Un grand merci à Roselyne pour ce travail magnifique et ce forum qui permettent à des béotiens d'aller au cœur de l'évangile de Jean! Belle année à tous!
A la page 77, Luc Devillers suggère que la communauté Johannique a failli sombrer au début du 2ème siècle par manque de structures. Avez-vous des précisions sur cette fragilité? qui pourraient évoquer les dangers de nos propres communautés de lecteurs?
Merci!
Créé par : baptisés Béarn Jpaul et Lise FELIX
Date de création :
A
Merci de cette super question qui ouvre l'année et qui nous conduit effectivement à nous interroger et sur nos communautés de lecteurs, et sur les communautés ecclésiales et sur ce qu'est l'Eglise.
D'abord la question historique : Luc Devillers (comme presque tous les biblistes aujourd'hui, j'allais dire tous les biblistes sérieux !) envisage la trajectoire de la communauté johannique sur plus de 70 ans, jusqu'au début du 2ème siècle, à travers la littérature qu'elle produit et qui l'accompagne : l'évangile et ses ajouts tardifs (le chapitre 21 et le prologue notamment), et les trois lettres successives.
Les lettres manifestent clairement des conflits très durs à l'intérieur de la communauté : un groupe au moins refuse de considérer Jésus comme un être humain à part entière, ne voulant garder que sa divinité ; il suffit de lire 1 Jean 2, 18-22 : "maintenant beaucoup d'antichrists sont là... c'est de chez nous qu'ils sont sortis, mais il n'étaient pas des nôtres... Qui est le menteur sinon celui qui nie que Jésus et le Christ",
ou 4,2 -3: "tout esprit qui confesse Jésus Christ venu dans la chair est de Dieu, et tout esprit qui divise Jésus n'est pas de Dieu, c'est l'esprit de l'antéchrist". Les deux lettres suivantes disent la même chose : "les séducteurs;.. qui ne professent pas la foi à la venue de Jésus Christ dans la chair" (2 Jn 7).
Le conflit doctrinal (et il concerne encore bien des chrétiens aujourd'hui, pour lesquels la divinité de Jésus efface largement son humanité !) se double rapidement d'un conflit d'autorité. La troisième lettre souligne que l'Eglise de Gaius et de Diotrephès ne reconnaît pas l'autorité de l'Ancien, une autorité doctrinale et morale, mais qui ne se fonde que sur la reconnaissance mutuelle, ce qu'on peut appeler la "communion": "Diotrephès ... refuse lui-même de recevoir les frères et ceux qui voudraient les recevoir, il les en empêche et les chasse de son Eglise" (3 Jn 11). La communauté johannique se divise et quelques groupes (quelques Eglises locales) ont déjà fait sécession.
Le chapitre 21 de l'évangile apparaît alors comme un ajout qui témoigne de la nécessité pour les disciples de la communauté johannique, représentés symboliquement par "le disciple bien-aimé", de rejoindre les Eglises plus structurées, déjà rassemblées (au moins quelques unes) sous le nom et l'autorité de Pierre. Nous lirons ce chapitre, mais si vous le parcourez, vous verrez que chaque groupe y reçoit un rôle propre : celui de Jean doit garder le lien intime (mystique ?) avec le Seigneur, tandis que celui de Pierre, au-delà du martyr de l'apôtre, a un rôle d'organisation et de conduite de l'ensemble : "pais mon troupeau" (Jn 21,15-19). Ceci, d'une part au prix d'un amour qui a accepté le pardon de Jésus, et remonte au-delà des trois paroles de reniements de Pierre (18,15-18 et 25-27), pour le conduire au martyre , d'autre part en acceptant la diversité des groupes ecclésiaux qui restent en lien et notamment le rôle propre de la communauté johannique : "si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe. Toi, suis-moi "(21,22).
Il faut dater aussi de cette toute fin du 1er siècle ou du début du 2ème siècle, la parole à Pierre en Matthieu 16,18.
Si on poursuit à travers l'histoire (très tâtonnante et balbutiante) de l'Eglise, et donc des Eglises, au cours du 2ème siècle, on voit apparaitre des Eglises locales qui se structurent autour d'un "épiscope "(ou évêque), parfois de plusieurs, et qui vont progressivement échanger par lettres sur l'expression de leur foi et les décisions pastorales à prendre. Peu à peu des pôles se dessinent dans les grandes villes : Antioche, Alexandrie, Césarée, Corinthe..., et plus loin Rome, Carthage. La figure de Pierre n'émerge que très lentement (peut-être y a-t-il eu des tensions avec les Eglises pauliniennes, mais Paul va être "récupéré" par Rome). Et si ces Eglises ont résisté aux terribles persécutions qui se sont déroulées par périodes entre 250 et 316 (avec chez Dioclétien par exemple la volonté d'éradiquer complètement le christianisme et de faire disparaître ses écrits : 303-311), c'est qu'il y avait déjà une structuration suffisamment forte pour que la réalité chrétienne résiste.
Cela me conduit à la question actuelle, et ce que je viens de dire de façon très schématique et simplificatrice me pousse à vous répondre à l'encontre de mon tempérament plutôt libertaire. Il est évident que, selon la phrase qu'affectionne Joseph Doré : "rien ne dure qui ne s'institue". Et que les groupes informels ne durent que le temps de leur leader ou de quelques passionnés... pour ensuite disparaître à plus ou moins long terme !
C'est aussi ce qui a conduit les responsables de l'Eglise à s'appuyer sur le chapitre 21 de Jean (et autres) pour élaborer l'idée du collège des évêques et de la succession de Pierre et de Paul à la tête de l'Eglise de Rome, capitale de l'Empire. La prise en main par le politique avec Constantin et surtout Théodose est une autre histoire.
Celle-ci nous dit qu'une institution est nécessaire à la pérennité d'un mouvement religieux ou spirituel qui se profile vers un avenir historique. La forme qu'elle doit prendre est encore autre chose. Et si on traverse encore plus vite l'histoire, on peut dire que la Réforme, se dressant avec raison contre un exercice corrompu et odieux de l'autorité ecclésiale, a dû aussi avec le temps s'organiser. Et que l'explosion des Eglises évangéliques (voire pentecôtistes) a posé et continue de poser aux Réformés et Luthériens un vrai problème de communion.
D'où un certain nombre de regroupements larges : l'EPUDF, la Fédération Protestante de France. De leur côté, les Orthodoxes ont dû aussi regrouper certains patriarcats, et les conflits entre patriarcats peuvent être terribles et le sont aujourd'hui, hélas.
Je ne défends pas la papauté, je crois à la nécessité de grandes Eglises locales (continentales ?), mais le ministère de l'unité reste indispensable. Et il l'est à tous les niveaux.
Sachant que pour qu'un service ne se transforme pas en pouvoir, il faut l'encadrer sérieusement ...
Bonne année 2026 à vous, et continuons avec bonheur cette marche dans l'évangile de Jean !