Commentaires
Deux ouvreurs
Cette discussion est passionnante. Beauchamp apporte effectivement une grande ouverture à ma lecture des psaumes, jusqu'à ce forum très réticente. Je suis pour ma part très sensible aussi à sa lecture des psaumes comme développant le dessein du Père confié à son fils. Non seulement nous rejoignons sa prière mais nous vivons aussi tout le chemin qu'il a dû parcourir, avec ses hauts et ses bas.
Je retrouve bien dans la conclusion de Philippe qui évoque la part du judaïsme l'influence du livre de Daniel Boyarin "Le Christ juif". Christ qui ne livre pas un combat contre le judaïsme mais "au sein du judaïsme"...
Deux ouvreurs, Beauchamp et Boyarin, qui me font entrer enfin dans les psaumes, à la suite du Christ et en lui, "accomplissant" le dessein du Père. C'est cela pour moi "revêtir le Christ".
Paradoxe?
Ce très intéressant échange m'a conduit, par association d'idées, à essayer de comprendre ce que PB appelle un paradoxe, et même un "double paradoxe", dans son chapitre 5: comment se fait-il que les Juifs n'aient pas reconnu Jésus comme messie alors qu'ils en avaient le portrait en lisant la Bible et en particulier les Psaumes? J'avoue que je ne vois pas où est le paradoxe, je vois plutôt un gigantesque malentendu. Les Psaumes (et les prophètes) décrivent un serviteur souffrant, un juste persécuté par ses nombreux ennemis, alors que le Messie attendu est, tout au contraire, le Roi d'Israël, descendant de David. Et quand je dis "les juifs", j'inclus les Apôtres, et ce jusqu'au dernier moment: voir l'exclamation de Nathanaël en Jn 1,49 "Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d'Israël" et plus encore la question des apôtres quelques instants avant l'Ascension (Ac 1,6): "Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël?" Ils n'ont toujours pas compris! Il faudra attendre la Pentecôte, et donc l'intervention de l'Esprit, pour que Pierre comprenne, cite les Psaumes comme annonçant Jésus, et puisse proclamer en Ac 2,36 : Dieu l'a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié. Paul résumera admirablement ce malentendu en proclamant un Messie crucifié, scandale pour les Juifs.
Quelle est la subtilité de Paul Beauchamp qui m'a échappé?
Deux Claude d'un coup, pour…
Deux Claude d'un coup, pour un vrai débat ! C'est formidable ! Je réagis à mon tour, sachant que s'il n'y a pas de "subtilité", les choses ne sont pas pour autant simples, et que je vais patauger avec vous...
Je me réjouis, Claude (Dognin), de cette entrée dans les Psaumes, par le mystère du Christ qui à la fois est éclairé par les psaumes et l'éclaire. Il s'agit toujours de rejoindre notre humanité, et de la rejoindre dans toutes ses dimensions, des plus boueuses aux plus lumineuses, mais toujours devant Dieu, et en tant qu'elle fait partie, que nous faisons partie, du projet de Dieu. Oui, le judaïsme, avec les chants des Psaumes, déploie toutes les harmoniques de l'être humain dans sa relation (multiforme à Dieu), et cette part du judaïsme, Jésus l'a vécue, habitée pleinement, et pour les chrétiens, lui a donné par son lien étroit avec le Père une dimension glorieuse, au sens fort, d'une humanité qui peut entrer dans sa gloire.
Après viennent les remarques très fortes de Claude (Mandill) qui refuse de voir un paradoxe dans le fait que les Juifs (la majorité d'entre eux) n'ont pas "reconnu" Jésus ; et je suis bien d'accord : ils attendaient un Messie capable de les libérer de siècles d'oppression, Dieu leur offre un Galiléen crucifié comme un esclave et un brigand,... un "scandale", résume Paul ! Oui, c'est plutôt le refus qui paraît normal. Et la question est plutôt : comment se fait-il que certains aient un jour fait l'expérience de le rencontrer vivant ? Et d'aller l'annoncer sur les routes de l'Empire ? Illuminés, puis conduits par la force de l'Esprit, après d'ailleurs pas mal de réticences.... Le mystère c'est qu'ils l'aient fait, que nous en héritons et même que nous prétendons en faire partie : c'est un don de Dieu parfaitement immérité, et c'est une responsabilité !
Après il faut aussi ajouter que la tradition juive, qui n'a cessé de s'interroger au cours des siècles, a aussi découvert qu'il pouvait y avoir un messie souffrant, et parfois le peuple persécuté et voué à la destruction a pu en prendre la figure !
En tout cas, le Psautier est ce lieu merveilleux où nous rencontrons les turpitudes et les grandeurs de notre humanité dans un dialogue ininterrompu avec Dieu dans lequel il nous est proposé d'entrer; et ce lieu conduit ceux qui croient que Jésus est le Christ et le Fils de Dieu, à retrouver en lui la figure de cette humanité (celle que nous partageons avec le psalmiste) promise à la transfiguration.
Revêtir... encore
Merci pour cette discussion ! Je me suis aussi arrêté sur ce mot, « revêtir », que je commence peu à peu à "apprivoiser" grâce à ce parcours.
Avec « revêtir », j'ai ce sentiment parfois éprouvé de mot-total (je ne sais pas comment l'exprimer autrement) qui fait toucher du doigt quelque chose de l'ordre d'un puits sans fond de signification spirituelle et concrète. Comme un vertige.
- Le Christ revêt l’Humanité, il « endosse notre chair de péché ».
- Le priant (et donc chacun de nous !) revêt les textes qu’il prie, les psaumes, la Parole. En priant un psaume de supplication ou de louange, je revêts la supplication et la louange de l’humanité même lorsque je ne suis moi-même pas dans l’état d’esprit ou dans la situation concernée (souvenir très précis de ces psaumes de louange que j'avais tant de mal à prier dans les semaines qui ont suivi la remise du rapport de la CIASE).
- Les baptisés revêtent le Christ « qui vit en moi ».
- Le corps mortel se « revêt » d’immortalité (1Co 15, 53). Nous « attendons avec un ardent désir de revêtir, par-dessus ce corps, notre domicile qui est de nature céleste » (2Co 5,2).
- Saint Paul invite aussi le croyant à « revêtir l’homme nouveau, conformément à la pensée de Dieu » (Eph 4,24)
- Le psalmiste évoque de manière imagée le salut : « tu m'as ôté mes habits de deuil pour me revêtir d'un habit de fête » (Ps 30,12)
Je pense aussi, hors Bible et même hors contexte judéo-chrétien, à ces beaux fragments grecs de Phérécyde de Syros disant que Zeus a tissé et offert à la Terre informe (Chtôniê) le manteau du monde, représentant symboliquement les paysages à la manière d’une carte du monde, transformant ainsi la Terre informe (Chtôniê) en Terre organisée (Gê).
Je vois dans tous ces échos quelque chose de très concret, très physique, à la manière d’un manteau de vie, d’un manteau de foi, d’un manteau d’enseignement divin, d’un manteau de communion avec l’humanité dans ses joies et ses peines. Et en tout cas pas un vêtement qui déguise ou cache, mais qui accomplit, organise, réalise et fait advenir ce qu'on est dans le regard de Dieu. Je trouve cette image très inspirante y compris au moment de prier un texte, d'avoir la sensation de le faire mien et de m'en habiller pour porter à ma petite mesure la prière de l'humanité (et la mienne individuelle) devant Dieu.
Merci de nous offrir cette…
Merci de nous offrir cette belle lecture de l'image du vêtement, qui dépasse largement la tradition juive et chrétienne, et qui prend aussi cette dimension cosmique très riche....Oui, les images servent à méditer et font avancer très loin, probablement mieux que les concepts !
Vous soulignez avec raison,…
Vous soulignez avec raison, Philippe, que la lecture de Paul Beauchamp est entièrement "christocentrée", car tout son propos est l'unité qui se construit de l'un et l'autre Testament. C'est l'événement Jésus Christ qui lui permet, qui nous permet de relire l'Ancien Testament comme un ensemble prophétique, au sens fort où Dieu se donne et se dit progressivement à notre humanité, jusqu'à ce qu'il se donne dans la chair humaine du Christ.
Le but de Beauchamp (au contraire de votre souci) est de montrer que le Nouveau Testament ne se comprend qu'à la lumière explicative de l'Ancien. Vous avez, nous avons, nous, le souci de respecter l’autonomie des Ecritures juives, et ce souci est légitime : le psalmiste n’a pas besoin de Jésus pour dire la profondeur de l’expérience humaine, jusqu’au fond de la détresse et de la supplication et dans les sommets joyeux du remerciement et de la louange ! Cela est vrai, et nous l’expérimentons en lisant et priant les Psaumes.
Mais P. Beauchamp ne dit pas le contraire puisqu’il parle de l’Un et l’Autre Testament, et surtout qu’il dit que les Psaumes sont un commentaire de la vie, la souffrance, la mort et la résurrection du Christ : un commentaire de la plénitude de l’humanité récapitulée dans le Christ. Le commentaire embrasse plus large que ce qu’il commente ; mais la clé restée cachée en Dieu nous est davantage révélée dans le Christ.
Les Psaumes peuvent nous suffire ( ?), mais nous ne pouvons reconnaître pleinement le Christ sans avoir lu les Psaumes. Peut-être pouvons-nous comme chrétiens considérer que le Christ c’est la fine pointe des Psaumes plantée dans le cœur même de Dieu ?