Lectures correspondant à la FDR N°2
P. Beauchamp, 2ème partie, Supplications, chapitres 6 à 11
Psaume 69
I-Lecture de Paul Beauchamp, Supplications
Le titre de cette deuxième partie peut vous inquiéter : allons-nous nous enfermer un mois dans les lamentations ? Pas tout à fait, voyez le titre du chapitre 11 : Les images du salut.
Et la supplication dans les Psaumes débouche toujours sur la louange, quand celle-ci ne la « tuile » pas. Il en va de même dans nos vies : la louange est toujours au bout du chemin, mais patience ! Le chemin est parfois long…Nous allons le suivre.
Ch. 6 Au milieu des ennemis
On peut savoir gré à Paul Beauchamp de faire d’abord un rappel en 5 points de sa première partie, je vous laisse les engranger.
J’en retiens pour ma part : les Psaumes nous tendent un miroir de notre propre humanité, à distance des « merveilles » de Dieu. Avec ses épreuves, ses efforts vers la justice et ses révoltes (une question de vie ou de mort). Le Psalmiste se déclare juste et maudit ses ennemis : un miroir qui nous est tendu ? Jésus a récité et endossé les Psaumes ; il les a vécus et ainsi nous a rejoint. Ce faisant, il a accompli les Ecritures : les merveilles que Dieu promettait, et nous pouvons en faire l’expérience.
L’entrée en matière de P. Beauchamp peut nous surprendre : il affirme que les Psaumes sont un « commentaire » de la Passion, et que l’éclairage du Psautier se concentre comme la lumière d’un phare sur la Passion et la Résurrection de Jésus Christ.
Je suis certaine qu’il ne fait pas une lecture naïve du caractère « prophétique » des Psaumes, comme si l’auteur avait su d’avance ce que serait la vie, la mort et la résurrection de Jésus.
Non, « prophétique » a un sens bien plus fort : il s’agit de « parler pour », « au nom de ». Les Psaumes parlent au nom d’une humanité qui souffre et chante devant Dieu, et ce faisant ils parlent de l’aventure humaine telle que Dieu l’accompagne jusqu’à la rejoindre en Jésus Christ.
Les évangélistes, bien sûr, ont compris et raconté la passion de Jésus en relisant les Psaumes et en les utilisant pour en éclairer le récit. Mais de ce fait, le mouvement inverse se produit : les Psaumes deviennent un commentaire de la passion de Jésus, lui donnant une ampleur de signification qui englobe toute l’humanité.
P. Beauchamp médite alors sur le caractère passif du terme « passion » ; et rappelle une vérité essentielle, trop méconnue des chrétiens : Jésus n’a pas décidé seul de marcher à la mort ; Dieu ne l’avait pas décidé non plus pour lui. Ce sont les volontés humaines et leur « tourbillon » d’injustice et de violence dont il a été victime. Lui a seulement voulu entrer pleinement dans notre humanité, affronter sa violence et ses records d’injustice ! Il a endossé le plus « visible » de notre humanité.
Etonnante conclusion : « on ne trouvera pas Jésus Christ sur les rangs d’un concours d’excellence. Sa « divinité » a emprunté nos voies les plus communes », n’hésitons pas à dire les plus basses ! Et cela nous conduit à entrer dans la prière des Psaumes.
Les Psaumes prient à partir du bas : de la poussière, de l’adversité, du mal auquel le bien et la volonté de bien faire sont toujours affrontés. C’est le lot de tous les récits bibliques, et beaucoup de Psaumes renvoient aux épisodes les plus sombres de la vie de David.
Les exemples sont nombreux (trop nombreux ? ou est-ce seulement réaliste ?) de cet acharnement de l’ennemi/l’adversaire/l’oppresseur – celui qui veut du mal- contre le juste.
Le Psaume met en scène le déchaînement du mal et ses ruses, dont chacun peut être victime. Exagère-t-il ? ou nous suffit-il d’ouvrir le journal pour être convaincus ?
La finalité de la puissance du mal - son désir de mort -, est mise à nu : il veut que le juste disparaisse.
Ce drame est exemplaire de ce que tant de gens ont vécu, et c’est parce que tant d’êtres humains l’ont vécu et le vivent que Jésus est venu les rejoindre.
Au fond, les Psaumes mettent à jour le mal « dans tous ses états » (mensonge, haine, volonté d’homicide), pour le mettre à nu devant le Juste, et le faire comparaître devant le tribunal de Dieu.
Ch. 7 La prière du corps
Si nous entrons dans la lecture des Psaumes, une question se pose rapidement : pourquoi le suppliant se décrit-il si souvent comme un malade, atteint dans son corps ? Que représente la maladie ? Et d’abord de quelle maladie s’agit-il ? A 2500 ans de distance, pouvons-nous la reconnaître ?
Le vocabulaire corporel extrêmement concret, utilisé par les Psaumes, peut soit nous rapprocher de ces « malades », soit nous laisser perplexes. La fièvre est décrite comme un feu qui brûle dans les os : faut-il traduire « la force, la capacité de se tenir debout » ou se souvenir des coups de fièvre qui nous ont fait passer des tremblements de froid à la brûlure intense de tout le corps ? Le psalmiste ne décrit pas une maladie, mais tout ce qui porte atteinte à nos forces de vie (et d’abord la perte de la lumière).
Le psalmiste s’épuise à mort à crier, mais son cri demande la vie !
P. Beauchamp propose une très intéressante réflexion sur la façon dont se joue, pour de nombreuses sociétés, la lutte de la vie contre la mort, et il montre que le psalmiste se place toujours au paroxysme, à l’extrême parce qu’ il s’agit toujours, pour lui, en dernier recours, du combat contre la mort.
Or, pour mener ce combat, l’être humain doit se plaindre ! Nos sociétés cachent la maladie, la souffrance et la lutte contre la mort. Mais la plainte est salvatrice, il faut crier vers Dieu, car crier c’est désigner le mal et déjà l’emporter sur les forces de la mort.
P. Beauchamp propose alors une image difficile, doublement difficile, mais intéressante : tout se passe comme si l’être humain avait deux corps. Non pas un corps et une âme, car les deux sont liés à la dimension vitale de la personne, mais le deuxième corps est la prise de conscience de l’état du corps physique et il l’inscrit dans la dimension relationnelle de la vie. On peut parler d’un corps symbolique, ou spirituel, personnellement je préfère « relationnel » : celui qui ne se contente pas de crier, mais qui crie pour être entendu, pour entrer en lien et en communion « avec le regard aimant et la parole vivifiante d’autrui ».
Car c’est l’abandon et la solitude qui sont du côté de la mort. Au contraire, « le deuxième corps joue sa vie sur le don ou le refus de la solidarité et de la présence mutuelle.
Je ne sais pas si vous entrerez facilement dans cette notion de « deuxième corps », qui pour moi reste un peu opaque. Personnellement, ce que j’en retiens, c’est que la vie est du côté de la relation maintenue, et maintenue s’il le faut par la plainte et le cri. Il y a toujours un « Toi » vers qui crier, et Il se rend présent dans les « toi » humains qui peuvent se rendre attentifs au cri du malheureux.
Chapitre 8 Le malade en procès
Le constat de P. Beauchamp est patent : le malade dans les Psaumes est en même temps victime de ses ennemis, de leur haine, de leur désir de mort, il est accusé, en procès, abandonné, ses amis le fuient... Tous les maux s’accumulent sur lui.
A cette accumulation, on peut trouver quelques explications données par les ethnologues, les psychologues… et par les visiteurs de prison !
Et, évidemment, on tombe sur ce qu’on a appelé « la théologie de la rétribution » : le psalmiste est malade parce qu’il a péché. Les amis de Job avaient trouvé cette explication bien commode… bien odieuse et évidemment inadmissible.
La sagesse des nations, plus généreuse, le sait : un malheur n’arrive jamais seul (version moderne : les malheurs volent en escadrille !).
Or, la Bible met bien souvent en exergue l’être humain sur lequel tous les maux convergent : Job, le Psalmiste, le serviteur du Livre d’Isaïe 52,13-53,12, souvent appelé « le serviteur souffrant ». Des êtres qui sont le lieu exemplaire de la rencontre entre mal physique et injustice.
Ici P. Beauchamp distingue avec finesse ce que nous dit la conscience claire, le bon sens : il n’y a aucun lien, aucun rapport entre le mal physique et le péché, et ce que notre inconscient ne cesse de suggérer : il y a une faute présente dans toutes ces épreuves, un mal commun, un engrenage d’accusations : le souffrant tend à s’accuser lui-même, à accuser les autres, à accuser Dieu…
C’est cet engrenage (en grande partie inconscient) que Job refuse et réfute. Il tient la ligne de crête : nul n’est coupable, et Dieu doit parler. Ajoutons : Job, par son refus opiniâtre de la condamnation comme de la souffrance injuste, somme Dieu de parler !
Ce faisant, Job révèle l’engrenage qui aveuglait ses amis ; il met à jour leur erreur, mais… c’est pour qu’ils soient pardonnés.
Au fond, Job leur a donné à voir l’iniquité de l’accusation qu’ils portaient sur le malade : ils se trompaient. De son côté, le serviteur souffrant, par son silence, révèle aux spectateurs leur erreur, car la faute est la leur ; il fait prendre conscience à ceux qui regardent de leur propre méchanceté, tandis que c’est lui, l’innocent et la victime, qui souffre. Par-là, il les sauve.
Voyez aussi la fin du récit de la passion chez Luc : contemplant le juste qui meurt, les foules se frappent la poitrine, et demandent pardon.
Chapitre 9 : La ressemblance du péché
Et pourtant, il est trop simple de parler en termes binaires de jugement : le méchant a accusé le juste, c’est lui maintenant qui sera accusé. Dieu d’ailleurs ne condamne-t-il pas l’homme pécheur ?
Mais la Bible casse toutes nos représentations simplistes et satisfaisantes.
Ce qui est mal, c’est de juger et d’accuser (Paul le dit à plusieurs reprises, voyez Romain 2,1 et 14,4). D’ailleurs l’Accusateur est le nom du Satan, tel que le définit l’Apocalypse (12,-10), après le livre de Job. Et le récit de Genèse 3 le confirme : soupçonnant Dieu, les humains se le représentent soupçonneux et méfiant ! Accuser, c’est entrer dans un cercle mortifère.
Comme toujours, à ras d’humanité, les Psaumes présentent d’abord l’ennemi accusateur qui persécute le juste et le traîne au tribunal, mais ses traits sont vite ceux du Satan… Et ses accusations se retournent contre lui, le mal se détruit lui-même ; la langue vipérine détruit celui qui l’utilisait…
P. Beauchamp nous invite à prendre de la distance… Deux dangers nous guettent : rester à la surface des choses, sombrer dans des abîmes vertigineux (cela, Paul sait faire !). Et Beauchamp propose le détour par l’Ancien Testament : Satan utilise la Loi pour accuser les humains et les faire chuter. Il fait le mal avec une chose bonne, et se dévoile ainsi.
Attention, la pensée est ici difficile (pour moi en tout cas !) : le mensonge c’est donner l’apparence du bien pour faire le mal. Se servir de la Loi (ou d’une justice qu’on manipule) pour cacher la destruction réelle qu’on est en train de mettre en œuvre. Le pouvoir politique est, hélas, un lieu privilégié de ce jeu mortel, les exemples contemporains abondent !
Dès lors on comprend mieux pourquoi Jésus meurt considéré par tous comme un malfaiteur, exhibé sur une croix, le supplice des grands pécheurs (« il s’est fait péché » écrit Paul). C’est de le voir, de le reconnaître comme l’innocent injustement condamné qui nous sauve et nous guérit.
A méditer la phrase bien frappée mais difficile qui conclut le chapitre : « Si les apparences du mal sur la croix nous sauvent, c’est parce que les apparences du bien nous perdaient. »
Sur la croix, sont renversées, nos images trop commodes de Dieu… et du bien !
Chapitre 10 : Le système du mal
Découvrir le mal, le mettre à nu, le dénoncer, c’est déjà une libération.
Paul Beauchamp propose alors de « descendre quelques marches » pour dénoncer ce qui se trouve sous la violence et le mensonge de ceux qui attaquent le juste (le psalmiste… et Jésus).
D’abord le but du mal est toujours finalement de tuer. C’est la réalité qui se lit dans les Psaumes comme dans l’évangile et tout le Nouveau Testament : « celui qui hait son frère est homicide » (1 Jean 3, 15), même s’il ne le sait pas.
Les images les plus fréquentes sont celles de la capture, le filet, mais aussi la fosse, le gouffre, la boue qui engloutit. Car la mort est programmée, le meurtre est préparé, prémédité.
Une image parallèle, tellement fréquente dans les psaumes, est celle de la bouche menteuse, le faux témoignage qui engloutit le juste. Elle est la gueule qui dévore, comme la langue qui pique et tue.
Le moteur en est l’envie, qui veut s’emparer du bien que l’autre possède et qui détruit cet autre pour prendre sa place. Notez la finesse de la remarque : l’envie se porte vers le bien avec la même violence que l’amour ; ce qui nous conduit à réfléchir sur l’ambivalence toujours possible de l’amour.
Les images liées aux réalités de la nature font de l’envie une force universelle : elles nous disent que « le mal enveloppe le monde », l’aspire et le conduit à la destruction et la mort.
Ce qu’Apocalypse 12 résume parfaitement : l’envie du Diable (le Diable est la personnification de cette envie) porte sur le Bien (l’humanité qui veut vivre) pour s’en emparer et le dévorer, le conduire à la mort.
Ainsi la figure du psalmiste est tout sauf anecdotique, elle dit une vérité universelle : le mal est la volonté qui travaille pour la victoire de la mort, mais parce qu’il est menteur et mensonge, il séduit et prend les apparences du bien. C’est vertigineux ! Et tellement actuel !
Personnellement, il me faut du temps pour penser cette réalité que Beauchamp met à nu : le mal ne cesse de se travestir, de prétendre faire le bien, et de le détourner, de le pervertir à son profit…
Mais comment le reconnaître ? Quand le bien ressemble à un marteau qui hébète (le formatage des idées, les mantras, les affirmations assénées, ressassées), quand le bien ressemble à un filet qui paralyse (qui interdit notre liberté), quand il nous enrôle, nous « avale », nous emprisonne, c’est un piège, alors, c’est le mal qui agit.
Le pire mal est de ne pas voir que nous en sommes prisonniers.
Chapitre 11 Les images du salut :
Ce magnifique chapitre montre la force évocatrice des images et du jeu entre elles qui en disent bien plus que toutes nos analyses et nos discours, car elles touchent au corps.
Comment retrouver le souffle ? Comment sortir du gouffre, échapper au filet, être enfin libéré ?
Il faut reconnaître que le mal (-les ennemis, les oppresseurs, leurs armes) est plus fort que nous, plus fort que l’être humain. Nul ne peut s’en sortir tout seul. Seul Dieu peut nous libérer, nous « arracher » à l’emprise du mal : le vocabulaire des Psaumes est sidérant.
Mais s’agit-il d’une libération, un salut que nous recevons passivement ? On s’étonne :ne nous est-il donc rien demandé ?
Et pourquoi ne pas reconnaître d’abord à quel point nous avons besoin d’« être sauvés » ?
Il y a une grandeur à apprendre la reconnaissance, à reconnaître à quel point nous avons besoin d’autrui, besoin de salut, et à savoir dire merci.
Allant plus loin, Paul Beauchamp rejoint les analyses pauliniennes : crier vers Dieu pour demander la liberté, c’est déjà être libre. La liberté est reçue par grâce, mais elle nous met en état d’agir.
Non pas pour détruire le mal, qui se détruira lui-même, non pas « contre le méchant et le mal », mais en passant à travers, sans crainte désormais. Le Christ nous apprend à « ne pas résister au méchant ». Mais, attention ! il ne s’agit pas de misérabilisme ni de fascination pour le malheur. Cette loi doit être ’interprétée avec intelligence, courage… et liberté, en mettant tout en œuvre pour participer au salut de Dieu. La liberté, conclut Beauchamp, c’est participer au salut que Dieu nous offre en suivant un chemin pascal. A discuter, c’est périlleux.
Je vous propose de lire un psaume de supplication, dans lequel les évangélistes ont puisé pour écrire les récits de la passion de Jésus. Et dans lequel nous pouvons trouver le ressort de la juste résistance au mal.
Psaume 69 (68)
01 Des chefs de chœur, sur les lis, de David *
02 Sauve-moi, mon Dieu : les eaux montent jusqu'à ma gorge !
03 J'enfonce dans la vase du gouffre, rien qui me retienne ; * je descends dans l'abîme des eaux, le flot m'engloutit.
04 Je m'épuise à crier, ma gorge brûle. Mes yeux se sont usés d'attendre mon Dieu.
05 Plus abondants que les cheveux de ma tête, ceux qui m'en veulent sans raison ; * ils sont nombreux, mes détracteurs, à me haïr injustement. Moi qui n'ai rien volé, que devrai-je rendre ? *
06 Dieu, tu connais ma folie, mes fautes sont à nu devant toi.
07 Qu'ils n'aient pas honte pour moi, ceux qui t'espèrent, Seigneur, Dieu de l'univers ;* qu'ils ne rougissent pas de moi, ceux qui te cherchent, Dieu d'Israël !
08 C'est pour toi que j'endure l'insulte, que la honte me couvre le visage :
09 je suis un étranger pour mes frères, un inconnu pour les fils de ma mère.
10 L'amour de ta maison m'a perdu ; on t'insulte, et l'insulte retombe sur moi.
11 Si je pleure et m'impose un jeûne, je reçois des insultes ;
12 si je revêts un habit de pénitence, je deviens la fable des gens :
13 on parle de moi sur les places, les buveurs de vin me chansonnent.
14 Et moi, je te prie, Seigneur : c'est l'heure de ta grâce ; * dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi, par ta vérité sauve-moi.
15 Tire-moi de la boue, sinon je m'enfonce : * que j'échappe à ceux qui me haïssent, à l'abîme des eaux.
16 Que les flots ne me submergent pas, que le gouffre ne m'avale, * que la gueule du puits ne se ferme pas sur moi.
17 Réponds-moi, Seigneur, car il est bon, ton amour ; * dans ta grande tendresse, regarde-moi.
18 Ne cache pas ton visage à ton serviteur ; je suffoque : vite, réponds-moi. *
19 Sois proche de moi, rachète-moi, paie ma rançon à l'ennemi.
20 Toi, tu le sais, on m'insulte : je suis bafoué, déshonoré ; * tous mes oppresseurs sont là, devant toi.
21 L'insulte m'a broyé le cœur, le mal est incurable ; * j'espérais un secours, mais en vain, des consolateurs, je n'en ai pas trouvé.
22 A mon pain, ils ont mêlé du poison ; quand j'avais soif, ils m'ont donné du vinaigre.
23Que leur table devienne un piège, un guet-apens pour leurs convives !
24 Que leurs yeux aveuglés ne voient plus, qu'à tout instant les reins leur manquent !
25 Déverse sur eux ta fureur, que le feu de ta colère les saisisse,
26 que leur camp devienne un désert, que nul n'habite sous leurs tentes !
27 Celui que tu frappais, ils le pourchassent en comptant les coups qu'il reçoit.
28 Charge-les, faute sur faute ; qu'ils n'aient pas d'accès à ta justice.
29 Qu'ils soient rayés du livre de vie, retranchés du nombre des justes. 30 Et moi, humilié, meurtri, que ton salut, Dieu, me redresse.
31 Et je louerai le nom de Dieu par un cantique, je vais le magnifier, lui rendre grâce.
32 Cela plaît au Seigneur plus qu'un taureau, plus qu'une bête ayant cornes et sabots.
33 Les pauvres l'ont vu, ils sont en fête : « Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »
34 Car le Seigneur écoute les humbles, il n'oublie pas les siens emprisonnés.
35 Que le ciel et la terre le célèbrent, les mers et tout leur peuplement !
36 Car Dieu viendra sauver Sion et rebâtir les villes de Juda. Il en fera une habitation, un héritage : *
37 patrimoine pour les descendants de ses serviteurs, demeure pour ceux qui aiment son nom.
Notes
I- Pour étudier ce psaume, je propose d’abord de faire quelques remarques de l’ordre d’un découpage. En considérant quels sont les protagonistes, et comment ils sont présentés ; autrement dit : qui parle, à qui, et de qui ?
Bien sûr d’un bout à l’autre, c’est le psalmiste qui parle, mais il me semble que :
-des versets 1 à 13, il décrit essentiellement les malheurs qui l’accablent, l’accumulation sur lui et contre lui des souffrances et de l’hostilité méchante de tous. Il y a plusieurs « ennemis » évoqués : l’ennemi, les détracteurs, les gens, mes frères (le cercle se resserre).
Mais à deux reprises (au début v.2 et au milieu v. 6-7-8), le psalmiste s’adresse à Dieu en « toi », d’abord pour une supplication (« sauve-moi »), ensuite pour le situer de son côté « dans son camp ».
-des versets 14 à 20, la supplication fait écho au verset 2 : « et toi, je te prie, réponds-moi, sauve-moi » ; elle est reprise en 17 (« réponds-moi), le psalmiste s’adresse directement à Dieu ; mais très vite reparaît le récit de ses souffrances, et les persécuteurs se profilent (v.15. 19.20).
-des versets 21 à 29, le châtiment de Dieu est appelé sur les persécuteurs, sous forme de malédictions. Pudiquement, la lectio monastique et la lecture liturgique omettent ces versets (entre crochets) : quelle erreur ! Comme si nous ne souhaitions pas que les persécuteurs disparaissent ! Comme si le combat contre le mal et ses forces n’était pas un combat à mort !
Un combat d’ailleurs que le psalmiste accablé est incapable de mener lui-même, et qu’il remet entre les mains de Dieu. Jésus en croix fera de même pour le pardon !
-des versets 30 à 37 jaillissent enfin des cris d’espérance, avec la confiance et la conviction d’un salut que le Seigneur va procurer. Mais ce salut n’est jamais vécu individuellement, il prend aussitôt une dimension collective : les pauvres, les humbles sont invités à participer à la joie retrouvée et à la louange ; il s’élargit encore à tout l’univers ; et se reflète dans l’avenir de Jérusalem, figure du rassemblement des peuples, et lieu central d’Israël.
II- La plainte est première. La description des malheurs du psalmiste se dit dans une surabondance d’images et de sensations. Les psaumes sont la prière du corps, l’évocation physique de la souffrance est impressionnante ; vous les repèrerez au cours du texte, car elles reparaîtront tout au long du texte. Les attitudes hostiles les redoublent.
Mais de façon subtile une argumentation se glisse dans la plainte, impliquant Dieu dans les souffrances du suppliant (v.6- 10). Il pourrait même en être cause (v.8 et 10), car c’est lui qui, au fond, est visé : abîmer l’être humain, n’est-ce pas abîmer Dieu ?
Puis l’appel se fait plus pressant, la plainte plus profonde, accompagnant le psalmiste aux portes de la mort : « le mal est incurable ». Vous noterez que les versets de supplication (v. 14-16) bouclent avec les premiers versets en reprenant les mêmes images.
Mais la supplication se fait de plus en plus pressante ; on retrouve dans de nombreux psaumes : « sauve-moi ; réponds-moi ; ne sois pas loin ». Le Dieu que le psalmiste « attend » (un verbe qui dit l’espérance) est caractérisé par son amour : un mot hesed, difficile à traduire : sa bonté, sa tendresse, sa fidélité. Dans la tradition d’Israël, c’est ainsi que Dieu s’est révélé à Moïse en Exode 34,6 ; l’expression est reprise par certains prophètes et huit fois dans le Psautier (voir par exemple 145,8, psaume récité trois fois par jour par le Juif pratiquant) !
Cette certitude fonde l’attente et l’espérance du psalmiste et elle est proposée à tous ceux qui cherchent Dieu (v. 7).
Suit toute une série des malédictions qui peuvent nous choquer ( ?), mais qui disent pourtant l’humanité lourde et mêlée que nous partageons avec le psalmiste (v.23-29). Ce qui est décrit là n’est plus la seule expérience d’un homme, c’est la révolte de tous ceux qui, à travers les âges, ont été écrasés par l’injustice. La conviction qui sous-tend ces malédictions est que le mal finira par se retourner contre lui-même, car les méchants sont la figure d’un mal plus profond et plus fort, auquel Dieu seul peut arracher l’humanité.
Seul Dieu peut « relever » le suppliant, le « sauver ». Et c’est l’ensemble des éprouvés, des humiliés, de ceux qui au cours des âges ont été, sont et seront écrasés, qui sont conviés à participer à la joie du salut. La louange prend toujours dans les Psaumes une dimension collective, voire universelle et cosmique. Elle est portée par l’espérance et elle la porte et la nourrit…
Là encore le Psaume ne donne-t-il pas une première ébauche, une partition minimale de l’immense louange qui dira la résurrection de Jésus ?
D’avance, le psalmiste convoque tous les malheureux de tous les âges à l’action de grâce pour le salut offert à tous !
*Les titres des Psaumes ont été donnés secondairement. Ils sont très difficiles à interpréter.
Beaucoup désignent des collections (De David, Des fils de Coré etc.). Peut-être aussi des instruments de musique ? ou des chefs de chœur.
Plusieurs ont été mis en rapport avec des épisodes de la vie de David qui sont alors résumés dans le verset 1.