Commentaires
Date de compsition des quatre évangiles
Merci de votre réponse rapide malgré toutes vos occupations, mais je crois que j’ai été très maladroit dans mon écrit fait trop rapidement en réaction à la lecture des 4 premières lignes de la p.343 de Paul de Tarse. Petit problème informatique : je n’ai pas su relire le titre avant de l’envoyer !
En réponse je peux vous dire que j’essaie de lire les évangiles sérieusement, et j’envoie sur le mail de la CCBF ma lecture verset par verset des 4 évangiles que j’ai consignée par écrit pour mes proches (il y a dedans quelques erreurs à corriger, notamment au sujet d’Hérode).
Je respecte et admire les “Pères de l’Eglise“ comme tous ceux qui sont les témoins de Jésus Christ par la grâce de l’Esprit, ce qui est d’ailleurs aussi le cas de Paul. Si je mets à part les évangiles, c’est parce qu’ils sont des témoignages directs ou indirects de la vie de Jésus sur terre, ce qui me fait dire que l’évangile de Marc devrait s’appeler “l’évangile de Pierre“ car il s’appuie sur le témoignage de Simon Pierre. La “Chronologie supposée de la vie de Marc“, tirée du roman de Jean-Philippe Fabre « Le lion d’Alexandrie » p. 375, note la présence de « Marc au service de Pierre » des années 37 à 41. Je ne suis pas exégète, mais je fais mon roman en me demandant pourquoi Pierre, qui a eu à son service Marc à partir de l’année 37, juste 7 ans après la mort de Jésus, quand il était encore vif dans les mémoires, ne lui demande pas à ce moment-là de mettre en forme par écrit son témoignage de chef des apôtres ? Pourquoi attendre 30 ans ou plus, juste avant qu’il ne soit trop tard, comme on me l’a enseigné ? Est-ce que c’est parce qu’on n’a pas de traces des premières versions qu’elles n’existent pas ?
Je ne suis pas d’accord avec DM quand il dit que l’évangile de Jean est une “recomposition“ de l’évangile de Marc. L’évangile de Jean n’est pas un synoptique, c’est l’évangile de Jean. À mon avis, c’est un grand évangile spirituel qui donne le sens des paroles, des actes et des évènements dont témoignent les évangiles synoptiques : les miracles des évangiles synoptiques deviennent pour Jean des signes dont il donne le sens.
Les dates proches que je donne pour Mathieu et Jean, qui tous les deux, et eux seuls apparemment, étaient en mesure de prendre des notes, résultent de ce qu’ils ont voulu réagir rapidement au texte de Marc : Matthieu pour l’adapter à sa communauté juive, et Jean pour compléter le témoignage du chef des apôtres sur Jésus étant, en tant que disciple aimé, le confident de Jésus sur sa relation avec son Père d’en haut. Encore une fois, c’est l’idée que je me fais en rappelant que je ne suis pas exégète.
Toutefois j’aimerais savoir si vous partagez mon interrogation sur le fait que tous les évangiles présentent un Temple en pleine activité sans qu'il soit signalé qu’il a été détruit plus tard ? Mon sentiment est que la destruction du Temple en 70 est incompatible avec ce qu’on lit dans les évangiles. Le temple est en pleine vie à la veille de la mort de Jésus. En réponse à l’admiration des disciples devant ses énormes pierres qui leur semblent sans doute indestructibles, Jésus annonce alors sa destruction totale comme une prophétie (Mc13,1-2) qu’il complète par un discours apocalyptique. Pourquoi les évangiles ne font pas allusion à cette destruction s’ils ont été composés après 70 ? L’ont-ils caché ?
À propos de Jean mon évocation du métier de journaliste était maladroite. En réalité c’était pour dire qu’il était l’auteur de notes prises sur le vif avec des précisions comme les cinq portiques de la piscine de Bethzatha à Jérusalem où eut lieu la guérison d’un paralytique ce qui est une remarque journalistique qui a permis aux archéologues de la retrouver. Pour moi la précision et l’honnêteté intellectuelle sont des qualités de vrais grands journalistes.
Pour l’évangile de Jean, vous parlez de couches successives et je serai intéressé par les références sur ce point pour mieux le comprendre. Et surtout je trouve comme vous que les chapitres 14 à 17 sont un sommet, une merveille absolue.
Finalement je partage la plupart de vos remarques, sauf peut-être sur la référence au livre de Bruno Guérard qui apporte un outil statistique utile qui a ses limites, mais il l’a co-écrit avec Jean-Charles Thomas qui a été pour moi un exégète sérieux. Cela mériterait un échange qui dépasse le cadre de ce forum portant sur Paul de Tarse.
Je pense qu’il y a eu le “temps de Jésus Christ“, celui de sa vie sur terre, puis le “temps de l‘Église“ qui est en quelque sorte le “temps de l’Esprit“ qui commence à la Pentecôte. C’est alors le temps de Paul, des Églises apostoliques, puis de l’Église qui s’est institutionnalisée sur la base d’une christologie introduite par Paul avec Jésus tête du corps de l’Église, et avec la gestion d’une institution, la communauté de tous les croyants, placée sous l’autorité de Pierre à Rome et des papes qui lui ont succédé. Effectivement Paul était un pasteur au service de diverses communautés et je découvre tout ce qu’il a apporté pour répondre au cas par cas à la mission dont il a été investi par Jésus sur le chemin de Damas. Il a aidé à construire la doctrine de l’Église, avec l’aide de l’Esprit, sans l’avoir cherché. Les épîtres aux Corinthiens et l’épitre aux Romains sont effectivement en grande partie à la base de la doctrine de l’Église. Il me semble que pour l’Église on peut parler de “passé construit“ (DM p.342), mais pas pour les Évangiles : les témoignages construits après coup sont des faux témoignages tandis que la doctrine se construit progressivement et peut évoluer sous la lumière de l’Esprit avec le temps.
Merci de m’avoir lu et répondu. Ce forum n’engage que moi mais nous travaillons à deux tous les quinze jours sur Paul de Tarse avec vos feuilles de route et vos synthèses, avec beaucoup d’intérêt. Vraiment merci.
Merci, Monsieur ; je vais…
Merci, Monsieur ; je vais vous livrer ici aussi brièvement que possible quelques réactions, et je passerai par le mail pour répondre au vôtre.
Juste sur quelques points, je reste dans le forum, car je pense que ce débat peut aider l’un ou l’autre/
- Sur la datation de l’évangile de Marc : Vous vous appuyez sur deux choses :
- sur le souvenir de Papias(vers 130) rapporté en 320 par Eusèbe de Césarée, disant que Marc a écouté Pierre. C’est à prendre en compte, mais plus que discutable et discuté historiquement.
- sur le roman de J.P. Fabre, dont vous dites bien, pour l’oublier aussitôt, qu’il s’agit précisément d’un roman !
A partir de là, vous rebaptisez l’évangile selon Marc « évangile de Pierre », contre toute la tradition chrétienne qui, dès 170 avec Irénée, et dès les premiers fragments de manuscrits au 3ème siècle parlent de l’évangile « selon Marc ». Vous avez le droit d’écrire un roman, comme le fait Jean-Philippe Favre (’aime beaucoup les romans). Mais vous n’avez pas le droit de confondre votre roman (pas plus que celui de JP Favre) avec la réalité historique, que sur ce point, nul ne connaît vraiment !
Sur l’écriture des évangiles, je souligne deux choses :
-il n’y a aucune raison d’opposer un texte « spirituel » au fait qu’il soit une recomposition à partir d’autres textes. A peu près toute la grande littérature mondiale fonctionne ainsi : chacun travaille sur la richesse d’un passé qu’il s’approprie, et à partir de laquelle il reconstruit.
-vous imaginez l’écriture d’un évangile à la façon de celle d’un article de journal contemporain. Or, il est beaucoup plus probable qu’il y a eu transmission orale (et peut-être écrite, mais n’inventons pas des textes que nul ne connaît !) pendant quelques décennies, récit liturgique de la passion, composition de collections de paroles, de miracles, de paraboles ; puis adaptation à la situation des communautés diverses, et cela se voit jusque dans les différences importantes entre les récits de la passion eux -mêmes !
L’impression d’une prise sur le vif ne veut pas dire qu’il s’agit d’un reportage en direct ; mais d’une part de précisions comme vous le dites à caractère historique, de l’autre d’un travail littéraire avec des « effets de réel » que tout bon écrivain sait ménager !Non, les actes de puissance (le mot « miracle » n’est pas dans les évangiles) dans les évangiles synoptiques ne deviennent pas chez Jean des signes signifiants. Ils y ont une tout autre signification : ils supposent la foi, la confiance en Jésus, et Jésus renvoie chacun à cette foi : « ta foi t’a sauvé(e) » (Mc 5,34 etc.).
Chez Jean, le signe fait passer d’une foi première à une foi christologique plus élaborée ; la plupart des récits y sont différents des synoptiques et ont une autre finalité !
Je vous conseille de lire des introductions et commentaires aux différents évangiles : la collection Mon ABC de la Bible aux éditions du Cerf se veut introductive et simple, mais elle apporte beaucoup ; les auteurs ont tous des années de travail universitaire et d’échanges internationaux derrière eux.- Je veux enfin revenir sur l’opposition que vous faites entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi, comme construction de l’Eglise. Elle a hanté le protestantisme libéral dans les deux derniers siècles, et de nombreux catholiques ont emboîté le pas.
Mais la foi chrétienne traditionnelle de l’Eglise refuse absolument de séparer l’homme Jésus de Nazareth du Christ ressuscité Fils de Dieu, c’est bien le crucifié qui a été ressuscité par Dieu. Et les évangiles ont justement été écrits pour dénoncer le risque de cette conception des choses que vous énoncez.
L’évangile de Marc commence ainsi : "Evangile de Jésus qui est Christ et Fils de Dieu". Et il l’est depuis sa naissance jusqu’à sa mort et sa résurrection. Et Paul, le premier, l’avait fortement affirmé : « Quand les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la Loi » (Ga 4, 4).
Avec vous, je cite Jean : « Jésus a fait beaucoup d’autres signes devant ses disciples, qui n’ont pas été écrits dans ce livre. Mais ceux-ci sont écrits afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom » (20, 30-31).
Il n’y a pas de passé qui ne soit reconstruit, il n’y a pas de témoignage qui ne soit réélaboration après coup ; et dans ce passé rapporté, retravaillé par une diversité de témoins, la foi chrétienne refuse absolument de séparer Jésus de Nazareth du Christ ressuscité : Paul est le premier à témoigner du fait que cela est impossible.
Finalement vous interdisez aussi toute approche vraiment historienne de Jésus à travers les évangiles car cette approche, prudemment, travaille sur le fait qu’il faut tenter de comprendre comment le passé qui a été reconstruit dans des textes littéraires permet d’avancer prudemment vers des éléments sûrs de l’histoire.
Datation
Bonjour Roseline , désolée de revenir une fois encore en arrière mais je ne découvre les questions de Bertrand Puel qu'aujourd'hui .
Contrairement à B.P. je suis tout à fait en accord avec la fameuse page 343 du Paul de D.M. ainsi qu'avec toutes les réponses que vous faites à B.P au sujet de ses commentaires .
Une seule chose me perturbe un peu : la coïncidence entre la datation des évangiles et la date de la destruction du Temple .
J'ai depuis bien longtemps en tête que le premier évangile est celui de Marc et qu'il a été daté par les nombreux experts qui ont travaillé ce sujet de 70 mais comme le dit B.P , dans les évangiles , les allusions au Temple semblent montrer qu'il est bel et bien debout , alors qu'il a eu lieu en 70 également . Comment concilier ces deux infos ?
Merci Roseline et merci pour tous vos longs et éclairants commentaires .
Merci, Ghislaine, de…
Merci, Ghislaine, de rebondir sur cette question du Temple, sur laquelle je n'avais pas vraiment répondu à Bertrand Puel. Voici quelques réflexions :
Dans un premier temps, la question me surprend : les allusions au Temple dans les évangiles signifieraient qu'il est encore debout lorsque ces textes sont écrits. C'est le propre de toute oeuvre historique. Si vous écrivez une biographie de Napoléon, vous pourrez parler des Tuileries comme d'un bâtiment debout et habité (au moins jusqu'en 1871). Il en va de même pour la prison de la Bastille.....
Du vivant de la vie de Jésus qu'ils racontent, les évangélistes décrivent le Temple en fin de construction et debout dans sa splendeur ; c'est dans ce Temple que Jésus fait scandale, et c'est son opposition aux autorités du Temple qui entraînera son arrestation et sa mort.
Par ailleurs, ce qui peut davantage troubler, c'est que Jésus annonce la destruction du Temple (Mt 24, 2 ; Mc 13, 2 et Luc 21, 6 ; Jn 2, 19-20) ; Luc est le plus clair, annonçant dans le discours apocalyptique : "le temps des païens" (Lc 21, 20-24 et 19,43). Jésus aurait-il pu prévoir la destruction du Temple (autrement que dans une vision générale de toutes les grandeurs humaines) ? Franchement, non. Les annonces sont ce qu'on appelle des "prédictions ex eventu" ("du fait de l'événement"). Après coup, on a pu comprendre l'attitude de Jésus comme une annonce de la destruction du Temple. En tout cas ce qu'il veut détruire, c'est l'organisation financière juteuse du Temple, dont les autorités profitent, tandis que de pauvres veuves donnent "tout ce qu'elles ont".
Enfin l'évangile selon Jean va plus loin, et utilise le scandale qu'a fait Jésus dans le Temple, pour greffer une annonce par Jésus de sa mort (destruction du Temple de son corps) et de sa résurrection (le Ressuscité est le Temple de Dieu), mais cela l'auteur le dit clairement : les disciples n'ont pu le comprendre qu'après sa résurrection (lisez Jn 2, 18-22).
Le seul qui écrit alors que le Temple de Jérusalem est debout, c'est Paul. Or, en 1 Corinthiens 3 et 6, il utilise l'image du Temple pour la déplacer : sur la communauté chrétienne ("vous êtes le Temple (sanctuaire) de l'Esprit saint en vous", 1 Co 3, 16-17 ; votre corps est le Temple (sanctuaire) de l'Esprit saint qui est en vous" (1 Co 6, 19).
Il y a aussi le cas de la lettre aux Hébreux, dont certaines parties pourraient remonter aux années 60-70, mais c'est un débat ouvert et difficile.
J'espère avoir un peu éclairé l'affaire, et n'avoir scandalisé personne !
et encore merci d'avoir poursuivi le débat !
Spécificité des évangiles comme témoignages de témoins
Merci à Ghislaine et à Roselyne de poursuivre le débat sur la date de composition des évangiles, sur la spécificité des quatre évangiles, et sur le rapport au travail d’historien.
Il me semble que la spécificité des évangiles, chacun selon leur auteur, est d’être des témoignages, des témoignages sur la vie de Jésus Christ sur terre, dans l’histoire humaine.
Le témoignage engage le témoin dans son récit et pour ne pas être nul (en principe) il doit être pluriel : il y a justement quatre évangiles. La spécificité du témoignage est d’être une “relation“ (à la fois relater et relier) qui engage le témoin dans ce qu’il a vu et vécu. Je pense profondément que la pleine relation est spirituelle, impliquant le témoin dans son corps, son âme et son esprit. Cela montre la spécificité de l’Évangile selon Luc qui n’est pas témoin direct de Jésus Christ mais qui fait sa synthèse des témoignages qu’il a reçus sur Lui, à l’attention des non-juifs. Paul, à sa manière, est un témoin indirect et spirituel de Jésus Christ, et merci à Daniel Marguerat et à Roselyne de nous apporter leur regard d’historien.e. Pour résumer, je n’interdis pas toute approche historienne de Jésus à travers les évangiles. Cette approche est essentielle pour la connaissance humaine, mais elle a les limites car il me semble que les évangiles ne sont pas des œuvres historiques, mais des témoignages, de témoins.
Sur ce point, je suis…
Sur ce point, je suis entièrement d'accord avec vous, quatre témoins, invitant d'autres témoins, les lecteurs, à parler et à tenter de répondre à la question : "et vous qui dites-vous que je suis ?"
Bonjour, Monsieur, Je peux…
Bonjour, Monsieur,
Je peux comprendre votre "impression" ou votre "ressenti" à la lecture de Paul, un pasteur qui à la fois témoigne de sa foi et accompagne les premiers groupes chrétiens dans leur foi au Christ mort et ressuscité, que vous opposez aux évangélistes qui rappellent comme une mémoire vivante le chemin de Jésus de Nazareth dans les jours de sa vie terrestre jusqu'à la croix.
Tout le monde peut s'appuyer sur une impression ; mais chacun doit savoir par ailleurs que depuis plusieurs siècles (et déjà dès les premiers siècles) des responsables d'Eglises et des savants se sont penchés sur ces textes, et ont dit avec force qu'il s'agissait de textes spirituels qui témoignent (non pas comme un radio trottoir) de l'événement de l'incarnation, avec (et vous le sous estimez gravement) un projet d’appeler à la foi chrétienne ou de conforter la foi de ceux qui pourraient venir au Christ. Lisez les premiers pères de l’Eglise, Irénée, Origène, les Cappadociens et plus tard Ambroise et Augustin. Grégoire le Grand les résume :
« Car la sainte Ecriture, oeuvre du Dieu tout-puissant, a ceci d’admirable que, même quand on l’a expliquée de maintes façons, il lui reste toujours des replis secrets où elle tient cachés ses mystères. Il est très rare qu’une fois expliquée, elle ne garde pas un surplus pour de nouvelles et quotidiennes explications. » (Grégoire le Grand, Homélie sur Ezéchiel).
La diversité même des christologies des quatre évangiles (tellement soulignée par Irénée de Lyon en 170) manifeste qu’il s’agit toujours, comme déjà chez Paul, d’une construction de la mémoire de Jésus en fonction d’une communauté donnée. Relisez en parallèles les 4 récits de la passion, et la pluralité des paroles mises dans la bouche de Jésus en croix. Le caractère différent, en tension et toujours complémentaire, des christologies à l’œuvre est flagrant !
Vous vous appuyez sur un livre, qui est une voix plus que discutable (apparemment vite oubliée) parmi un océan de recherche et de travaux et en gros d’un consensus de la majorité des spécialistes sur le fait que les évangiles ont été mis par écrit après Paul, qui n’en connaît que les traditions orales.
Je ne peux pas m’employer à une démonstration qui n’est pas seulement celle de Daniel Marguerat mais d’un très grand nombre d’exégètes catholiques et protestants du monde chrétien ; mais je trouve aberrant de transformer une œuvre aussi construite, dogmatiquement pensée que celle de Jean en un vague témoignage « en style journalistique ». Je rêve ! Il s’agit d’un penseur et d’un écrivain de haut vol, pas d’un rédacteur de Paris Match ! S’appuyer sur des statistiques de vocabulaire offre certes des éléments de réflexion intéressants, mais quel incroyable appauvrissement dans l’approche des textes si on s’en tient là !
Lisez ou relisez les chapitres 14 à 17, un sommet de toute la théologie dogmatique chrétienne, sommet aussi d’écriture poétique d’une profondeur inouïe !
Les auteurs que vous citez ont-ils vraiment lu Jean, avec les couches successives d’écriture que l’on voit très bien à l’œuvre dans son évangile ? Avec sa très haute christologie, par endroits (corrigés ailleurs) tellement proche de la gnose du deuxième siècle que son premier commentateur est un gnostique Héracléon (aussitôt rejeté comme hérétique) ! Lisons Jean avec plus de prudence, de respect et de discernement !
Que l’essentiel de cet évangile (écrit par d’excellents connaisseurs de Jérusalem et des lieux où Jésus a parlé et est mort) soit constitué bien après 70, l’usage même constant du mot « chassé de la synagogue » (aposunagôgos), d’après 75/80 , suffirait à le montrer… entre bien d’autres points.
Et il en va de même pour Marc (lisez le début : « Commencement de l’Evangile de Jésus qui est Christ et Fils de Dieu »), si proche de Paul dans sa vision de la croix. Une œuvre hautement christologique.
Je suis perplexe : D’où savez-vous, mieux que tant de spécialistes aujourd’hui, à quelle époque et comment Marc a pris des notes sous la dictée de Pierre, alors qu’il s’agit d’une tradition que nous rapporte Eusèbe de Césarée (H.E. 3, 39,15) citant Papias, l’ancien, évêque de Hiérapolis (vers 130 ap. J.C.), et que ce texte est beaucoup moins précis que ce que vous en dites ? Tout ce que vous dites de Matthieu, voire de Luc repose sur ce texte d’Eusèbe, qu’il faut tout de même regarder de près, croiser avec d’autres études etc… Je crois qu’aucun des spécialistes (nombreux et en diverses langues et instituts de recherche) que j’ai fréquentés ou lus depuis plus de 40 ans n’a jamais été aussi précis dans ses datations que vous (et même ceux qui défendent une écriture au moins de Marc avant 70 ) !
Enfin, je ne comprends pas bien d’où vous pouvez tirer un enseignement dogmatique de Paul sur lequel nous travaillons depuis 8 mois bientôt en découvrant combien sa vision du Christ se construit progressivement en fonction des problèmes rencontrées par les petites Eglises chrétiennes en monde païen (les premières que nous connaissions !). Parler de « la » christologie de Paul ou de son « dogmatisme », c’est vraiment refuser de le lire, lui qui construit une pensée tellement ouverte, que ses successeurs (Colossiens Ephésiens) pourront l’élargir et l’universaliser encore plus. Et qui est d'abord et avant tout un témoin tellement habité par le Ressuscité qu'il peut dire : "ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi !".
Je ne défends pas ici Daniel Marguerat, dont je reconnais parfois que l’expression brillante peut être trop rapide et à nuancer. Mais vraiment, je pense qu’il vous faut dépasser une première impression et reprendre la lecture lente des évangiles synoptiques et de Jean pour mieux appréhender leur richesse théologique, et la profondeur des visions de Jésus vivant, mort et ressuscité qu’ils déploient. Avec au coeur des synoptiques, la question renvoyée à chacun, et qui interdit toute lecture trop rapide et littéraliste : « et vous qui dites-vous que je suis ? ».