Il est difficile de revenir sur la scène monumentale du procès de Jésus devant Pilate.
De plus, il n’y a pas eu beaucoup de questions et de retours à ce sujet sur le site (excepté au sujet de Judas).
Mais je voudrais tout de même réfléchir sur une question qui me paraît centrale : la relation de la foi chrétienne avec le politique et avec le religieux, que cette scène illustre de façon assez extraordinaire.
Les deux institutions entretenaient des liens compliqués en Judée (et ailleurs !) puisque les grands prêtres étaient nommés directement par le préfet romain et étaient aussitôt déposés lorsqu’ils ne « convenaient pas » ; ils étaient donc sous la coupe du pouvoir occupant et certains ne sont restés en titre que deux ou trois ans). Le grand-prêtre Caïphe, habile diplomate, sut s’allier des préfets et notamment Pilate (de 26 à 36 ap. J.C.), et il resta grand-prêtre durant 18 ans, de 18 à 36 ap. J.C.
Ce que Jean met en scène ici, c’est la façon dont un lien pervers se noue entre les deux autorités.
Ce sont les autorités juives qui ont décidé de se débarrasser de Jésus en le faisant condamner à mort. Probablement d’abord par peur d’une révolte populaire qui aurait suscité une répression sanglante de la part des Romains ; la parole de Caïphe en 11,49-51 est rappelée : « il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple plutôt que toute la population périsse » (18,14).
De fait, lors de sa comparution devant Hanne (18,19-23), puis devant Caïphe (18,2), aucun argument n’est avancé, l’affaire est jugée d’avance. L’argumentation des autorités juives ne va se développer que par étapes en face de Pilate :
-Une première réponse vague en 18,30 : « il a fait du mal », est suivie du choix de relâcher plutôt le brigand séditieux, Barrabas (18, 40). Enfin lorsque Jésus moqué en roi est présenté aux grands-prêtres, la demande de crucifixion est justifiée par un pseudo-blasphème : « il doit mourir parce qu’il s’et fait Fils de Dieu » (19,7). Ce n’est pas ce que dit Lévitique 24,16 !
Puis, très vite, l’accusation se fait politique : « quiconque se fait roi se déclare contre César » (19,12), et un peu plus loin : « nous n’avons pas d’autre roi que César » (19,14) ; ce qui, dans la bouche des grands-prêtres juifs est un véritable blasphème, puisque pour Israël, Dieu seul est roi !
Que conclure, sinon le dévoiement du religieux lorsqu’il s’allie au pouvoir politique dont il utilise les armes pour pouvoir exclure et tuer. Alors qu’elles croient manipuler le politique à leur profit, les autorités juives se décrédibilisent elles-mêmes et trahissent la foi d’Israël.
Le pouvoir politique, représenté par Pilate, serait-il moins coupable aux yeux de l’évangéliste ?
La tradition commune a véhiculé une image plus mitigée de Pilate (on a dit positive ?), qui, par trois fois, déjà chez Marc, déclare l’innocence de Jésus. Il paraît évident qu’il s’agit de charger les autorités juives au moment où la tension se fait de plus en plus grande entre les groupes chrétiens et la synagogue (notamment après 70), peut-être de décharger le pouvoir romain (pour éviter de se le rendre hostile ? Pour autant, et de ce fait même, les évangélistes Matthieu et Luc soulignent la lâcheté politique de Pilate, qui veut se débarrasser d’un problème un peu délicat, et qui agit par peur de la foule.
On sait par Flavius Josèphe que Pilate a été un préfet sans état d’âme, capable de répressions sanglantes et détestant les Juifs.
Jean construit un personnage plus complexe, dont les questions vont permettre à Jésus de dévoiler ce qu’il est. Pilate est capable de s’interroger sur la nature de la prétention de Jésus à la royauté (v.33-38). C’est lui qui pose la question de la vérité, qui aurait dû être, au premier chef, celle des religieux.
Elle demeure pour le lecteur sous la forme d’une interrogation : « qu’est-ce que la vérité ? », et pour le croyant sous la forme d’une « écoute » : « quiconque est de la vérité écoute ma voix » (18,37-38).
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Enfin Pilate, après Caïphe en 18,14 et 11,49, devient prophète sans le savoir, en présentant Jésus habillé par dérision en roi : « voici l’homme », qu’on traduirait mieux : « voici l’être humain » (anthrôpos), dans une posture de roi véritable, le roi que les humains bafouent et mettent à mort, mais que Dieu relèvera : « tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut » (19,11).
La foule aussi prophétise malgré elle, car, du fait du double sens du verbe grec « enlever » qui peut signifier « ôter », mais aussi « élever », elle crie « enlève » (traduit par « à mort »), mais sans le savoir aussi « élève ». Chez Jean l’élévation sur la croix sera en même temps élévation dans la gloire, auprès de Dieu.
Grâce à un autre jeu de mot, d’ailleurs, Pilate en faisant sortir Jésus, ne s’assoit pas lui-même sur la tribune (le Lithostrôtos), il y fait asseoir Jésus, qui s’y assoit en tant que juge eschatologique.
Pilate enfin se substitue à Judas, « celui qui le livre » : « alors il le leur livra pour qu’il soit crucifié » -19,16). Tous se sont ligués pour se débarrasser d’un gêneur, et envoyer Jésus à la mort.