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Une figure emblématique en qui se reconnaissent les prêtres de Vendée

-- décédé le 31 juillet 2014 --

Que pensez-vous, de manière générale, de l'Église d'aujourd'hui, de la situation des chrétiens dans le monde ?

 

Aujourd'hui, nous sommes dans une période où l'Église n'a plus d'aura, situation bien différente de celle qu'elle a connue au moment de Vatican II ; elle est fragilisée, n'est plus en situation d'exercer un pouvoir et connaît une période de pauvreté, spécialement en Occident. Elle est en situation minoritaire, dans certains pays les chrétiens sont persécutés. Elle est donc amenée à vivre l'Évangile par le témoignage et la pauvreté.
L'arrivée du pape François constitue un événement qui peut modifier cette situation. L'Église ne régit plus le monde, elle ne doit pas se replier, mais s'ouvrir, aller au monde, à la périphérie, principalement vers les pauvres. Cela réjouit intérieurement beaucoup de gens qui disent leur bonheur devant cette humilité.

Qu’est-ce-qui a préparé votre engagement dans l'Église ?
Je suis né à Treize-vents (Vendée) en 1934, époque où il y avait 95% de chrétiens pratiquants. La foi et la vie collective formaient une seule et même réalité. On allait à la messe et aux grandes cérémonies. Les esprits étaient néanmoins libres, critiques et exigeants par rapport à l'autorité et à ceux qui exerçaient le pouvoir. Quatre châteaux et de grands propriétaires, dont le maire, représentaient l'autorité par rapport à laquelle les gens gardaient leur liberté intérieure, tout en respectant les structures extérieures et les institutions.
Je fréquente l'école catholique – la seule–, je suis enfant de chœur, je vais au catéchisme fait par le curé et j’adhère au mouvement Cœurs Vaillants (ancêtre de l'ACE ) qui a beaucoup compté pour moi. La formation en était assurée par une demoiselle encore vivante, qui aidait dans les jeux, les sorties et la manière de prier hors liturgie. Ce mouvement assurait le lien étroit entre la vie et la foi dans une démarche globale réaliste.
Je participe à la croisade eucharistique, ancêtre du MEJ, qui comportait des exigences de piété, de sacrifices quotidiens. Enfant de chœur, j’admire beaucoup un grand séminariste, tout en me sentant incapable de faire comme lui.
De père ouvrier agricole et de mère couturière, je vis pauvrement, sans projet particulier pour mon avenir, mais je ne me voyais pas faire la même chose que mon père. À l'âge de 8 ans, je fais une retraite au collège Saint Gabriel, seul, avec le responsable du service des vocations du diocèse, personnage connu pour être un grand recruteur, et qui sillonnait le diocèse pour recruter de futurs séminaristes parmi les familles où les enfants réussissaient bien scolairement. Au terme de cette retraite, je m'interroge : « Pourquoi pas moi ? » Mes parents, pieux, ne sont pas surpris de cette orientation, un peu déçus de ne pas avoir de descendance de leur unique fils, mais fiers ; le vieux curé est content et peut compter sur moi, me fait étudier le latin et le grec avant de rentrer au petit séminaire.
Le petit séminaire de Chavagnes-en-Paillers étant plein à craquer, les Sœurs de la Sagesse prêtent un bâtiment au diocèse pour les 7ème, 6ème, 5ème. La vie y est rude durant la guerre où la nourriture toutefois est suffisante. La vie communautaire est réglée par des responsables autoritaires : le préfet de discipline et le supérieur sont bienveillants. Les professeurs donnaient le goût du travail bien fait. Les surveillants inspiraient la terreur, par une discipline stricte ; quelques-uns assuraient un accompagnement spirituel. Tous étaient prêtres, sauf quelques surveillants séminaristes.
Le choix d'être prêtre était guidé par l'amour personnel pour Jésus et par les besoins de l'Église, la beauté de la vocation sacerdotale, sa grandeur qui représentait une grâce exceptionnelle. J’ai répondu « oui » en faisant confiance avec une certaine peur des engagements et des responsabilités que cela supposait.
Les souvenirs du petit séminaire sont dominés par la rigueur de la pédagogie un peu fermée, étroite, par une obéissance et une discipline qui ne permettaient pas la mise en valeur de la personnalité. Il fallait être dans le rang, loyal, la vie spirituelle était contrôlée par un directeur spirituel, et la vie liturgique était soignée, marquée par les temps de messe, de prière, d'action de grâce, le tout sur un mode volontariste, énergique, demandant effort et obéissance pour tendre vers l'idéal fixé. La volonté, les vertus, les mérites dominaient, mais peu de référence à l'Évangile.

Quel est votre texte préféré de l'Évangile ?
C’est celui de l'eucharistie chez Marc, Matthieu, Luc. J’aimais lire l'Évangile, et participais à la croisade eucharistique sur la paroisse et au séminaire. Très sensible au mystère de la croix : si on a exagéré autrefois sur le dolorisme de la croix et du sacrifice, aujourd'hui, le mystère de la croix est occulté par les adultes.
Le Christ pour moi est dès le début de ma vie un grand ami, fréquenté à Cœurs Vaillants à l'aide de chants. Je me réfère peu à l'Esprit ni au Père, mais surtout à Jésus. Je m'ouvrais ainsi aux besoins des autres dans une perspective apostolique, dans une relation d'amitié, une joie intérieure, une grande confiance, et pas dans la crainte, même si la catéchèse de cette époque était portée sur la crainte, le péché et l'enfer. Pour moi, la vie chrétienne n'était pas triste, mais joyeuse, et elle se vivait dans un milieu porteur et joyeux. Le langage officiel, en chaire, utilisé en particulier par les Pères Missionnaires de la Plaine pour convertir les gens, était axé sur le salut et le sacrifice qui sont liés ; en effet, il fallait passer par la souffrance et par le sacrifice pour parvenir à une forme de sainteté. Dans la situation politique de l'époque, pendant la guerre, on priait pour le maréchal Pétain ; quand le vent de la Résistance a soufflé, on avait peur des FFI marqués par le dur épisode des 50 otages fusillés à Nantes. En 1944, j’ai été tiraillé dans un conflit idéologique, car les gens de la ville rencontrés au séminaire méprisaient Pétain, grand chrétien, qui représentait l'autorité et avait restauré l'école libre. En classe, les élèves issus de la ville méprisaient le Maréchal Pétain qui avait toujours représenté pour moi l'honneur et une issue intéressante.

Quel a été votre engagement dans l'Église ?
J’ai été marqué dans ma foi par une rigidité morale et un appel au volontarisme pour être homme et chrétien, inspiré par l'exemple de Guy de Larigaudie comme figure de l'aventurier moderne et généreux dans sa foi. J’ai ressenti un climat de crainte par rapport à l'autorité et, paradoxalement, l'importance donnée à la vie spirituelle la rendait épanouissante de l'intérieur ; de plus, une vie liturgique donnait une dimension festive, d'autant que j’aimais chanter, ce qui conférait un caractère à la fois solennel et joyeux qui compensait la rigidité ambiante. Certains élèves ont été découragés et sont partis, ce qui pouvait être vécu comme un échec par eux-mêmes et par leur famille. La ferveur de vouloir être prêtre était entretenue par l'idée qu'on appartenait à une élite. La qualité du travail intellectuel fourni était assurée par de bons professeurs qui aimaient leur discipline, mais certains d'entre eux n'aimaient pas les élèves. Les bons élèves y trouvaient leur compte. De plus, l'amitié qui soudait le groupe, la complicité pour se soutenir ou pour critiquer un professeur jugé trop sévère, la bonne entente et la confiance étaient autant d'atouts qui soudaient les élèves entre eux.
Au grand séminaire de Luçon, où j’entre en 1951, il n'y avait pas de chauffage, fait auquel s'ajoutait un contexte ecclésial difficile à supporter. Le supérieur se montrait autoritaire, conservateur, influencé par l'Action Française qui avait durablement marqué les prêtres, où se retrouvaient notamment l'aristocratie et le clergé. Si on cherchait à transformer l'Église par la conversion, pour autant le climat intellectuel n'y était guère vivant. Il n'y avait pas de recherche intellectuelle. Il n'y avait pas de grands courants, ni en philosophie, ni en théologie, il régnait même un certain anti-intellectualisme ; je n'ai pas connu de professeur qui m’ait donné l'envie de lire dans ces domaines. J’ai fait ma dernière année à la Catho d'Angers où la vie intellectuelle est de bonne qualité.
Dans la suite logique de l'obéissance et de la loyauté demandées aux séminaristes, naissait en eux le désir d'être missionnaire, et certains s'orientaient vers des congrégations comme les Fils de la Charité, ou les Frères des Campagnes ou les Petits Frères de Jésus. La lecture de l'ouvrage du Père Voillaume Au cœur des masses (qui ne m’avait pas été conseillée) m'a fait respirer ! Vivre l'Évangile dans la prière et la vie apostolique selon le Christ, ce devait être autre chose que de vivre comme des moines qui se remplissaient de vertus, de mérites spirituels, dont ils finissaient par déborder, pour ensuite aller les déverser sur le monde ! Le Père Voillaume célébrait l'amour des gens, des petits, ce qui constituait un renversement complet des valeurs de ma formation. Le Supérieur n'étant pas d'accord avec cette conception de la mission presbytérale, certains professeurs étant, eux, plus ouverts, il y eut une division dans le corps enseignant.

Pour vous, qu’est-ce qu’être prêtre?
Ma réponse : être prêtre, c’est être au service du peuple chrétien, en accompagnant les appels de celui-ci aux responsabilités, en soutenant personnellement les gens et en créant un climat communautaire.
Le plus fondamental, c’est le lien personnel à Jésus-Christ.
Aussi, je me suis très vite engagé dans les Fraternités de prêtres de Charles de Foucauld, avec les aumôniers de la Mer, dès mon ordination en 1958. Ces fraternités ont des rencontres diocésaines tous les mois et forment des associations de prêtres dont les membres se soutiennent. J’en ai été le responsable diocésain, puis national et ai participé à des rencontres internationales des Fraternités de France. Ainsi ma vie spirituelle a été marquée par l’engagement dans ces Fraternités de Charles de Foucauld.
Mon premier poste : Mgr Cazaux m’a demandé de venir au petit séminaire des Herbiers comme professeur de philosophie dès la rentrée suivante et d’y exercer un rôle social, d’être responsable du chant et de la classe de philosophie, tout en étant aumônier d’Action Catholique Ouvrière de secteur. On était 25 prêtres aux Herbiers et on avait donc du temps pour mener plusieurs activités de front.
Puis, j’ai été aumônier de l’Action Catholique des Membres de l’enseignement Chrétien au niveau national (ACMC). Puis, durant 18 ans, vicaire épiscopal pour la zone du centre de Vendée auprès de trois évêques successifs. Depuis 2002, je suis prêtre à Commequiers, Saint-Maixent-sur-Vie, Soullans, tout en étant délégué pour le Renouveau Charismatique.
Oui, ma vision du prêtre a changé. Lorsque j’ai été ordonné, je me voyais comme un animateur pour donner du souffle aux groupes que je rencontrais, qui insuffle et exerce un certain pouvoir, avec ses compétences. On attendait en effet beaucoup des prêtres, notamment qu’ils soient l’âme d’un groupe.
Ce que j’ai découvert aujourd’hui de mon ministère, c’est qu’il consiste :
- à faire qu’une communauté existe et que le prêtre en soit le serviteur ;
- à appeler des responsables et à les former ;
- à accompagner des personnes et des groupes.

Et Vatican II, comment l’avez-vous vécu et reçu ?
L'attente du Concile : elle était portée, dans la vie ecclésiale, par la dynamique des mouvements d'Action Catholique, apprenant à relire la vie à la lumière de l'Évangile et soutenant les chrétiens qui prenaient des responsabilités dans la société (vie professionnelle, syndicale, politique). Elle était nourrie par des revues, des sessions.

L'événement du Concile : les journaux et les émissions de radio étaient suivis de près, en particulier les chroniques d'Henri Fesquet dans Le Monde. À mesure que les documents du Concile étaient votés, nous commentions les résultats, entre jeunes prêtres, et nous attendions les éditions.

Ce qui a changé : Lumen Gentium a présenté une réflexion biblique, théologique et pastorale sur l'Église, qui renouvelait l'approche habituelle, en mettant au second plan les questions institutionnelles. Gaudium et Spes a révélé que l'ouverture aux questions du monde, leur étude et leur intégration faisaient partie de la démarche de la foi.

La réception du Concile : nous avons tous bien en tête la séparation (le schisme) de Mgr Lefèbvre, qui a refusé le Concile dans son ensemble. À vrai dire, avec un groupe d’évêques conservateurs, il a émis des réserves tout au long du Concile. Pas tellement d’ailleurs sur la constitution concernant la liturgie, mais surtout sur les textes concernant l’œcuménisme, la liberté religieuse et le dialogue avec les non-chrétiens, sur Gaudium et Spes, pour son regard accueillant et positif sur les réalités du monde. Pour les conservateurs, en effet, le monde est surtout le lieu des erreurs, des fautes, des refus de Dieu: l’Église doit condamner sans cesse les erreurs du monde et elle doit promouvoir le règne social du Christ, elle doit chercher à exprimer son pouvoir sur la société, comme au Moyen-Âge.
Quant au dialogue avec les autres religions, qu’elles soient chrétiennes comme l’orthodoxie, le protestantisme ou l’anglicanisme, ou non chrétiennes comme la religion juive, l’islam, le bouddhisme ou les religions animistes, il est refusé comme une compromission avec l’erreur : seule l’Église catholique a la vérité ; on ne discute pas avec l’erreur ! On sait à quel degré d’intolérance peuvent conduire de telles positions.

Dans notre diocèse : les groupes qui se réclament de Mgr Lefebvre sont restés très marginaux. Ils ont surtout protesté contre la réforme liturgique, dans les années 75-80 ; ils ont un peu manifesté contre Mgr Paty, en certaines fêtes diocésaines, mais ils ont peu d’impact sur les paroisses. Et depuis que Benoît XVI a demandé qu’on propose la messe en rite extraordinaire, avec le rituel d’avant le Concile et le latin, ces groupes ont peu de raisons de se justifier dans leurs références liturgiques. Mais souvent, ils s’opposent à la doctrine d’ensemble du Concile, ce qui les amène à camper sur leurs refus.
Dans la grande majorité des lieux du diocèse, la réception du Concile s’est bien vécue. Je me souviens de la joie qui était la nôtre, entre prêtres, à mesure que nous recevions les documents du Concile, nourris enfin de la Bible, d’une théologie qui cherchait à parler de Dieu au monde de ce temps, ouverts au dialogue et à l’action missionnaire.
Il a fallu s’approprier la réforme liturgique, grâce à des soirées de formation, et toutes les paroisses ont accueilli cette réforme avec foi et intelligence, comme déjà la vigile pascale en 1951. Les prêtres ont suivi de nombreuses sessions de formation, pour découvrir et comprendre le Concile. Les laïcs aussi se sont formés et se forment toujours avec ces documents conciliaires : les recollections du Père Clémence, pendant le carême, se basaient sur la doctrine du Concile. Des centaines de laïcs les suivaient. Les mouvements d’Action Catholique, dans leurs sessions et retraites, la formation du Longeron, la formation « croire et comprendre », comme aujourd’hui la formation Ecclesia, pour les animateurs ecclésiaux, se faisaient et se continuent en étudiant les textes du Concile, comme la formation des futurs prêtres et des religieux aujourd’hui.
Mgr Paty est l’évêque qui a mis en œuvre le Concile dans notre diocèse. « Il faut creuser le sillon conciliaire », répétait-il souvent. Je me souviens qu’en 1988, au moment d’écrire des orientations pastorales pour le diocèse, nous avions proposé, Jacques Rideau et moi, de partir des grandes constitutions conciliaires : la Parole de Dieu, le mystère de l’Église, l’Église dans le monde. Le Père Paty a adhéré avec enthousiasme à ce projet. Jusqu’à la fin de son épiscopat, il a eu ce souci d’être fidèle au Concile et de le faire vivre, en favorisant les formations sur la Bible, la liturgie, la théologie du Concile, et en soutenant les mouvements d’Action Catholique qui aidaient les laïcs dans leur expérience de responsabilité chrétienne au cœur des questions du monde.
Certes, Vatican II a été suivi par une mutation socio-culturelle de grande ampleur : l’essor des sciences et des techniques avec le développement des richesses, pendant 30 ans, ont promu une société de consommation qui a matérialisé les esprits et fait naître des envies très individualistes ;  l’esprit critique, basé sur les sciences humaines, a conduit beaucoup de gens, et en particulier les jeunes en 68, à refuser l’autorité des grandes institutions, y compris celle de l’Église, ce qui a donné la société sécularisée, c’est-à-dire, sans référence spirituelle.
En même temps, le développement des migrations et l’accroissement de l’islam en France, la mondialisation de l’économie et l’influence des médias, de plus en plus sophistiqués et utilisés par les générations nouvelles, ont renvoyé les questions essentielles de la vie et le besoin de spiritualité au niveau privé, en marginalisant l’expression publique de la foi et de la vie chrétienne.
C’est pourquoi l’enseignement de l’Église et sa pratique s’ingénient à développer la doctrine du Concile en fonction des besoins d’aujourd’hui. Les encycliques des papes, sur les questions de la foi et sur la vie sociale, développent les sources conciliaires. Les voyages de Jean-Paul II et de Benoît XVI, la création des JMJ et la mise en valeur de nouvelles façons de vivre et d’exprimer la foi ont un impact qui permet à la lumière de ne pas rester sous le boisseau. Dans le débat actuel sur les grandes questions éthiques, au sujet du mariage et de la fin de vie, la parole des évêques de France a un réel retentissement.
L’Église a appris, avec le Concile, à être servante et pauvre, et non à vouloir dominer les sociétés. Mais ce service rendu par l’Église au monde est celui du levain dans la pâte. Une Église humble, minoritaire, pas toujours comprise ni bien accueillie, c’est du levain qui, à long terme, fait lever la pâte difficile à travailler.

Le présent du Concile : les grands acquis du Concile sont sous nos yeux. On peut les résumer :
Le retour à la Bible et l’amour de la Parole de Dieu, au-dessus et au cœur de toutes les réflexions et initiatives ;
L’affirmation de Peuple de Dieu comme participant actif à la vie de l’Église, avec ses droits et ses devoirs, ses initiatives et son sens de la foi ;
Le sacerdoce baptismal de tous les fidèles, qui leur donne égale dignité, le sacerdoce ministériel des prêtres étant au service du sacerdoce des baptisés ;
L’affirmation d’une Église servante et pauvre, qui ne recherche aucun pouvoir, mais qui propose aux responsables politiques comme aux dirigeants professionnels et sociaux sa réflexion, son sens de l’homme, du bien de tous et du progrès humain. Servante et pauvre, cette Église donne priorité aux pauvres, en favorisant le dialogue avec tous, quelle que soit leur religion, pour être ensemble à la recherche de la vérité et au service du bien de l’humanité ;
La réforme liturgique qui permet au peuple de Dieu de participer pleinement aux célébrations des mystères de la foi, dans la joie de la beauté, dans le recueillement et dans l’expression de la foi, dans l’accueil de la Parole de Dieu avec toute sa richesse ;
L’appel à la sainteté pour tous : pour les prêtres, les diacres et les évêques, dans l’accomplissement de leur ministère, et non dans une vie spirituelle déconnectée de leur travail apostolique ; pour les laïcs, dans leurs responsabilités familiales, professionnelles, sociales et politiques, lieux d’appels de Dieu ;
La coresponsabilité des prêtres et des laïcs pour la conduite de l’Église : « Les laïcs ne sont pas seulement des collaborateurs des prêtres, mais sont coresponsables de la vie de l’Église avec eux. » (Benoît XVI)
Sur tous ces points, nous avons vécu et approfondi la doctrine du Concile en la vivant. Nous sommes au début de la mise en œuvre du Concile. Il nous faut continuer sur ce chemin, celui d’une Église qui vit au cœur du monde, qui aime ce monde que Dieu veut sauver.

Les manques : la question de la synodalité. Les synodes romains ont été une belle décision, mais leur pratique est restée concentrée dans les mains du Pape, sans caractère synodal véritable.
La collégialité entre évêques est soumise aux vues des bureaux de la Curie romaine, qui a bien plus d'importance que les analyses et le travail pastoral des évêques sur le terrain.
La nouvelle évangélisation propose des pratiques qui, pour certaines, sont un retour au passé (rites, symboles et langage), comme si cette nostalgie allait porter des fruits d'évangélisation par elle-même.

Qu’est-ce qui a changé, qu’est-ce qui change dans la société ?
Je m'en tiens au diocèse de Luçon.
La civilisation rurale, essentiellement agricole et artisanale, de type familial et traditionnel, a laissé place à une culture plus urbaine, tout en développant des industries locales et des services. La population agricole est devenue très minoritaire. La baisse de la natalité, le développement des études secondaires, la recherche de professions lucratives et l'arrivée de la société de consommation ont changé le rapport au travail, au temps, à l'occupation de l'espace et aux valeurs de la vie.
Le monde agricole a développé néanmoins ses structures de solidarité et ses compétences, dans le style d'une production intensive, liée à la demande de l'agro-alimentaire.
Les petits artisans sont nombreux à avoir créé leur site industriel, en lien avec le dynamisme choletais et nantais.
La « promotion du sujet » a créé la tendance à privatiser les rapports à la foi, à l'Église, à la vie en société, même si les associations se sont multipliées.
La Vendée n'est pas une île ! Progressivement, le département s'est aligné sur les modèles économiques et culturels de l'ensemble du pays, pendant que l'accès au confort favorisait une mentalité plus revendicative et individualiste, plus sensible aux valeurs matérielles.

Qu’est-ce qui a changé, qu’est-ce qui change dans l’Église ?
C'est surtout au plan religieux que les changements se sont manifestés. L'Église avait joué un rôle moteur dans la promotion de la responsabilité des laïcs, aux niveaux professionnel, social et politique, par la pédagogie de ses Mouvements. Elle avait une grande emprise sur la civilisation rurale, très pratiquante et très ouverte à la perspective, surtout en milieu agricole, où donner à l'Église des prêtres et des religieuses, dans un contexte économique et scolaire assez pauvre, revêtait un aspect promotionnel. La démocratisation des études, la limitation des naissances et les échanges avec d'autres cultures, y compris en France, par la télévision et les voyages, ont modifié le rapport à la religion et à l'influence des prêtres. La baisse de la pratique religieuse et du nombre d'entrées dans les séminaires et les noviciats est spectaculaire, à partir des années 65. L'Église demeure une instance de référence, de valorisation des grands moments de la vie, de relecture et de proposition d'orientations spirituelles et humanistes. Mais elle n'est plus la seule, ni la plus écoutée. L'adhésion à la foi et la pratique religieuse relèvent d’une décision personnelle. Le projet de vie de prêtre ou de vie religieuse devient exceptionnel.
Depuis quelques années, l'arrivée en Vendée d'un évêque « parisien », l'accueil de jeunes prêtres venant des communautés nouvelles, d'autres diocèses de France ou d'Afrique, donnent à la vie de l'Église diocésaine une note plus conservatrice, à distance des méthodes et des acquis pastoraux qui ont donné une grande vitalité à notre diocèse : la réorganisation des paroisses, avec Mgr Garnier (1995-1997), la préparation et la célébration du Synode diocésain, avec Mgr Santier (2003-2006), avaient été une mise en valeur des dynamismes des paroisses et des mouvements. Aujourd'hui, les accents sont mis davantage sur les démarches spirituelles et liturgiques, et sur la place donnée aux élites et aux courants conservateurs.

Quelle est votre vision de l'avenir ?
Elle est basée sur une espérance indéfectible, parce que c'est Jésus-Christ qui compte, parce que les époques se succèdent et se renouvellent, et aussi parce que le tissu de vie chrétienne de ce diocèse, la formation apportée aux laïcs responsables et le désir des communautés de se prendre en charge, même avec peu de prêtres, sont des atouts majeurs pour l'Église.
Je souhaite que la nomination des évêques se ressente de l'élection du pape François : il est important d'appeler des pasteurs, des hommes (et des femmes) proches des pauvres, ayant le goût « d'aller aux périphéries », et nourrissant la vie spirituelle à partir de leur expérience évangélique des réalités de ce temps.
Je souhaite aussi que nous fassions preuve d'une plus grande ouverture, nous, les habitués d'une chrétienté qui se suffisait à elle-même ; que nous soyons capables d'accueillir des prêtres et des laïcs venant d'un autre horizon et d'une autre formation, en les aidant à prendre en compte la réalité dans laquelle il sont envoyés en mission.
La nouvelle évangélisation est une belle perspective, mais à condition qu'elle se base sur une théologie de l'incarnation qui a été le ressort du Concile Vatican II. Pour évangéliser, il faut d'abord prendre le temps de connaître et d'aimer ce monde, et non pas vouloir d'emblée apporter des directives et des solutions, avant d'avoir écouté les questions et les attentes des hommes et des femmes de ce temps, comme disait le cardinal Louis-Marie Billé.

Un nouveau Concile ? Pourquoi pas? Nous sommes loin d'avoir mis en œuvre les orientations de Vatican II. Mais nous comptons sur le pape François, sur les évêques qui ont perçu les enjeux évangéliques du Concile et les attentes de notre société, sur la créativité des responsables laïcs, pour que le Concile produise ses fruits.
Mais un nouveau Concile serait le bienvenu pour approfondir et ajuster la doctrine du précédent, pour réfléchir à nouveaux frais aux questions éthiques de notre société : non seulement par l'accueil des catégories marginalisées (homosexuels, divorcés-remariés, étrangers et pauvres de toute sorte), mais en ouvrant les perspectives d'évangélisation par l'appel d'hommes (et de femmes) mariés pour le ministère de prêtre, par un progrès de l'œcuménisme et des relations interreligieuses, par une réflexion courageuse sur les problèmes posés par le libéralisme économique et la mondialisation des relations, par une promotion nouvelle de la vie religieuse et de l'appel au diaconat.
Une Église qui appelle à se recentrer de plus en plus sur le Christ, qui soit sensible aux appels de l'Esprit dans la société d'aujourd'hui, qui présente une perspective eschatologique basée sur la Parole de Dieu et incarnée dans la vie de ce temps ; une Église qui pratique davantage la collégialité, qui donne plus d'autonomie aux communautés locales, qui favorise la responsabilité des laïcs et la vie des petites communautés : voilà mon rêve, mon espérance, et ma prière !