Cette question est pour partie liée à la précédente, de Philippe Richon, car elle touche à la logique argumentative de Paul ; en revanche elle concerne moins la question de la résurrection que celle de l’identité de Jésus pour Paul.
DM écrit que, pour Paul, la résurrection du Christ est prémices de ce qui suit pour tous les croyants (p.168). Au cours de l’échange au sein du groupe de Grenoble, nous nous sommes accordés sur l’idée que Dieu, en ressuscitant l’homme Jésus, ressuscite la nature humaine. Paul retourne l’argument : « Si les morts ne ressuscitent pas, Christ non plus n’est pas ressuscité » (1Co 15,16).
Cette affirmation s’appuie, semble-t-il, sur la réalité humaine de Jésus. Faut-il en déduire que Paul ne considérait pas que l’homme Jésus était aussi Dieu ; d’ailleurs, il n’utilise jamais ce terme pour le désigner, ni dans cette lettre ni dans les autres. En effet, le dogme de la double nature – vrai Dieu et vrai homme – qui est largement postérieur à Paul nous conduit aujourd’hui à mettre en doute le raisonnement de Paul : si Jésus est Dieu, ce qui est affirmé par le IVe Evangile, alors Dieu a pu le ressusciter après sa mort, parce qu’il était Dieu ; si tel était le cas, alors l’humanité ne serait plus assurée de ressusciter.
Ce raisonnement, très théorique, ne présente aucune valeur théologique. Son unique objectif est, à contrario, de tenter de bien comprendre la logique de Paul. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ? Merci d'avance.
Créé par : Claude Laval
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Chers amis de de Grenoble,…
Chers amis de de Grenoble, cher Claude,
Votre raisonnement est d’une logique admirable, certainement beaucoup plus sûre que celle de Paul, dont il faut reconnaître qu’elle reste approximative, et que c’est, chez lui, l’effort rhétorique de persuasion qui domine l’ensemble.
A ce titre, la première partie de votre raisonnement me paraît parfaitement juste, et correspond d’ailleurs à ce que Paul dit : la réalité pleinement humaine de Jésus (« né d’une femme, né sous la Loi », Galates 4, 4, mort sur la croix, 1 Co 1 et 2) permet d’affirmer qu’avec lui, c’est bien la nature humaine, qui, au moins, sous forme de prémices, entre dans la résurrection (et même pour Paul, la résurrection finale).
Mais votre raisonnement ensuite s’appuie sur l’affirmation « Jésus est Dieu « , « ce qui est affirmé par le 4ème évangile » et pas, dites-vous, par Paul.
Et là, je ne vous suis plus. Cette affirmation n’est pas celle de Jean ni celle de Paul, qui, pourtant, croient l’un et l’autre à la Seigneurie de Jésus, Envoyé et Fils de Dieu, qui est « dans le sein du Père et l’explicite» (Jean 1, 18), qui a reçu « le Nom qui est au-dessus de tout nom », (Phl 2, 9), le nom même de Dieu.
Je m’explique. Paul, et plus tard Jean ont d’emblée une très haute christologie, ce qui signifie que Paul ne croit pas une minute que Jésus soit un homme élevé par Dieu à une dignité de Ressuscité ; d’emblée il a découvert Jésus crucifié et ressuscité comme le Fils de Dieu, envoyé pour vivre pleinement notre humanité (voyez Galates 1, 16 et 4, 4 : "Dieu a envoyé son Fils, né d'une femme, né sous la Loi" ; Phl 2, 6-11 ), mort sur la croix à cause de la méchanceté humaine de ceux qui n’ont pas voulu l’accueillir, et relevé par Dieu d’entre les morts.
Entraînant alors notre humanité dans la résurrection et dans la gloire.
Est-ce dire que pour Paul « Jésus est Dieu » ou au contraire qu'il ne l'est pas ? Je répondrai en deux temps :
- Paul, comme Jean plus tard, reste un ardent monothéiste bien inscrit en ce sens dans sa tradition juive : « il y a un seul Dieu, de qui tout vient et vers qui nous allons » (1 Co 8, 6), c’est le texte que je vous propose de travailler ce mois-ci.
Le paradoxe assumé, c’est qu’il ajoute : « et un seul Seigneur Jésus Christ ». Et en Philippiens 2, 11, Paul reconnaît et confesse que Dieu a donné au Christ, "le Nom au-dessus de tout nom" (= traduit en hébreu, le tétragramme). Ce paradoxe semble avoir été tenu et soutenu très tôt après la mort et la résurrection de Jésus en milieu juif, la dévotion envers Jésus étant extrêmement ancienne.
L'évangile selon Jean construira la tension inouïe d’un Fils unique, que Dieu a glorifié, qui fait un avec le Père, sans jamais se confondre avec lui, sans jamais revendiquer sa place.
Et Jean, comme Paul, affirmera que ce Fils unique engendré est celui qui s’est incarné parmi nous en homme véritable.
-L’autre partie de ma réponse, c’est que les expressions qui disent directement que Jésus ressuscité est Dieu dans le Nouveau Testament sont extrêmement rares, et souvent douteuses. Bien sûr, la profession de foi de Thomas : « mon Seigneur et mon Dieu » (Jn 20, 28), qui est le cas ultime, faisant d’ailleurs précéder le titre de Dieu par celui de Seigneur, qui est devenu le titre chrétien par excellence de Jésus.
Ailleurs, on cite Jn 1, 18, dans une partie seulement des manuscrits (car on a « un fils unique engendré » dans la majeure partie de la tradition manuscrite, et "un Dieu unique engendré" dans une autre partie) ; on cite aussi Rm 9, 5 et Tite 3, 4, l’un et l’autre très discutables.
Mais, jamais Jésus n’est confondu avec Dieu, jamais il n’est présenté comme un second Dieu.
Et plus tard, dans l’affirmation de Chalcédoine, il faut toujours remarquer l’équilibre constant tenu à propos de Jésus « parfait dans son humanité et parfait dans sa divinité » « homme parfait et Dieu parfait »… Autrement dit, Jésus n’est jamais dit Dieu sans que son humanité soit aussitôt rappelée, car elle fait partie de sa divinité, jamais dit homme sans que sa divinité soit aussitôt rappelé car elle fait partie de son humanité.
Dire que Jésus est Dieu sans rappeler son humanité ne me semble pas correspondre à la foi chrétienne dans son expression la plus ancienne et la plus traditionnelle. C'est, je crois, à éviter.
Et pour revenir à Paul et à son (ou votre) raisonnement : c’est bien l’humanité de Jésus qui est ressuscitée par Dieu, et parce qu’il est le Fils envoyé pour porter pleinement l’humanité, il peut la faire passer la Pâque avec lui et laisser Dieu la faire entrer dans sa résurrection.
Je ne sais pas si j’ai été claire et si je vous ai convaincu, mais vous m’aurez fait travailler, Merci !