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L'eau chez Jean

Merci pour votre suggestion de creuser cette question!
La Samaritaine, le lavement des pieds, la lance perçant le coté, j'ai soif, sont spécifiques à Jean, et presque un "leitmotiv". En deçà du sens à lui attribuer -autour de la régénération vitale, mais toujours richement multiple et sur plusieurs niveaux de compréhension (d'initiation?)- que dire du procédé stylistique employé, de l'effet qu'il vise, de la structure mentale qu'il présuppose chez les auteurs de l'Evangile? On remarquera que l'expression "source de vie" n'épuise pas le sujet du sens puisqu'au contraire il nous enferme dans une tautologie du procédé lui meme en le retranscrivant synthétiquement. Je comprends que les auteurs sont pleinement engagés dans une pensée analogique, et qu'ils visent à établir des allégories pour exposer au delà des possibilités du langage, les mystères divins et leurs intuitions théologiques. Ils renoncent pour partie au discours pour nous inviter à la contemplation d'une vision. N'est ce pas là pourquoi l'Evangile de Jean nous parait si lointain et si exotique car les structures mentales qui y président sont tellement éloignées des nôtres ? Depuis longtemps déjà, (Maimonide, la redécouverte d'Aristote, la scolastique...,) l'allégorie nous est devenue un procédé, une façon de parler, un "vous voyez ce que je veux dire" désormais désuet et non plus une réalité autonome, plus une présence agissante et incarnée, plus une icone (d'ailleurs nous n'en peignons pas dans nos contrées!). Et pourtant cela "marche" toujours et encore car nous sommes emportés et soulevés d'émotion par la force, la beauté et l'insondable justesse d'un "j'ai soif" ou de l'eau et le sang du coté. Votre sentiment sur ces quelques intuitions me serait vraiment très précieuses, ainsi que votre aperçu sur la "question du langage" et de la représentation dans l'Evangile de Jean, et plus largement et fondamentalement dans l'annonce de la Bonne Nouvelle.
Un grand merci et bien fraternellement!
Gilles Buchet
Groupe Versailles

Créé par : Gilles Buchet

Date de création :

Commentaires

Posté par Roselyne

ven 28/11/2025 - 21:09

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Vous me posez une question bien difficile, car vous analysez vous-mêmes les éléments de l’Ecriture johannique beaucoup mieux et avec beaucoup plus de précisions et d’outils que je ne saurais le faire.
Si je vous comprends bien, vous vous appuyez sur le caractère très imagé, métaphorique et parfois même allégorique des textes, pour nous inviter à comprendre qu’il s’agit non pas d’un langage narratif simple, mais d’un langage « analogique », c’est-à-dire qui vise toujours autre chose à la fois semblable et infiniment plus grand ou plus riche  que le sens premier (qu’il ne faut pas négliger).. 
Je ne sais si vous serez d’accord avec ma façon beaucoup plus terre à terre d’exprimer les choses : Jean utilise les données du réel et de l’expérience (le vent, l’eau, la lumière vs la ténèbre, mais aussi le pain, la vigne, le berger…), pour que le lecteur joue sur toute la gamme des significations et des images possibles, passant du matériel au spirituel, sans jamais lâcher l’ancrage dans le réel, car c’est là que la Parole de Dieu s’est incarnée. Ainsi, l'eau source de vie appelle l'Esprit ce souffle-vent créateur  (et à l'arrière plan, le projet créateur de Genèse 1)...
C’est donc à un autre regard sur la réalité que nous vivons que Jean nous invite (soit dit en passant, ce déplacement du regard est aussi le moteur de la parabole) ; vous parlez de « contemplation », et je suis bien d’accord. Il y a d’ailleurs des épisodes qui y invitent : voir le serpent de bronze élevé devant le peuple en 3, 14 et 12, 32, à associer à 19, 37. Il faut tenir compte aussi de la reprise perpétuelle de textes de l’Ecriture qui fondent une nouvelle compréhension, et du jeu d’échos multiples qui traverse sans cesse l’Evangile.
NB : J’ai simplement l’impression que Marc de même, en invitant à contempler le Crucifié, épuisé et abandonné, appelait aussi à voir au-delà du visible !

A la réflexion, la nuit porte conseil, votre propre "analogie" avec l'icône est très parlante. Car écrire (ou peindre) une icône est une expérience spirituelle, à partir du traitement du bois, du mélange de l'oeuf et de la peinture... Peut-on considérer que Jean nous fait faire par son écriture une expérience du même ordre ?

En effet je ressens fortement que l'évangile de Jean nous propose au delà du langage une expérience spirituelle fulgurante. Mais je dois aussi avouer que mon instinct se méfie de toutes ses fibres de cette voie qui est toujours au bord du danger d’une "démission de la pensée". A ce titre la nuit m’a aussi porté conseil, celui de lire l’article du site sur le cœur sacré, illustration cristalline de ce précipice.
Bien fraternellement,
Gilles Buchet

PS : me revient à l'esprit ce célèbre aphorisme de Wittgenstein, qu’il est toujours bon de méditer avec application! "Ce qui peut-être dit, peut être dit clairement ; et ce dont on ne peut parler, il faut le passer sous silence.”

Posté par Roselyne

sam 29/11/2025 - 15:49

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Wittgenstein a mille fois raison ; mais le langage, comme la musique, a parfois des ressources insoupçonnées pour dire, ou suggérer l'indicible ! A manier avec la plus grande prudence !

Posté par Gilles Buchet (visiteur)

sam 29/11/2025 - 18:05

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👍
Un "emoticon" pour vous remercier de vos réponses chaleureuses et enrichissantes!

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