Des amis nous ont demandé de préciser nos inquiétudes et notre refus de l’image d’un cœur « Sacré » qui, aujourd’hui, déferle dans et de la planète Église, tout au moins en France. Elle est, pour nous, une image unilatérale, réductrice et pernicieuse de l’amour, une image baroque, sulpicienne, anxiogène et partisane du Christ. Lorsque qu’un cœur, symbole issu d’une réalité véritable bien tangible, devient à son tour LA réalité, LA vérité, vigilance et discernement sont de mise ! Une image qui ne pourra jamais être imposée et se voir inscrite au Credo.
Non, le Sacré-Cœur n’est pas, en tant que tel, « une vérité centrale du christianisme » (titre d’une tribune de La Croix du 29/10/25). Non, le Sacré-Cœur ne « dépolitise » pas le christianisme, il le politise en chrétienté d’ancien régime, anti-moderniste. Ne le retrouve-t-on pas sur les étendards de manifestations publiques pour la restauration d’un ordre sociétal à la fois politique et religieux, dans une guerre déclarée contre les Droits de l’Homme et les Lumières ? Une version soft en est la consécration de nations, de peuples entiers, au Sacré-Cœur, sans leur accord. Abus d’autorité, viol religieux des consciences. Non, le Sacré-Cœur ne « dépoussière » pas le christianisme, il le sclérose plutôt. Il ne le « décloisonne » pas, il l’en-cloisonne en religion de l’angoisse, d’une réparation et d’une souffrance éternelles. Au temps des Incas on offrait déjà aux dieux des cœurs palpitants, sanguinolents, pour apaiser leur courroux. L’amour est au cœur de l’Évangile mais pas avec une telle image qui n’est qu’une dérive païenne, sacrificielle du salut, un succédané d’Évangile.
Ne sommes-nous donc pas sortis de ce cauchemar chrétien ? L’amour, la relation amoureuse réciproque, se décline dans un cœur à cœur conjugal, non avec un Sacré-Cœur, sacrifié par substitution, à notre place, pour le rachat des péchés, pour sauver nos âmes. Dette que nous aurions été incapables de rembourser seuls ! Ce qui ne nie pas que Jésus a été supplicié, crucifié pour son Message, mais, comme des milliers d’autres hommes, crucifiés également par les Romains. Son cas ne fut malheureusement pas exceptionnel.
Nous ne pouvons que dénoncer cette image du Sacré-Cœur et tout ce qu’elle draine. Elle est pour nous un répulsif pour l’Évangile, pour la relation dialogale de l’humain et du divin, vis-à-vis de la mission dont on parle tant (Congrès mission). Elle est un repoussoir pour la dignité d’une humanité avec qui Dieu « s’entretient » (Vatican II, Constitution Dei Verbum, ch. 2). Hommes et Dieu conjoints en Christ, femmes et hommes de cœur essayant de se partager, comme « christs », corps et âme, pain et vin, ce que nous sommes, ce que nous avons et ce que nous faisons !
Qu’en pensait le pape François ?
Pour prendre un peu de hauteur par rapport à la synthèse des appréciations divergentes relatées dans l’article de Sophie Gratelle sur le film Sacré-Cœur (La Croix, 4/11/255), et afin de se référer à un regard extérieur autorisé, peut-être serait-il bon de savoir ce que le pape François avait exprimé de la non- obligation et de l’importance relative de l’adhésion de chacun au Sacré-Cœur. Dans son encyclique Dilexit nos (octobre 24), s’attardant justement sur la spiritualité du Sacré-Cœur, il avait affirmé :
« Nous devons rappeler que les croyants ne sont pas obligés de croire, comme s’il s’agissait de la parole de Dieu, aux visions ou manifestations mystiques racontées par les saints, qui ont proposé avec passion la dévotion au Cœur du Christ. Ce sont de beaux stimuli qui peuvent motiver et faire beaucoup de bien, mais personne ne doit se sentir obligé de les suivre s’il ne trouve pas qu’ils l’aident à avancer dans sa vie spirituelle. » (n° 83)
« Cette reconnaissance intense de l’amour de Jésus-Christ que sainte Marguerite-Marie nous a transmise nous offre de précieux stimulants pour notre union avec Lui. Cela ne signifie pas que nous nous sentions obligés d’accepter ou d’assumer tous les détails de cette proposition spirituelle, où, comme c’est souvent le cas, l’action divine est mêlée à des éléments humains liés à nos désirs, à nos préoccupations et à nos images intérieures. » (n° 121) Par honnêteté intellectuelle et spirituelle cela se devait d’être rappelé.
Un Christ-Sacré-Cœur est une extrapolation, une réduction de l’Évangile. Il n’y a aucune nécessité croyante à assumer une telle image et dévotion, même portée par l’engouement soudain et collectif d’un film. Emballement orchestré par des influenceurs, de mèche avec les diffuseurs du film : la société Saje, articulée à la communauté de l’Emmanuel, société également éditrice des livres et de la revue de cette communauté.
En revanche, nous ne pouvons qu’acquiescer à un autre article publié dans La Croix, signé par un collectif (28/10/25). Il dénonce une mainmise de mécènes et une récupération politique de la vie ecclésiale : « Sacré-Cœur, ne participons pas, à travers ce film, à renforcer le lien entre extrême droite et catholicisme. » Populaire de fait, l’image du Sacré-Cœur ne pourra cependant jamais devenir un logo identitaire chrétien, consensuel, universel. Fascinante pour certains, l’image du Sacré-Cœur est, dirions-nous aujourd’hui, une émoticône, une icône surtout productrice d’émotions spirituelles, voire d’émois affectifs. Des émotions dont nous savons que, sans vigilance, discernement et recul, elles ne sont jamais bonnes conseillères.
En quel Christ croyons-nous alors ?
Ni en un Christ, objet de notre part d’un amour-passion, amour-fou unilatéral (I love Christ) ; ni en un Christ, sujet d’amour-passion envers l’Homme, amour-sacrificiel unilatéral, mais en un Christ amour-dialogal, entretien, relation, conjugaison véritable de l’humain et du divin, et des humains entre eux. Foi en un Christ carrefour palpitant d’humanité et de divinité.