Dimanche 22 février 2026 – 1er dimanche de Carême – Mt 4, 1-1137
Lors de son baptême, Jésus a reçu un témoignage extraordinaire : « Celui-ci est mon fils, l'aimé, en qui je me plais ». Se savoir fils et agréé est un cadeau unique. On peut consacrer son existence à chercher cet agrément sans nécessairement le trouver.
Suite à son baptême, « alors », le diable l’« amène haut » pour mettre cette relation à l’épreuve dans le désert.
Bien avant, le peuple d’Israël a fait la même expérience du désert. Comme en témoigne Moïse :
« [Dieu] t’a mis dans la pauvreté, il t’a affamé. Il t’a fait manger la manne que tu ne connaissais pas et que tes pères ne connaissaient pas, pour te faire comprendre que ce n’est pas de pain que l’humain vit, mais que c’est de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur que l’humain vit. » (Dt 8, 3)
Il fallait donc être affamé pour avoir accès à cette manne. La manne, « man hou » en hébreu, signifiant « qu’est-ce que c’est ? », est la nourriture du quêteur, de celui qui ne peut vivre que d’une parole neuve. C’est une nourriture évanescente comme le givre au matin, elle fond avec le soleil. Elle doit être mangée le jour même, sinon elle se corrompt. Elle se distingue ainsi du pain commun des hommes en ce qu’elle ne permet pas de surcroît.
Au plus fort de l’épreuve, Jésus connaît sans doute l’affamement du jeûne. Il a longtemps quêté dans le désert. La carence le creuse, la nourriture spirituelle se refuse. Et quand Dieu semble ne pas répondre, il est naturel de penser – à tort – qu’il est absent, indifférent ou impuissant. C’est l’épreuve à laquelle est soumis Jésus qui vient d’avoir le témoignage du contraire.
Cette première épreuve « si tu es fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent pains » porte sur « ces pierres ». Elles représentent les paroles gravées, corpus de croyances, tradition religieuse ou philosophique, que Jésus probablement méditait mais qui n’étaient pas venues naître en lui. Il n’en avait pas cassé le noyau pour trouver l’amande. Elles pouvaient faire office de pain sans surcroît, partagé par tous les hommes. Jésus accepterait-il d’apaiser faussement sa faim essentielle en décrétant que ces paroles, encore extérieures, y répondent, le nourrissent et le font vivre ? Ce serait alors se nourrir d’une manne corrompue, ce serait renoncer à sa quête.
Pour triompher de l’épreuve, Jésus reprend la parole que nous avons citée, qui réaffirme la nécessité vitale d’une manne céleste « que tu ne connaissais pas et que tes pères ne connaissaient pas », et qui est donc la seule que je puisse m’incorporer pour qu’elle me fasse vivre en fils.
Cette parole vitale « sort de la bouche de Dieu ». Qu’est-ce qu’une telle parole ? Le premier chapitre de la Bible en donne un exemple magistral. Elle fait advenir la lumière et structure le chaos inhabitable en espace de fécondité. C’est une parole vivante, vivifiante. Elle s’atteste au-dedans de moi, me fait grandir, me construit et m’élève.
La nécessité de la quête d’une telle parole pour entrer dans le Royaume sera un fil conducteur de l’enseignement de Jésus.
« Heureux les pauvres en esprit : le Royaume des cieux est à eux », d’ores et déjà, le verbe est au présent (Mt 5,3). Puis : « Demandez et il vous sera donné. Cherchez et vous trouverez. Frappez et il vous sera ouvert. » (Mt 7,7) Et puis encore « les forts n’ont pas besoin de médecin, mais ceux qui vont mal. » (Mt 9,12)
En ce premier dimanche de carême, apprenons à conserver notre faim de parole vivante en renonçant aux paroles qui l’apaisent faussement.