Du danger d’une lecture littérale des livres saints et des mythes
Le philosophe allemand, Hans Jonas s’est livré jadis à une réflexion sur le concept de Dieu après la Shoah. Il montre l'impossibilité de concevoir simultanément trois concepts en Dieu : toute puissance, bonté et intelligibilité. À moins de renoncer aux deux derniers, il faut concevoir que Dieu n'est pas tout puissant.
Il en est de même pour le double mythe de la Terre promise et du Peuple Élu. Dieu se serait révélé au peuple d’Israël plutôt qu’à d’autres et lui aurait garanti une patrie intangible en Palestine. Après Gaza, il faut remettre en cause ces deux mythes. Le gouvernement d’Israël agit sans scrupule pour éradiquer les Palestiniens et conquérir un territoire du Jourdain à la Mer, parce que fort de ce double mythe, il estime être en droit de se comporter comme il le fait : bombardements incessants de zones peuplées, destruction de structures hospitalières, coupure d’eau et d’électricité, entrave à la délivrance d’aide humanitaire, pénurie de nourriture, déplacements forcés de la population, tuerie de civils... Ce que subissent les Gazaouis depuis le début de l’offensive de l’État d’Israël ne correspond pas au terme juridique de génocide selon la Convention de 1948. Cependant les faits sont insupportables, le silence international relève de la complicité. Au-delà des faits, la destruction de Gaza évoque le double mythe
Le Livre de Josué raconte la conquête de la Palestine par le peuple d’Israël voici plus de trente siècles, non pas telle qu’elle s’est passée, faute de valeur historique, mais telle qu’elle inspira l’imaginaire d’Israël. La Terre promise n’était pas libre car occupée par d’autres peuples, connus à l’époque sous le nom de Philistins. La conquête aurait été violente selon le récit et conforme aux coutumes de l’époque Il se serait agi d’un véritable génocide, comme cela est décrit dès la chute de Jéricho. « [Les Israéliens] vouèrent à l’interdit tout ce qui se trouvait dans la ville, aussi bien l’homme que la femme, le jeune homme que le vieillard, le taureau, le mouton et l’âne, les passant tous au tranchant de l’épée. » (Jos 6,21) Cet interdit applique la règle de la Torah : « Mais les villes de ces peuples-ci, que le Seigneur to Dieu te donne comme patrimoine, sont les seules où tu ne laisseras subsister aucun être vivant. » (Deut 20,16)
Selon les Conventions de Genève de 1949, relatives au droit de la guerre, Josué serait un criminel de guerre, dont les actions ne sont pas susceptibles de prescription et qui relèverait du Tribunal Pénal International. Ce serait un anachronisme de juger ainsi du passé par le présent, mais il est tout aussi anachronique de considérer ce texte du Deutéronome comme une révélation divine valable pour notre époque. Les Israéliens orthodoxes, présents au gouvernement d’Israël, vont y puiser une justification pour le massacre actuels de civils à Gaza.
Aucun exégète contemporain ne déduit que la révélation biblique justifie le génocide en certaines circonstances. Mais la Bible n’est pas lue seulement pas les commentateurs. Elle inspire les foules et les dirigeants politiques. Le gouvernement d’Israël considère que la Palestine lui revient de droit divin et que la sécurité des frontières autorise donc cette intervention disproportionnée avec le but allégué. Avec une bonne conscience largement partagée, par la colonisation de la Cisjordanie il procède à une attrition lente du peuple palestinien. Celui-ci agirait de même s’il était en position de force. Il y un peuple de trop ou un pays de trop peu. Et les problèmes se règlent par la violence plutôt que par la diplomatie.
Un facteur est trop négligé dans la pastorale : la lecture de la Torah, de l’Évangile ou du Coran comporte un danger permanent. Sous le prétexte qu’il s’agirait de livres révélés, les fondamentalistes l’acceptent comme parole de Dieu. Combien de fois une brève citation, privée de son contexte, démunie d’explications historiques, est-elle prise au pied de la lettre ? Dès qu’un prédicateur est à court dans un raisonnement chancelant, il décoche une citation qui est censée clore le débat par référence à un argumentaire absolu.
Face à ce problème, il est deux solutions simplistes qu’il faut écarter : la première consisterait à censurer la Bible ; la seconde à la réserver aux spécialistes. On peut opposer à ces solutions réductrices la lecture de la Bible dans le cadre d’une communauté, éclairée par des animateurs formés. Le christianisme est une religion de la parole plus que du livre, elle se réfère d’abord à la personne du Christ plutôt qu’à un texte sacré.
Mais à quoi servent des livres dont la lecture au premier degré, toujours possible, seule concevable pour des esprits simples, recèle de tels dangers ? Comment expliquer à un auditoire ordinaire que certaines paroles placées dans la bouche de Dieu lui-même, certains de ses commandements les plus impératifs ne peuvent plus être suivis, mais doivent au contraire être réprouvés ? Que le véritable sens du texte soit le contraire de ce qu’il semble ?
Dieu se dit aux hommes en les rejoignant là où ils se trouvent. Et aujourd’hui, ils ne sont plus là où ils étaient voici vingt-cinq ou trente siècles. Si les textes de la Torah, de l’Évangile et du Coran sont précieux par le témoignage qu’ils apportent sur l’origine de notre foi commune, ils représentent en réalité une collection d’écrits de la main des hommes, vénérables par leur ancienneté, dangereux par certains de leurs archaïsmes. En recommander la lecture n’est pas une panacée. Surtout si s’y ajoutent les strates de vingt siècles d’interprétation
En élargissant la perspective, on rencontre cette tentation perpétuelle qui va bien au-delà d’Israël. Tous les peuples puissants ont toujours fantasmé qu’ils jouissaient d’un destin particulier, qu’ils étaient supérieurs aux autres, que cela leur donnait tous les droits, y compris d’étendre leur territoire. Le messianisme de Poutine lui enjoint de lutter contre l’Occident dégénéré ; pour les nazis le peuple allemand jouissait d’un destin exceptionnel qui lui ordonnait de se créer un Lebensraum. Les États-Unis se prennent pour les gendarmes du monde pour y imposer leur conception de la démocratie. Israël n’est pas unique dans cette démarche.
Il faut apprendre à ne plus se gouverner par des mythes archaïques mais en fonction de la réalité présente, en respectant le Droit des hommes qui vivent maintenant...