La navette gratuite qui remontait les randonneurs à raquettes et les enfants avec leurs luges était bien pleine. Des dames sportives entrées à un arrêt à mi-parcours restaient debout, l’une ne voulant pas prendre une place assise encore libre que lui signalait, installée à un arrêt précédent, une autre dame (appelons-la Juliette) parce qu’elle était à contre-sens. Aussitôt Juliette prend cette place à contresens, ce qui fait que j’ai son visage dans l’axe de mon regard et que la première dame peut venir s’asseoir. Juliette, vous l’avez deviné, est une femme accorte, expansive : elle engage la conversation aussi bien avec la nouvelle-venue qu’avec une amie qui était à côté d’elle et qui maintenant lui fait face.
Un sourire divin ?
Ce qu’elle dit, je ne le sais pas. Je ne l’entends pas ou je n’y prête pas attention. Je ne vois que son sourire, qui illumine ses yeux, mais irradie aussi sa bouche, son front, ses joues, son menton : elle n’est que sourire, et ce sourire n’est que bonté, et ce sourire dure jusqu’à l’arrivée au col !
Et, tout d’un coup, je me dis que je suis face à une preuve de l’existence de Dieu. Tout le monde sait, et n’a de cesse de répéter, et sans doute avec raison, que le monde va mal. Mais dans ce monde qui va mal, il y a des éclairs de bonté, de générosité, de joie absolus, qui font signe et donnent sens. Juliette avait-elle fait une marche superbe ? Venait-elle de prendre un bon repas ? Se sentait-elle en bonne forme physique ? Peut-être, mais tout donnait à penser que son sourire venait de plus loin, d’un optimisme fondamental, d’un bonheur d’être au monde et d’être en relation.
Ce qui reste quand tout semble aller mal
L’élection de Donald Trump et ses premiers mois au pouvoir détruisent définitivement mes illusions d’un monde où le respect de l’autre, le souci des faibles et la réprobation du mensonge avaient encore quelque efficacité. Les dictateurs se tendent la main (avant peut-être un bras de fer final) par dessus la tête des humiliés et des agressés. La situation ressemble assez à celle d’avant la dernière Guerre mondiale… Face à cela, l’optimisme léger n’est qu’un cataplasme sur une jambe de bois. Certes, je me dis qu’il faut malgré tout chercher des lueurs d’espoir dans la nuit qui s’étend, et agir avec raison et courage en luttant encore et toujours pour notre devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Et le faire au plus près de moi-même, dans ma vie quotidienne, car chacun ne peut pas grand-chose pour guérir la folie du monde et éviter le cataclysme, sinon montrer par son action bonne et droite au fil des jours, son discernement, ses engagements associatifs bien choisis et son bulletin de vote quand le moment viendra, que nous, hommes et femmes de bonne volonté, ne sommes pas d’accord, que nous nous insurgeons contre la perversion des valeurs. C’est déjà ça.
Qu’est-ce que l’espérance ?
Tout espoir est fragile, momentané et parfois contradictoire (l’espoir du commerçant de gagner plus s’oppose à l’espoir de l’acheteur de payer moins cher, comme l’espoir de l’agriculteur de voir tomber la pluie s’oppose à celui du touriste qui ne rêve que de beau temps). Mais comme Abraham dont saint Paul écrit (Romains, 4, 18) qu’il « espérait contre toute espérance », le chrétien, même pessimiste sur le sort prochain du monde, garde en lui l’espérance. Non comme une illusion, un billet gagnant lui donnant le droit de s’aveugler et de ne rien faire, mais comme une colonne vertébrale constante qui le redresse et lui permet de regarder les cieux quand on veut le courber sous le poids du fardeau ou le désir de l’humilier.
L’espérance prend sa juste mesure quand tout va mal, comme ma foi a plus de mérite au milieu des doutes et ma charité est plus parfaite quand elle se tourne vers les ennemis à aimer.
Dire Dieu – le dire en le cherchant, en tentant de l’écouter, en mettant ses pas dans ceux de Jésus – c’est dire non aux contre-valeurs du monde, c’est nier la volonté de puissance des dictateurs (de mode, d’idées, de pouvoir). Ce n’est pas de la religion, ni de la piété, c’est une chance de liberté.
Et continuer de sourire du fond de son être, c’est une manière positive et douce de s’indigner, de s’opposer aux rictus moqueurs et d’imprégner le monde d’Amour.