Dimanche 29 mars 2026 – Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur – Mt 26, 14-
27, 66)
C’est le grand récit de la passion du Christ en Matthieu. Il nous mène de son attente angoissée des heures à venir, vécues avec des amis harassés, jusqu’à sa mort après des heures de tortures et de vociférations publiques. Les musiciens, les peintres, les sculpteurs de toutes les époques s’en sont emparés pour y exprimer le meilleur de leur art. Pour les chrétiens, ce récit est le point d’orgue des évangiles.
Je propose une méditation sur le silence qui prend pas à pas le dessus dans ce récit de fureurs.
Après deux ou trois ans passés à parcourir la Palestine avec ses amis de rencontre, Jésus s’est rendu à Jérusalem pour la Pâque Juive. Pas une seconde de sa vie il ne cesse d’être un Juif. Un laïc certes, mais un passionné de sa foi. Son groupe et lui-même savent qu’il est menacé d’être arrêté pour trouble à l’ordre public et religieux. Cette nuit-là Jésus ne parvient pas à dormir. Il prie face à un silence angoissant, dans une solitude qui le fait souffrir : il essaie en vain de réveiller ses amis qui restent vaincus par la fatigue et le désarroi. Il prie probablement les Psaumes. La gorge serrée, il sent la mort approcher. Silence et solitude, voilà la part du Christ en cette fin de vie.
Mais la foule arrive, clameurs, bâtons, épées, ambiance de bagarre. Jésus, même trahi, refuse d’être défendu par les armes : il reste le prince de la paix. Il se laisse emmener, ses amis s’enfuient, il est seul face au tribunal religieux.
On produit des faux témoins, Jésus se tait. Pourquoi confondre ceux qui l’accusent faussement ? Son silence pèse lourd et la vérité de son innocence est manifeste. Caïphe connaît le chef d’accusation imparable : le blasphème. Jésus ne nie pas qu’il soit le Christ, l’Envoyé de Dieu. Il le sait, il signe sa condamnation à mort, car pour les autorités du Temple le Christ ne peut pas être cet homme seul, silencieux, pacifique, aimé des pauvres. Dieu ne peut pas être de ce côté-là !
Pilate est le chef de la police romaine. Son boulot, c’est le maintien de l’ordre. Il reste celui qui condamne et exécute selon la loi d’airain de l’occupant. Face aux accusateurs, Jésus dorénavant se tait. Pilate est décontenancé par ce silence. Il voit cet homme bousculé par les siens. Peut-être un juste, comme le lui dit sa femme. Mais Pilate ne veut pas de problème, il est lâche comme beaucoup de puissants. Il libère un bandit et livre ce pauvre Galiléen aux amusements sadiques de la soldatesque, se lave les mains et proclame publiquement que ce n’est pas lui qui est responsable sa mort ! Pilate s’est-il senti humilié par le silence de cet accusé singulier ?
Maintenant Jésus n’est plus qu’un bloc de souffrances. À moitié mort après sa flagellation, il ne peut seul porter la croix sur laquelle il va mourir. Qui a recueilli les dernières paroles qu’on lui prête ? En Matthieu, il n’y a plus de paroles, sinon ce cri du Psalmiste « Eli, Eli, lema sabactani ? », « Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 22,1).
Ici, le silence de Dieu rejoint le silence de Jésus. Ce silence est la grande question des humains face aux catastrophes : comment est-ce Dieu possible que tel malheur survienne ? Dieu abandonne-t-il l’humanité ? Dieu qui est bon permet-il la mort des enfants, la mort des innocents, la violence déchaînée des puissants... la mort affreuse de celui qui l’appelait du nom de Père ? Ou ces drames et cette violence sont-ils indissociablement liés à notre liberté, en ce septième jour de la création durant lequel le Seigneur s’est retiré (Gn 2, 2-3) ?
Face à la Shoah on s’interroge encore sur le silence de Dieu, remis avec les siens entre les mains des violents. Peut-être parce que nous laissons le chaos de la violence occulter les discrètes lumières portées par les « justes », ceux qui ont refusé et agi en conséquence à leur niveau ?
Nous ne pouvons pas, par nos bonnes paroles, percer le mystère du silence de Jésus rejoignant le silence de Dieu. Mais nous pouvons nous aussi, dans le silence qui nous est possible, affronter et méditer ce silence essentiel où toutes nos questions n’ont pas de réponses, où toutes nos confiances sont ébranlées. Cela aussi nous met en situation de solidarité avec ceux qui souffrent et qui meurent désespérés. Et nous met encore face à l’inexplicable lien de toute vie à sa finitude, de toute société à sa violence. « N’y a-t-il pas un juste, un seul ? » (Jr 5,1)