Commentaires
Je reviens sur votre point 3…
Je reviens sur votre point 3, pour dire les choses plus "crûment" : avec plusieurs commentateurs de l'évangile selon Jean, je peux dire que nul ne sait vraiment ce qui s'est joué à Béthanie entre Jésus et le frère malade de Marthe et Marie (et il en va de même pour la fille de Jaïre en Marc 5,41 et fils de la veuve en Lc 7,14). Nul n'a jamais ressuscité un mort, et Jésus ne sort pas de cette limite de l'humanité qu'il a pleinement assumé. Mais la relecture post-pascale fait de ces moments de guérison et de relèvement, des images et annonces très fortes de la résurrection de Jésus, la seule véritable Résurrection, car elle inaugure la fin des temps et la nouvelle création. Ensuite, une compréhension chrétienne de la Résurrection déjà commencée permettra de dire (tardivement) aux successeurs de Paul (Colossiens, Ephésiens) que nous sommes, par et dans le baptême déjà ressuscités avec lui. Pour Jean la foi en Jésus Christ, Fils de Dieu permet d'entrer dans la résurrection, ce que fait Marthe, bien avant qu'un signe soit donné, en répondant à la parole de Jésus "Je suis la résurrection et la vie", par la foi :" je crois que tu es..."
Pourquoi des images prennent…
Pourquoi des images prennent elles la forme d’un récit, par tous ses aspects réaliste et même terre à terre? En somme pourquoi l'auteur(s) dont l'objectif est pourtant de consolider et de vivifier la foi d’une communauté éprouvée choisit il de nous égarer par un emploi aussi brouillé, brouillon et brouillardeux des registres? Est-ce parce qu'il considère que non seulement tout fait signe mais que tout est signe? Ne sommes nous pas ainsi poussés vers la pente délicate et dangereuse d’une certaine gnose ou du moins vers sa tentation? L'intense et imparable clarté de la voie de la Croix devrait pourtant balayer toute trace de cette tentation.
D'un autre membre du même groupe!
Merci, c'est passionnant! Je comprends que ce récit a été soigneusement construit pour qu'il n'y ait aucun doute sur le fait que Lazare était bel et bien mort. Devons-nous en déduire que certains membres de la communauté johannique de la fin du Ier siècle pensaient que Jésus n'était pas vraiment mort, ou n'était pas vraiment ressuscité?
Deux réflexions qui sont à…
Deux réflexions qui sont à la fois pertinentes chacune et qui convergent aussi vers un même point : quelles étaient les grandes questions qui traversaient la communauté johannique en cette fin du premier siècle ?
Il y a eu la pente glissante vers la gnose que vous soulignez, Gilles : oui, et à tel point que les lettres de Jean combattront fermement cette pente, pour affirmer la pleine humanité de Jésus, jusqu'à ce qu'enfin une partie de la communauté se sépare sous la conduite de Diotrephès (3 Jean) ; ajoutons que les premiers commentaires de l'évangile de Jean au cours du 2ème siècle viendront des milieux de la gnose ( commentaire d'Hérakléon) : Jésus y est entièrement divin, et bien entendu la croix n'est qu'une figure (Jésus n'a pas souffert, un autre a été crucifié à sa place). Ajoutons que la tradition du Coran considère aussi que Jésus n'est pas mort en croix ; ce n'était même pas pensable !
Vous comprenez alors à quel point la tentation a été grande (et efficace) de détourner l'imparable mais insoutenable clarté de la croix !
La même pente ou encore l'opposition venue du judaïsme ont très tôt poussé à dire que Jésus n'était pas vraiment mort ; c'est déjà la rumeur sur le vol du corps que l'évangile de Matthieu dénonce et combat fermement (voyez Mt 27,62-66 et 28,11-15), c'est ensuite l'idée d'un temps court qui a pu donner l'impression qu'il était mort (un sommeil ? voyez les versets 11 à 15). La figure de Lazare vient contredire ces rumeurs, tout en affirmant à la fois que Jésus, comme Lazare est bien mort, et aussi que, comme Jésus l'avait annoncé "cette maladie n'est pas pour la mort mais pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle " (v.4). Mais il s'agit alors d'une autre conception de la mort, non pas celle qui démentirait la puissance de Dieu, mais au contraire celle qui la fait éclater !
Alors, vous me dites, tout cela est bien compliqué : ce langage à deux ou trois tiroirs est fatigant ! Je pourrais répondre que les lecteurs de Jean, en bons grecs, adoraient les subtilités et étaient bien plus adeptes que nous des finesses du langage (voyez les orateurs grecs !).
Mais plus sérieusement, et vous donnez vous même des clés pour répondre : il ne s'agit justement pas d'abandonner notre ancrage dans ce monde brouillé et brouillardeux, parfois même complètement opaque, mais il s'agit de lire dans cette opacité en quoi elle fait signe ("vous me cherchez non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous vous êtes rassasiés" 6,26). On peut dire comme vous le faites que "tout est signe" ou "tout est symbole", et le langage en premier lieu ; mais c'est à condition de penser que le signe ou le symbole ne font jamais l'économie du signifiant matériel : autrement dit nous ne pouvons pas nous échapper dans un spirituel éthéré, car nous sommes des êtres de chair et que tout se joue là, dans notre chair. Et c'est pour cela que la "Parole s'est faite chair". C'est ce monde qui doit être sauvé, pas je ne sais quel imaginaire spirituel et éthéré. Seulement ce monde sera sauvé en se laissant transformer par l'Esprit, qui est foi, espérance et amour...
A-propos de la résurrection de Lazare
Lazare sort du tombeau avec ses bandelettes liées aux pieds et aux mains, le visage enveloppé du suaire? Or Jésus sortira du tombeau sans ces bandelettes et le suaire roulé à part du linceul. N'est-ce pas le signe que pour Lazare, les bandelettes et le suaire lui resserviront pour sa seconde mort mais Jésus, lui, laissera tout cela dans le tombeau les bandelettes signe de ses mains et de ses pieds percés, le suaire plié signe aussi de ses souffrances, il n' aura plus besoin de tous ces linges puisqu'il ressuscitera ne connaissant jamais une seconde mort ?
Il me semble qu'il est tout…
Il me semble qu'il est tout à fait possible d'interpréter comme vous le faites l'opposition objective que le texte établit entre les deux présentations (seul le mot "linge, suaire", soudarion en grec, est commun aux deux récits !). Cela revient à dire que le relèvement de Lazare joue un rôle d'annonce figurée de la puissance de Dieu qui est vainqueur de la mort. Mais cela ne sera manifeste que dans la foi à la résurrection de Jésus.
Un grand merci de ces…
Un grand merci de ces questions « passionnées et passionnantes" sur Jean 11, au moment où je m’apprêtais à rédiger quelques notes sur ce texte.
Je vais donc d’abord me pencher sur vos questions, qui sont toutes parfaitement pertinentes… et particulièrement difficiles, pour moi comme pour vous.
1- La temporalité du récit : vous avez finement remarqué que le texte faisait allusion à un épisode, l’onction de Béthanie comme s’il était passé, alors que le récit n’en sera donné qu’au chapitre 12.
Pour moi, ce fait offre un éclairage remarquable sur l’écriture de cet évangile ; on peut en tirer, me semble-t-il, que Marie de Béthanie était connue dans les communautés chrétiennes (notamment johanniques mais pas seulement) comme celle qui avait oint les pieds de Jésus de parfum, voyez Marc 14,3-9 et Matthieu 26,6-13. C’est donc par rapport à elle que Jean présente Lazare, celui qui est malade, le frère de…, comme Marthe est la sœur de…
Cela lui permet de partir de ce que tout un chacun dans sa communauté connaît pour composer un récit qui, lui, est entièrement nouveau (le chapitre 11), et dont il ne faut pas oublier que, comme tout le texte de Jean, il est hautement symbolique, au sens fort, à savoir que la signification qui y est greffée sur un récit "visible" renvoie à une réalité invisible qui lui donne tout son sens et qui met en chemin vers celui qui est la vérité et la vie !
Par ailleurs le récit commun du dernier séjour de Jésus à Jérusalem comportait l’épisode de l’onction à Béthanie « dans la maison de Simon le lépreux ». Jean reprend le récit mais le situe comme une sorte de point d’orgue au retour à la vie de Lazare dans la maison des deux soeurs : le repas de 12, 1-8 est déjà un repas chrétien ("un dîner") célébrant la mort et la résurrection de Jésus, où Marthe « sert » le repas (verbe de la diaconie).
2- Pourquoi Jésus met-il deux jours avant de rejoindre son ami malade ?
Il n’y a pas, je crois, de prééminence de l’action de l’Envoyé sur les liens d’amitié humains, ni un retard calculé et quelque peu « sadique » pour faire éclater la grandeur de l’Envoyé ou de Dieu !
Il me semble qu’il faut mettre ce délai en lien avec l’insistance sur le fait que la mort est définitive : « quatre jours » (v. 17 et 39) ; la résurrection ne gomme pas la réalité brute et opaque de la mort comme passage par la corruption et la décomposition du corps : « il sent » ! On ne pourra dès lors pas prétendre que Jésus n’est pas vraiment mort… Il faut lire ce texte comme une préparation à la mort/résurrection de Jésus, et comme l’affirmation que la mort réellement vécue sera vaincue dans toute sa dimension destructrice.
3-« La résurrection de Lazare … est une réanimation temporaire, et donc elle n’est pas une préfiguration parfaite de la résurrection de Jésus »… Cela me paraît une évidence ! Si quelqu’un était vraiment « ressuscité » avant Jésus, ça se saurait ! Il ne faut pas oublier que la foi juive en la résurrection était une attente d’un bouleversement total du monde, une fin des temps où Dieu interviendrait pour un jugement ! Personne ne pouvait imaginer une « résurrection » en dehors de ce cadre. Et la résurrection de Jésus a bien signifié que ce bouleversement total du monde, cette fin des temps, ce jugement de Dieu étaient désormais commencé et à l’œuvre ! Nous sommes dans la fin des temps, même si cela ne se voit pas, c’est notre foi !
Or, dans ce chapitre 11, les termes grecs employés pour Lazare ne sont pas ceux de la résurrection de Jésus (se relever, se réveiller, être élevé, exalté). Jésus se contente de dire : « Lazare, dehors ici » (11,43).
C’est ensuite au chapitre 12 que, relue et exprimée du point de vue de l’évangéliste, on a les expressions « classiques » : « Lazare qu’il a relevé des morts » (12,1 et 9), mais on est alors dans la signification eschatologique de la résurrection, autrement dit, dans une lecture chrétienne de la résurrection.
Il ne peut pas y avoir de termes spécifiques pour distinguer deux modalités de dépasser (et non de repousser) la mort, car il n’y a du point de vue juif et chrétien qu’une façon de le faire : la foi en la résurrection avec son vocabulaire issu du judaïsme : relever, réveiller ou encore exalter (les grecs eux ont parlé d’une immortalité de l’âme qui n’a rien à voir).
4-Je me demande si en opposant « action » et « contemplation », vous n’avez pas plaqué sur le texte de Jean les représentations des deux sœurs que vous tirez du texte de Luc 10, 38-42 !!!
En fait, ici, il n’y a nullement cette opposition : on peut simplement dire que Marthe se porte la première à la rencontre de Jésus, tandis que Marie reste assise à la maison, elle se lèvera plus tard ; de plus les deux sœurs font à Jésus le même reproche ! Ensuite Marthe opère le passage d’une foi juive à une foi pleinement chrétienne, à ce titre elle est la figure de proue d’une communauté johannique (comme Pierre l’est pour d’autres Eglises), tandis que Marie est davantage du côté de la peine et du chagrin intense tellement humain devant la mort (plus proche du disciple bien-aimé ?).
S’il faut revenir au texte de Luc 10, il est clair qu’il n’y a pas de préférence à avoir. Bonne part ou meilleure part ? Le grec dit « bonne part », mais cela peut très bien signifier « meilleure part » dans le grec du 1er siècle qui a largement oublié les comparatifs ! Ce qui est dit à Marthe c’est qu’un seul est nécessaire, et qu’elle n’a pas à envier sa sœur…
Je vous laisse réagir et je vais essayer de préciser mes propositions dans les prochaines notes...