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Sortir de nos empêchements

Michel MENVIELLE . 04 septembre 2025

Dimanche 7 septembre 2025 – 23e dimanche du temps ordinaire – Lc 14, 25-33

Sortir de nos empêchements

Jésus se retourne vers les foules qui font route avec lui et leur adresse une parole pour le moins déroutante : celui qui ne hait pas sa famille et lui-même ne peut être son disciple. Serions-nous invités à abhorrer nos proches et à nous détester nous-mêmes ?

Revenons au texte grec.

« Si quelqu'un vient vers moi et ne hait pas son père et sa mère, et son épouse et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même encore son propre être, il ne peut être mon disciple [1] ! » (v. 26)

Le mot grec choisit par Luc a pour sens ‘haïr, détester’. Mais le grec dispose d’autres mots (traduits en français par ‘ne… pas…’) pour exprimer une négation, selon qu’il s’agit de nier la réalité ou la possibilité d’un fait (négation dite ‘objective’), ou encore de nier une supposition, une volonté, un désir (négation dite ‘subjective’). Dans ce verset, l’emploi de la négation ‘objective’ donne une tout autre ampleur à la déclaration de Jésus. Ainsi, celui qui s’interdit de ressentir de la haine refuse de remettre en cause une image idéalisée de lui-même ; c’est celui-là dont Luc dit qu’il ne peut être disciple de Jésus.

Et Jésus ajoute : « Celui qui ne soulève pas son propre poteau [2] et vient à ma suite ne peut être mon disciple. » (v. 27) ‘Soulever son propre poteau’, en l’occurrence un poteau de sa propre palissade, c’est ouvrir cette palissade et cesser de s’enfermer pour se protéger. Et de nouveau, les négations sont ‘objectives’. Celui qui s’interdit de ‘soulever son propre poteau’ et choisit ainsi de rester immobile et abrité derrière sa propre palissade ne peut être disciple de Jésus. Être disciple de Jésus, ce n’est pas se mettre derrière lui pour y chercher abri et sécurité.

Ensuite, Jésus donne deux exemples concrets où celui qui veut réussir ce qu’il va entreprendre vérifie d’abord s’il a les moyens de le faire. Puis il conclut : « Ainsi donc quiconque d’entre vous qui ne se sépare pas de tous ses biens ne peut être mon disciple. » (v. 33) Luc emploie ici aussi des négations ‘objectives’. Ces exemples sont donc des paraboles de la situation de celui qui veut être disciple de Jésus : il lui faut d’abord évaluer en quoi son rapport à ce dont il dispose l’en empêche. 

Ainsi Jésus n’invite pas ses disciples à vendre tous leurs biens, mais à se séparer de ce qui les enchaîne, les empêche d’entrer dans la Torah ; ces textes, avec les évangiles, ne sont-ils pas les boussoles du quotidien ?

Luc nous dit ici que celui qui s’interdit ainsi de haïr, celui qui refuse d’ouvrir sa propre palissade, celui qui ne se sépare pas des biens, des convictions qui l’enchainent ne pourra atteindre l’objectif eschatologique que Jésus propose à ses disciples : s’agaper [3]les uns les autres comme il les a agapés (Jn 13, 34). Il ne pourra pas établir des relations dont le lavement des pieds (Jn 13, 1-15) est une métaphore, des relations qui n’enferment pas ceux qui les vivent dans leurs comportements mortifères, lorsqu’ils ne choisissent pas la vie comme ils y sont invités (Dt 30, 19).

Michel Menvielle

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  • [1]Traduction au plus près du grec.
  • [2] Le mot grec toujours traduit ici par ’porter’ a pour sens premier ‘soulever, lever’ ; celui traduit par ‘croix’ a pour sens premier ‘pieu, poteau’, que ce soit un poteau de palissade ou celui d’un instrument de supplice.
  • [3] Le grec dispose de quatre mots pour désigner différentes nuances de l’amour. ‘agapé’ est celui qui est utilisé dans la traduction de la Septante pour nommer la relation qu’Adonaï invite les hommes à avoir avec lui (p. ex. Dt 6, 5) et entre eux (p. ex. Lv 19,18) ; il est utilisé dans l’évangile de Jean pour nommer la relation de Jésus avec ses disciples et avec son Père.
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Crédit photo : Image par Kant Smith de Pixabay
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