Ce n’est pas une annonce adressée au peuple juif ni aux chrétiens qu’a faite lors de son discours durant la cérémonie d’investiture le nouveau président des États-Unis, mais une reprise des propos qu’il avait tenus durant sa campagne électorale, propos qui rejoignent la conviction d’un certain nombre de ses électeurs et le mythe fondateur américain.
Après un moment de détente provoqué par la difficulté à accéder à la joue de sa compagne en raison des bords si larges de son chapeau, la cérémonie avait de quoi susciter plus que des réserves sur le personnage au vu de ses déclarations, largement applaudies par le public acquis au président. « Aujourd’hui, l’âge d’or commence pour l’Amérique ! » a en effet d’emblée déclaré le tribun. À côté de ces afficionados, les anciens présidents, eux, ne pouvaient que faire grise mine en entendant proclamer que leurs bilans avaient mené le pays à la ruine. Les critiques, dans les cas d’alternance politique, font souvent partie du jeu. Là, c’était un abattage en règle et même imprégné de violence que subissaient les destinataires, désignés comme les auteurs d’une catastrophe.
Nous sommes habitués à entendre des promesses de la part de responsables qui semblent avoir un programme magique dans leur besace. Le nouveau président ne se contente pas d’annoncer « un âge d’or » en s’inscrivant ainsi dans la lignée de tous ceux qui ont promis « des lendemains qui chantent », ce qui est au cœur de toute forme de messianisme, alors que l’Histoire s’est chargée de désenchanter ceux qui y croyaient. Il semble reprendre à son compte la parole évangélique de Jésus annonçant dans la synagogue de Nazareth son « programme » par ces mots : « C’est aujourd’hui que cette Parole s’accomplit. » (Lc 4,22)
Il y a indéniablement en effet un aspect messianique dans cette déclaration de Trump. La place donnée à la religion dans cette cérémonie d’investiture peut certes étonner les citoyens habitués à un régime où la laïcité est familière. L’intervention de l’évêque et du pasteur priant au nom de l’assemblée, ainsi que le serment sur la Bible, sont pourtant prévus par la constitution. Le président a eu beau jeu d’en rajouter, se déclarant miraculé, « sauvé par Dieu » lors d’un attentat. Ce qui faisait de lui évidemment l’élu, le sauveur du peuple que Dieu lui confiait. Il devient clair alors qu’il se voit, et que ses électeurs le voient, comme le messie. Sauvé et sauveur !
À ce messianisme religieux qui nous étonne, il faut ajouter un messianisme politique qui peut effrayer. Parler d’âge d’or, c’est donner à entendre en sous-texte que l’argent aura la primauté dans son programme. Le « billet vert » a toujours été associé à la Nation américaine. Dans le discours du président, il est désigné comme la première préoccupation, la valeur centrale sur laquelle s’appuyer. L’entourage de milliardaires venus, à son invitation, l’entourer – et l’acclamer – pour la circonstance ne pouvait que souligner le critère de la réussite attribué aux chiffres, aux milliards promis.
Nulle attention portée aux humains dans ce programme ! Non seulement il donne l’impression – pour parler vulgairement – de s’en soucier « comme de sa dernière chemise », mais il projette, contre tout réalisme, de renvoyer dans leur pays d’origine tous les sans-papiers qui, à ses yeux, n’ont pas leur place. Et il oublie de mentionner, au passage, qu’ils ont pris leur part à la construction de ce qu’il faut bien reconnaître comme un grand Pays. Il gagnerait à relire ou revoir Les raisins de la colère qui évoque ce pays construit « dans le sang et les larmes » !
On dit que « les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent » ou, selon Machiavel, « seulement ceux qui y croient » ! Les exemples ne manquent pas, aux États-Unis comme ailleurs. Nous avons connu chez nous un président qui avait repris ces mots. Il s’était engagé également à « mettre fin à la fracture sociale ». Son prédécesseur avait assuré qu’il allait « Changer la vie ». Un autre promettait « l’inversion de la courbe du chômage ». Mais pour autant nous n’avons pas considéré ces présidents comme des messies ! Et ils ne se pensaient pas ainsi. Il n’en va pas de même pour Trump.
Pourtant Jésus a invité à se méfier des faux messies ! Lui-même préférait utiliser l’appellation « Fils de l’homme », évitant délibérément les titres à connotation messianique, sachant l’ambiguïté de l’attente dont ces mots étaient porteurs. Pour autant, c’est bien une mission de libérateur qu’Il annonce dans ce qui représente son programme, reprenant les termes du prophète Isaïe : « Le Seigneur m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs la libération, apporter la liberté aux opprimés. » (Lc 4 ,24-25). C’est un programme donnant la priorité à ceux qu’Il appelait « les petits ».
Voilà qui n’a rien à voir avec celui du « messie à la chevelure platinée » !
26 janvier 2025