencer les études préparatoires, puis deux ans de débats échevelés, comme nous en avons le secret, bien entendu, vingt années pour mener à bien les travaux. La litanie connue. La France a tenu le pari contraire. Quelle foi dans notre capacité à nous relever et à relever la cathédrale ! Quelle mobilisation ! Quelle somme de travail, d’énergie, de savoir-faire des compagnons du bois, des vitraux, de la pierre et de tout le reste ! Quel savoir-faire des architectes, des archéologues, des ingénieurs ! Quelle foi de tous ceux qui se sont engagés dans cette renaissance ! J’en suis saisi d’étonnement et d’admiration. Je ne crois pas aux miracles : je crois aux « merveilles », celles de la volonté, de la détermination, celle de l’engagement de cœur et de courage des femmes et des hommes qui nous valent cette cathédrale à nouveau « debout ».
Certes, j'ai un rien de préférence pour les cathédrales de Bourges et de Chartres. Mais cela ne retire en rien mon admiration pour celle de Paris. Je dois même avouer que je préfère davantage encore nos églises romanes : Le Thoronet, Sénanque, Silvacane, Fontfroide, Fontenay, Boscodon, Chalais, Tournus. J’aime bien leur solidité calme, simple et forte. Mais mon amour de préférence pour elles n’empêche pas mon admiration pour la cathédrale de Paris et ma joie de la voir debout.
Mais ma cathédrale préférée est secrète, ignorée, voire méprisée. Elle a des arcs-boutants magnifiques et élevés. La grâce m’a été donnée d’aller sur leurs faîtes. Et ses tours et sa flèche, c’est mieux encore. La vue y est admirable, la luminosité limpide, l’esprit, celui de la béatitude : pouvoir y accéder est un privilège qui se gagne ; elles « en valent le prix », la grâce à l’état pur. Il y a d’autres cathédrales de ce type, plus prestigieuses certes. De celles-là, on parle, mais elles n’ont pas son charme, son mystère ineffable et secret, réservé à ceux qui viennent y « prier », fussent-ils incroyants, si vous me permettez la métaphore.
Vous l’avez compris, ma cathédrale préférée est faite de pierres, de pics et de glaces, d’alpages aériens et de hameaux perchés. Elle n’est pas faite de main d’hommes. A-t-elle été faite par Dieu, je ne sais ; peut-être ? L’ayant parcourue en tous sens, vous me pardonnerez d’y avoir laissé mon cœur. Et mon énergie pour la défendre. Parce qu’elle le méritait. Le minimum que je lui devais, par simple reconnaissance.
Rien ne vaut la cathédrale de l’Oisans, avec la vallée de la Bérarde et ses sommets de splendeur : les Bans, l'Olan, les Soreillers et la Dibona, l’Ailefroide, le Rateau et, bien entendu, la Meije, cette reine inégalée. Mais c’est la vallée elle-même qui est une cathédrale ; austère et minérale certes, quoique pleine de charmes. Pleine de dangers et de risques aussi : c’est le prix de sa raideur, de sa sauvagerie. Ses habitants les ont toujours affrontés. Parce que c’est leur pays, parce que c’est leur terre, parce que c’est leur montagne, parce que c’est leur vie. De l'intérieur, ils peuvent avoir l’intelligence de leur vallée et de leur montagne inégalée, sans avoir pour autant besoin de termes de comparaison. Un pays comme celui-ci, on l’a dans la peau, ou alors, on n'y comprend rien.
Pour avoir bourlingué dans toutes les Alpes, pour avoir « arbeillé » cette montagne dans tous les sens et pour m’y être investi, j’ai le droit de dire que cette vallée n’a son équivalent nulle part dans toutes les Alpes. C’est un « hapax », comme disent les hellénistes. À Abidjan, on dit : « elle n’a pas son deux ». Ce n’est pas un site national : c’est un site européen. Une sorte de « Népal intérieur »[1], à la disposition de ceux qui sont prêts à y mettre le prix et y disposer leur cœur. Les grimpeurs du monde entier y sont venus et y ont fait des premières. Celui qui en a peut-être le mieux parlé, avec intelligence, humour et finesse, est un Anglais.
Allez-vous laisser ce pays dans sa ruine ? Vous êtes responsables d’un site national, un must dans les Alpes, et vous l’ignorez ! On a mis plus de 700 millions d’euros pour relever Notre-Dame ravagée par les flammes. Pour « relever » la vallée de la Bérarde, vous allez chipoter et mégoter. Vous prétendez qu’il faut prendre son temps. Alors que vous ne faites rien de décisif, vous oser dire aux habitants de la Bérarde qu’ils sont interdits d’habiter leurs maisons, leur village. Étant remonté là-haut en juillet 2023, j’ai vu les enfants de Lucie qui jouaient sur la place de la Bérarde, leur village, leur pays. Et vous leur délivrez une « Obligation de quitter leur territoire » ! Ce n’est pas la République qui défend ses enfants ! Ah, me direz-vous, « il faut ouvrir le parapluie ». Je la connais, la litanie de la démission. Ils n’ont jamais osé prendre le risque de grimper aux sommets des grandes tours de cette cathédrale de lumière, ni même aux sommets de ses arcs-boutants. Cette vallée est tombée sous la coupe de fonctionnaires qui sont étrangers à son « esprit ». La montagne, c’est leur angle-mort. Oser et prendre des risques, avoir de l’audace, imaginer les possibles au-delà des difficultés, serait-ce leur demander un effort surhumain ? L’esprit de lâcheté et de démission s’est emparé de notre pays. L’injustice en plus.
[1] Voir le numéro spécial de « Montagnes Magazine », avec ce titre.