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Histoire et Vérité

Bonjour madame,
J’étais très heureux lorsque vous avez annoncé l’étude de Jean (après Paul !) pour ce nouveau cours, et, dans le même temps je me suis demandé sur quel livre alliez-vous pouvoir appuyer cette nouvelle lecture (les livres que je connais sont, quantitativement, trop « petits » ou trop « épais » …) ! Comme vous le dites, il sera bien nécessaire de se nourrir d’autres sources que ce seul livre de J. Zumstein.

Ma première question, d’ordre « historique », porte sur la situation relative du Baptiste et de Jésus. Vous dites que Jean désigne Jésus comme « l’agneau de Dieu … », et témoigne « du fait que l’Esprit est descendu sur lui » (p. 2) ; comme l’indiquent les réflexions, de recherche historique, qui vont suivre, l’interprétation johannique du rôle du Baptiste n’est-elle pas terriblement réductrice ? N’y a-t-il pas plus profondément une antériorité, à la fois chronologique, voire théologique, du Baptiste sur Jésus, antériorité que les interprétations successives des textes du NT tendent à effacer !
Pour appuyer cette question, je me suis souvenu de ces réflexions, d’auteurs très qualifiés, qui me paraissent décisives :
(...)(...) Nous touchons ici le roc le plus primitif de la tradition. Déjà, la chrétienté la plus ancienne a été heurtée par cette scène[baptême de Jésus par Jean]. Celui en qui elle vénérait le Fils de Dieu y était nommément rangé sous la dépendance du Baptiste, dont les disciples faisaient pour elle figure de rivaux. Aussi Matthieu se sent-il obligé de présenter une version apologétique de l’événement : si Jésus s’est mis au rang des pécheurs, c’était « pour accomplir toute justice ». (...)(...). La quatrième évangile ne voit dans le baptême de Jésus qu’un signe permettant à Jean de reconnaître la dignité du Christ. Cet embarras, qui est la meilleure preuve de la réalité de l’événement raconté, présuppose évidemment que celui qui a été ainsi baptisé s’était mis autrefois à la suite du Baptiste et était devenu son disciple.
E. Käsemann, Jésus, l’accès aux origines, Lumière et vie, n°134, p. 56

Jean le Baptiste, son message, sa vie et le baptême qu’il donne doivent être considérés comme une matrice vitale et indispensable du message et de la pratique de Jésus. … Lorsque Jésus commence son ministère public, il proclame un message eschatologique concernant le terme imminent de l’histoire vécue jusqu’alors par Israël, il exige de ses compatriotes juifs un changement fondamental de cœur et de vie en vue de la fin qui approche, il souligne l’urgence du choix qu’il demande à son auditoire de faire, en décrivant les terribles conséquences qu’entraînerait le refus de son message, il rassemble autour de lui des disciples, parmi lesquels un cercle restreint qui demeure auprès de lui et partage sa vie, il symbolise l’acceptation de son message par un bain rituel ou baptême qu’il administre à ses disciples, il oriente son ministère vers l’ensemble d’Israël et n’entreprend explicitement aucune mission visant directement les « gens des Nations », il fait connaître son message par un ministère de type itinérant et le célibat fait partie de cette vie itinérante. Dans tous ces éléments … on trouve le reflet de la vie, de la prédication et de la pratique du Baptiste.
Rien de tout cela ne prétend nier que Jésus ait introduit des changements notoires dans les accents essentiels de sa prédication et de sa pratique (...)(...).
J. P. Meier, Un certain juif Jésus, II, La parole et les gestes, p. 112-113

Dans le premier tome de son œuvre, le même auteur, à propos des fameux « critères d’authenticité » (historique), et parlant du « critère d’embarras », note :
Le critère de l’ « embarras ecclésiastique » … s’applique aux actions ou aux paroles de Jésus qui auraient mis dans l’embarras l’Église primitive ou lui auraient causé des difficultés. (...)(...).
Un exemple marquant de ce phénomène nous est donné dans le baptême de Jésus par Jean le Baptiste : présumé supérieur et sans péché, Jésus se fait baptiser par son présumé inférieur, qui proclamait « un baptême de repentir pour la rémission des péchés ». Mystérieux, laconique, dépouillé, Marc rapporte l’événement sans explication théologique qui indiquerait pourquoi celui qui est supérieur et sans péché se soumet à un baptême destiné aux pécheurs (Mc 1, 4-11). Préalablement au baptême, Matthieu introduit un dialogue entre le Baptiste et Jésus ; le Baptiste y confesse ouvertement qu’il est indigne de baptiser celui qui qui est supérieur et cède à la demande seulement lorsque Jésus lui ordonne de faire cela afin que s’accomplisse le plan de salut de Dieu (Mt 3, 13-17, un passage où l’on reconnaît le langage typique de l’évangéliste). Luc a trouvé une remarquable solution à ce problème : il raconte l’emprisonnement du Baptiste par Hérode avant de parler du baptême de Jésus. La version de Luc ne nous dit nulle part qui a baptisé Jésus (Lc 3, 19-22). Le quatrième évangile, Jean, va encore plus loin ; engagé dans une lutte contre la nouvelle génération des disciples du Baptiste qui refusent de reconnaître en Jésus le Messie, il opte pour l’expédient radical qui consiste à supprimer totalement le baptême de Jésus par le Baptiste ; dans l’évangile de Jean, l’événement du baptême est tout simplement absent.(…). Manifestement l’Église primitive avait « sur les bras » un événement de la vie de Jésus qu’elle trouvait de plus en plus embarrassant ; elle a tenté de l’expliquer de diverses manières, et Jean l’évangéliste l’a finalement effacé de son message. Il est très improbable que l’Église ait pris la peine de créer la cause de son propre embarras.
J. P. Meier, Un certain juif Jésus, I, Les sources, les origines, les dates, p. 102-103

Ma question : cette « réduction » ( le mot est faible …) du poids (le « poids, kabôd, c’est aussi la gloire !) théologique de la personne du Baptiste , — J. Zumstein lui-même note cette « réduction » (p. 29) —, n’entache-t-elle pas la perspective johannique d’un accent unilatéralement « métaphysique » (le grand livre de C. H. Dodd, L’interprétation du quatrième évangile ( p. 22-172), montre bien, et avec bonheur, la similitude (l’imprégnation) culturelle du milieu johannique avec la grande culture de l’Hermétisme jusqu’au judaïsme hellénistique de Philon d’Alexandrie …) ? J. Zumstein lui-même note que « le langage johannique met en compétition deux ordres de réalité — la réalité de Dieu et la réalité du monde » (je ne trouve pas le mot « compétition » très heureux …) : n’a-t-on pas là un écho très profond d’un certain platonisme ? Le risque n’est-il pas alors que les accidents de l’histoire, choisis et interprétés « à volonté », ne soient que l’occasion d’une échappée « métaphysique », ou plutôt qu’ils ne soient toujours déjà reçus que dans un a priori « dualiste » (« la compétition des deux ordres de réalité ») ? Mais, je sais que « le Verbe s’est fait chair » (1, 14), qu’ « Il est venu chez lui » (1, 11), qu’ »Il a dressé sa tente parmi nous

Créé par : Fabre Francis

Date de création :

Commentaires

Posté par Roselyne

sam 18/10/2025 - 09:25

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Bonjour, Monsieur,
Je ne peux qu'approuver vos apports si abondants sur la question difficile de la figure de Jean-Baptiste dans les 4 évangiles (il y a des thèses sur la question) ; mais ce forum n'est pas le lieu de lire une bibliographie savante (même si les 4000 pages de Meier !), mais de lire et de discuter le petit livre, très dense, de Jean Zumstein et surtout de le confronter et de nous confronter au texte même de l'évangile.
Oui, avec Jean le Baptiseur, on touche un noyau dur de l'histoire de Jésus (qui a dû faire partie d'abord de son entourage, sur ce point le témoignage de Jean est précieux), et chaque évangéliste a construit à sa façon la relation de Jésus au Baptiste (Luc envoie Jean, dont il fait le cousin de Jésus,  en prison avant le baptême de Jésus), avec des perspectives christologiques propres (la question de la justice chez Matthieu). 
Pour Jean, il apparaît qu'il s'agit de détacher la nouveauté absolue de Jésus en le faisant sortir définitivement du groupe du Baptiste. Mais aussi de faire du Baptiste le dernier prophète des Ecritures juives. Et c'est la raison pour laquelle il supprime l'épisode, très probablement historique, du baptême de Jésus, qui d'ailleurs, renonce à baptiser.
Plutôt que de lire Dodd, et d'entrer d'emblée dans des considérations spéculatives sur le caractère gnostique ou non de l'évangile de Jean (et encore moins sur sa dimension métaphysique), je propose très modestement que nous interrogions ensemble le texte. Appuyé sur Zumstein : oui, on peut s'interroger sur son expression "deux ordres en compétition"... Il vaudrait mieux dire  "en tension", dont l'un travaille l'autre.
Mais le texte de l'évangile est nuancé et il faut d'abord avancer dans la lecture...

Posté par Chantal Duboscq (visiteur)

sam 18/10/2025 - 11:07

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Il y a un autre aspect, bien plus terre à terre, que l'on peut envisager si l'on croit que Jésus est vraiment homme. Et j'ai besoin de croire qu'il est vraiment homme tout en nous révélant Dieu, sinon il n'y aurait pas vraiment incarnation. C'est que le jeune Jésus a pu être attiré par le mouvement qui se produisait autour du Baptiste comme sans doute un certain nombre de jeunes gens de son temps, et qu'il se fait baptiser. S'il se savait ne pas être pécheur, comme on entend souvent interpréter cet événement, il n'était pas vraiment homme, ou d'une autosuffisance impossible à envisager. Ce baptême a pu être pour lui l'occasion d'un bouleversement spirituel : chez les synoptiques, c'est Jésus qui voit l'Esprit. Seul Jean indique que le Baptiste a vu. Cela peut faire comprendre pourquoi Jésus éprouve le besoin de partir au désert, afin de creuser dans la solitude et la prière ce qui va être sa mission. D'autres passages des évangiles nous montrent cette évolution par laquelle passent tous les êtres humains, quoique de façons très différentes. C'est le cas par exemple de Mt 15, 21-28 où l'insistance de la Cananéenne va élargir la mission de Jésus à d’autres que "les brebis perdues de la maison d'Israël". Cette interprétation ne correspond pas à ce que l'on entend le plus souvent dans les homélies, mais elle est pourtant partagée par beaucoup de catholiques que j'ai rencontrés dans différents groupes et mouvements. Certains théologiens la partagent. Les nombreuses recherches savantes, il me semble, ne l'invalident pas.

Posté par Roselyne

jeu 23/10/2025 - 17:43

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Et moi, je partage fermement cette opinion, qui est fondée sur notre foi commune en l'incarnation.
Dès le début, l'Eglise a dû lutter contre la déviance (ensuite dite hérésie) docète qui fait de Jésus un dieu ou un demi-dieu se promenant sur la terre, omniscient et tout puissant, parfait et en réalité divin et non humain. Un enfant Jésus des évangiles apocryphes qui  fabriquait des oiseaux en argile pour leur donner vie, et qui faisait mourir un petit camarade qui l'avait insulté ! 
Non, non, non. Les premiers conciles oecuméniques peinent à ciseler la formule symétrique de Chalcédoine : "véritablement Dieu et véritablement homme, parfait en sa divinité et parfait en son humanité".
Et l'homme véritable Jésus a partagé toutes nos limites de "petit d'homme", enfant, adolescent, et adulte enfin... Certes; excepté le péché, mais qu'est-ce que le péché sinon le refus de l'amour de Dieu et l'opacité volontaire de notre conduite devant Dieu ? Jésus a vécu dans l'intimité et la transparence avec le Père, qui s'est révélé à lui par les moyens humains que Jésus avait pleinement assumé.
Il n'en était pas moins pleinement divin, mais c'est dans la perfection de son humanité que se manifeste le mieux sa divinité !

Permettez-moi de remercier, en les approuvant, les réponses de Mm C. Duboscq et R. Dupont-Roc à ma question relative à l’effacement du baptême de Jésus par Jean. C’est très précisément parce que je crois que le « Vrai homme » appelle « l’évolution » dont parle Chantal (qui parle d’ « un bouleversement spirituel » chez Jésus lui-même, qui, en effet, comme vrai homme en croissance spirituelle, a du, pour reconnaître sa Filialité absolue, apprendre de ses propres « expériences spirituelles » …), et que je partage le refus de Roselyne « contre la déviance (ensuite dite hérésie) docète qui fait de Jésus un dieu ou un demi-dieu se promenant sur la terre …, — c’est très précisément pour cela que je m’étonnais tout simplement, et j’allais dire tout « normalement », de cette « omission » du baptême de Jésus par Jean, omission décidée qui est pour moi une véritable question théologique : n’y a-t-il pas une « pente » platonisante de la vision johannique de l’histoire même de Jésus (les réalités d’en-bas ne sont que les ombres des modèles parfaits, des réalités d’En-Haut, d’où descend, pour y revenir, le Fils-Verbe absolu) ; c’était là ma question, que me permet la notation même de Zumstein : « le langage johannique met en compétition deux ordres de réalité — la réalité de Dieu et la réalité du monde — » (p. 13). Il me semble que cette question ne peut pas ne pas se poser (nous rencontrerons ainsi dans la lecture de Jean des « oppositions » comme chair/esprit, lumière/ténébres, du monde/pas du monde, etc… , jusqu’à Gethsémani où Mc indique que Jésus prie pour que « s’il était possible, cette heure passât loin de lui », où Mt (et Lc) indique de même que Jésus prie son Père « pour que cette coupe passe loin de moi », et où Lc parle de son « entrée en agonie », là où Jn, on l’a souvent noté, ignore tout du tragique de cette passion, et montre Jésus qui, dans un sorte de Force tout divine, affronte son Heure).
Nonobstant cette « déshistorisation », il faut, bien entendu, entendre l’affirmation johannique toute chrétienne, de l’in-carnation :
Le Verbe s’est fait chair. Jn 1, 14
Il est venu chez lui. Jn 1,11
A ceci vous reconnaissez l'Esprit de Dieu :
tout esprit qui confesse Jésus Christ venu dans la chair
est de Dieu,
et tout esprit qui divise Jésus
n'est pas de Dieu
1 Jn 4, 2-3

Et, nonobstant toujours cette même déshistorisation, il faut se réjouir de l’immense profondeur « spirituelle », précisément comme sa valeur d’éternité, de l’œuvre johannique !!!
Mais : pouvait-on ne pas sacrifier le roc tout concret de l’existence « finie » d’un Homme (comme chez Marc), pour nous révéler son poids d’éternité ? C’est, en effet, en celui qui sut endurer en ce monde-ci, en notre histoire même, et jusqu’à la fin, jusqu’à l’extrême (Jn 13, 1) sa Filialité, et sa Fraternité, que, pour reprendre les mots de Roselyne, « se manifeste le mieux sa divinité ». Oui : le devenir historique de cet Homme est la Gloire de Dieu ; en christianisme : l’Éternité S’est révélée dans le temps, la Vie éternelle dans une existence « finie ».

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