Aller au contenu principal

Nous sommes stupéfaits par les images des apparitions données à voir dans de nombreux articles parus à l’occasion de Pâques 2024. Ces illustrations renforcent des commentaires qui donnent de la Résurrection de Jésus une compréhension erronée, comme si celle-ci consistait en une résurrection « en chair et en os ». De telles affirmations ne peuvent qu’induire en erreur et confirmer ce que beaucoup croient de façon convenue, par facilité et tradition : Jésus serait revenu par intermittence à une corporéité biologique terrestre. Jamais rien de tel n’est cependant expressément affirmé dans le Nouveau Testament. 

Certes nous confessons dans le Credo la résurrection de la « chair » mais le mot, dans ce cas, ne se focalise pas sur la biologie, sur la chair et les os. Le mot « chair » désigne toute la personne dans ses dimensions de sôma et de psyché ; de corps, d’âme et d’esprit ; de vécu et d’histoire. La « chair » inclut le « corps », mais « chair » et « corps » ne sont pas synonymes. Il faut toujours rappeler ce qui les distingue.

Dans le symbole des apôtres nous ne confessons pas : « je crois à la résurrection des corps » (sôma en grec, corpus en latin) mais « je crois à la résurrection de la chair » (sarx en grec, « credo carnis resurrectionem » en latin). Le symbole de Nicée, lui, vise une autre notion. Il y est question d’attendre « la résurrection des morts ». Il y est cependant bien dit, concernant Jésus, qu’« il a pris chair » (et incarnatus est). Ce qu’il ne faudrait surtout pas réduire à « il a pris corps biologique » (chair et os). Affirmation de la « chair » renforcée dans la même phrase par : il s’est fait humain (et homo factus est). L’humain ce n’est pas que le biologique ! 

Peut-être que l’expression « en chair et en os », souvent mise en exergue dans les articles en question, veut signifier : « l’Homme dans son intégralité, dans toutes ses dimensions humaines » ? Cette expression, cause d’ambiguïté, devrait alors plus avantageusement laisser la place à « ressusciter, corps et âme ». Ambiguïté sur laquelle insistent malheureusement certaines peintures classiques des apparitions, entre autres l’apparition à Thomas due au Caravage. Celle-ci est trop souvent proposée comme illustration de l’Évangile, alors qu’elle en extrapole le texte et ne devrait donc nullement servir à imager cette scène. Jamais le texte ne dit que Thomas a finalement touché Jésus, encore moins qu’il aurait mis les doigts dans son côté, guidés qui plus est par la main même de Jésus, ce que justement Le Caravage nous donne à voir. Le Caravage est un perturbateur du Mystère pascal. Le choc des images, confortant une compréhension littérale des textes, a trop souvent pris dans nos esprits la place du poids des mots qui, particulièrement dans le passage concernant Thomas, sont autrement plus éloquents. C’est parce qu’il y a résurrection (révélation de Jésus ressuscité) qu’il y a apparitions, et non l’inverse. En tout cas l’intelligence de la « Résurrection » de Jésus ne se fonde surtout pas sur la matérialité corporelle, biologique des apparitions. 

Ni toucher ni voir sensoriels. 

Jésus prend Thomas à son propre jeu (enfoncer la main dans son côté…), c’est comme s’il lui disait : « Vas-y, fais ce que tu voulais faire ! » La parole de Jésus exprime une relation forte : la connaissance qu’a Jésus de Thomas. Sinon comment Jésus aurait-il pu savoir ce que Thomas avait dit ? Et c’est à travers cette connivence, qui touche intimement Thomas, que celui-ci reconnaît (voit) Jésus. Plus besoin alors de toucher ses plaies. La preuve matérielle est devenue superflue. Jésus ne dit pas à Thomas : « Tu as cru parce que tu as mis ta main dans mes plaies. » Il lui fait comprendre qu’il a cru parce que, en le reconnaissant à la voix qui exprime leur relation, il l’a vu vivant. Croire pour voir ! La parole de Jésus provoque une ouverture des yeux du cœur. Parole bien plus essentielle pour la « vérification » de la résurrection qu’une simple « vérification » palpable qu’il n’est alors plus besoin de mettre à exécution. Ce n’est pas par lui-même que Thomas voit Jésus, c’est Jésus qui, par révélation, se fait voir à Thomas et lui révèle sa présence. Jésus a été donné à voir à Thomas. C’est en tout cas ainsi que, par ailleurs, il y aurait lieu de traduire ce qui est exprimé des apparitions dans le plus ancien texte qui les mentionne (1Co 15, 3-5) : « Il a été donné à voir à Céphas, puis aux Douze. » [1] Même sans main et aveugle Thomas aurait pu croire, par la voix, Jésus ressuscité.

En tout cas force est de constater qu’il n’est jamais exprimé qu’un témoin de la résurrection aurait réellement touché Jésus ressuscité (malgré ses invitations) sauf, peut-être une fois chez Matthieu (28, 9) où Marie-Madeleine et l’autre Madeleine lui saisissent les pieds en se prosternant devant lui. Mais il est remarquable que dans cette même scène, relatée par Jean (20, 17), Jésus interdise justement à Marie-Madeleine de le toucher, de le retenir. Si Jésus était apparu à l’ensemble des témoins avec un corps réellement humain, avec des cellules biologiques revivifiées, ces témoins ne se seraient pas privés d’exploiter une telle réalité. Ils se seraient donné la possibilité de le toucher de mille et une façons afin d’authentifier pour eux-mêmes l’événement et de le légitimer auprès de leurs proches. Tel ne fut pas le cas. Comme le dit Benoît XVI : « Si dans la Résurrection de Jésus il ne s’était agi que du miracle d’un cadavre réanimé cela ne nous intéresserait, en fin de compte, en aucune manière. » Et d’ajouter : « Si on avait voulu inventer la Résurrection, toute l’insistance se serait portée sur la pleine corporéité, sur le fait d’être immédiatement reconnaissable… »[2] 

La difficulté du texte concernant Thomas tient à ce qu’on le reçoit habituellement comme s’il contenait une intention apologétique : prouver que Jésus est bien ressuscité en chair et en os, biologiquement (en 3D). La pointe du texte n’est pas là. Elle est dans une parole relationnelle qui ouvre les yeux d’une intelligence affective : « Ça y est je te vois ! » C’est nous qui sommes des « saint Thomas » lorsque nous préférons extrapoler à partir du texte afin de prendre Thomas la main dans le sac d’une relation tactile. Il sera toujours difficile de croire que Jésus est ressuscité tant que l’on continuera de croire à un « voir » et à un « toucher » tangibles des apparitions. En rester là ce serait enterrer (!) la Résurrection de Jésus. 

Si nous voulons être crédibles il nous faut quitter le mode sensoriel de compréhension de l’événement pascal et croire autrement. Peu importe que les apparitions de Jésus ne soient pas biologiquement exactes, réelles, puisqu’elles sont, avant tout, christologiquement vraies : « Jésus a été fait Seigneur et Christ. » (Ac 2, 36) Les témoins de Pâques sont introduits dans l’expérience résurrectionnelle, existentielle d’un toucher et d’un voir intimes. Jésus, invisible pour leurs yeux biologiques, vit maintenant parmi eux, en eux et par eux, comme Christ. Et ils sont eux-mêmes christifiés[3]. Heureux ceux qui voient Jésus ressuscité (christologie) sans le voir (ophtalmologie). On ne voit bien qu’avec le cœur (un troisième œil ?) et grâce à l’Esprit christique qui révèle la compénétration de l’humain et du divin, palpitation du Mystère pascal. 

 

Alain & Aline Weidert (Mardis théologiques de Vézelay : la Résurrection), le 26 avril 2024


 

[1]Michel Deneken, La foi pascale, Le Cerf 1997, p. 14, 363-368 concernant la traduction de ôphthè.

[2] Benoît XVI, Jésus de Nazareth. De l’entrée de Jérusalem à la Résurrection, Éd. du Rocher 2011, pp. 277 et 301.

[3] Sur le tympan du narthex de Vézelay les Douze, symbole du Nouveau peuple de Dieu, n’ont pas besoin de regarder Jésus ressuscité. Ils le savent présent parmi eux. Avec lui, Corps du Christ, Parole créatrice de vie, ils en portent le livre.

Crédit photo
Alain & Aline WEIDERT
Image