Qu’est-ce qui a préparé à votre engagement dans l’Église ?
Ce qui m'a préparé à être prêtre, c'est ma famille. Maman était dans un tiers-ordre et papa adorateur à Montmartre. Il y allait exprès depuis au-delà de Juvisy.
Nous faisions la prière à la maison, notre paroisse de banlieue avait une ambiance de village et puis mon saint curé était tout près de nous.
Ensuite, ce serait long à expliquer : j'ai eu beaucoup de rencontres avec des prêtres, signes de providence.
Un ami de mon père était une vocation tardive et quand mon père lui a dit que je m'interrogeais, il m'a immédiatement invité à passer les vacances avec lui. Là, j'ai appris la spiritualité : à prier, à dire le chapelet, à réciter les heures.
J'étais enfant de chœur et je jouais à la messe dans le jardin et donnais des bonbons comme hostie.
Et puis un jour quelqu'un a dit devant moi « untel va au séminaire » et j'ai dit « moi aussi ».
Je ne suis pas allé au petit séminaire, c'était plein, mais j'étais au collège qui menait jusqu'au bac. Il y avait messe tous les jours et avec mon chanoine pendant mes vacances.
Quand je suis entré au séminaire, le supérieur ne m'a rien demandé et m'a juste désigné mon directeur.
On étudiait des théories théologiques, mais on ne lisait pas la Bible, c'était défendu.
La vie se déroulait en silence, et il n'y avait pas de sortie entre la rentrée, Noël et les vacances pendant lesquelles j'étais moniteur de colonie de vacances.
Ce qui a beaucoup joué dans ma vie, c'est le scoutisme, et c'est vrai pour de nombreux prêtres aujourd'hui. J'étais scout avec mon frère pendant les vacances et je corresponds toujours avec mon chef de clan. C'est dire les liens qui nous unissaient. Le scoutisme, c'est à la fois constituer l'homme et une approche de Dieu.
J'ai été ordonné en 1947. Nous étions très nombreux cette année-là, car il y avait les anciens prisonniers.
J'ai tout de suite été en paroisse de banlieue avec un confrère auprès d'un vieux prêtre qui nous a appris à célébrer. Cela nous a pris un mois de travail pour y arriver.
Quel a été votre engagement dans l’Église ?
Mon engagement est de me donner à Dieu, à l'Église et à mes frères, en vivant le célibat et en étant complétement disponible à ma paroisse par ma prière et ma présence. Ma place de prêtre est de soutenir les uns et les autres et leur apporter mon amitié et une parole qui convienne à chacun.
Vicaire d'abord 2 ans, puis une période de 6 ans à Pontoise, j'ai vécu là des jours de joie avec un autre confrère grâce à un curé qui nous comprenait et nous étions très heureux. Puis Rueil-Plateau avec un prêtre grand mutilé de guerre, un « donné au bon Dieu ». Il avait lui-même construit son petit presbytère. C'était un quartier chaud et c'est pour cela qu'on l'avait mis dans ce quartier, car il était respecté. Le soir on fermait tout et on avait un chien. C'était rue de Gênes chez les religieuses oblates de l'eucharistie qui accompagnaient les personnes en fin de vie (un des premiers centres). J'habitais là et assurais l'aumônerie. Mais cela n'a pas duré longtemps car le curé a accepté que je vienne vivre avec lui. Chez lui, j'avais une toute petite pièce d'à peine 9 m2 et je pouvais à peine rentrer mon pied dans le lavabo et devais replier mon lit, mais j'étais très heureux avec ce prêtre.
À la fin, j'étais très fatigué et ma sœur m'a dit « tu fais une dépression » et le vicaire général m'a demandé si je pouvais changer. Et je suis allé comme vicaire à Ste Thérèse de Chatou et au bout d'un an j'étais curé. En même temps le père Louis Rodhain était à Notre-Dame de Chatou, un vosgien avec un caractère affirmé, mais très bon. Un grand cœur, un grand sensible, mais mort très vite à la suite d'un accident de voiture. Il avait fondé la conférence St Vincent de Paul jeunes. Il avait déjà utilisé les progrès de la liturgie en mettant tous les autels face au peuple.
J'ai toujours été au service des paroisses et je n'ai jamais refusé ce que m'a proposé l'évêque. J'ai toujours été heureux. À Saint-Cyr-l'École, c'était Peppone et Don Camillo ; à l'époque c'était très communiste. Ensuite Neauphle-le-Château pendant 6 ans et Rambouillet 11 ans, jusqu'à la retraite à Versailles. Et là encore avec beaucoup de moments joyeux, à Ste Bernadette, comme chanoine titulaire à la cathédrale, et à la prison des femmes avec une équipe remarquable d’aumônerie.
Pour vous, qu’est-ce qu’être prêtre ?
Être prêtre, c'est vivre profondément sa foi dans l'espérance et la charité, en étant disponible à tous grâce au célibat, dans la prière, spécialement le bréviaire avec toute l'Église du monde, et la messe avec les fidèles. C'est être en équipe entre prêtres et laïcs et en contact avec l'évêque.
Des moments difficiles, c'est normal qu'ils existent. J'ai eu des vicaires faciles à vivre. Mais dans les moments difficiles, j'ai toujours été soutenu par les fidèles et par mes collègues. Un prêtre n'a pas à dire qu'il n'est pas heureux.
Vatican II ?
Jean XXIII est un homme important dans ma vie, il m'a beaucoup marqué. J'ai eu l'occasion de le toucher de près quand il était nonce à Paris et que j'étais séminariste. Il allait chez les bouquinistes, et ils lui faisaient des cadeaux. Il faisait du canot sur la Seine. Il m'avait bien rendu service en faisant de la soutane un habit de chœur et en me recommandant d'avoir un costume qui me faisait reconnaître comme prêtre, pas une soutane en toutes circonstances. Avant même de lancer le concile contre l'avis de beaucoup.
Dans l'Église, avant le concile, il y avait des choses qui me rendaient malheureux : dire le bréviaire en latin, je n'y comprenais rien. Célébrer en latin, cela n'exprimait pas ma relation avec les fidèles. J'ai dû célébrer pendant un camp scout avec un interprète qui traduisait le latin en français pour les enfants !
Passer à la langue locale, cela a été un événement. Cela m'a permis de méditer ces textes, les psaumes…
La place de la Bible : jusque-là c'était défendu. Et la première bible que nous avons utilisée avec Mgr Thomas, c'est la bible de Segond.
Pour ce qui est de l'écriture sainte, surtout à Pontoise, nous avions fait venir un dominicain compétent qui nous a initiés une fois par mois pendant 2 ans. Il nous a expliqué la composition de l'écriture sainte, etc.
Le concile était œcuménique, ne l'oublions pas. Il m'a beaucoup apporté ; avant 68, il y a un curé à Ste Bernadette qui a ainsi commenté cet événement : « Les évêques, ils avaient le Saint Esprit dans le bonnet. »
Il a convoqué tous les évêques, pendant plusieurs sessions.
Cela n'a pas été très vite reçu, car on a reçu les textes après, et on les travaillait en équipe.
Un autre grand changement est la création de l'assemblée des évêques de France. Elle a été constituée à ce moment-là et les évêques n'ont plus dépendu directement du pape.
Et puis, le rôle des laïcs : j'en ai été heureux, mais cela n'a pas toujours été facile car nous n'avions pas été formés à cela. Et les laïcs ont pris en charge le catéchisme et on les a formés pour cela, à côté des religieuses.
Mais on n'a pas eu les manuels tout de suite et il y a eu pas mal de difficultés.
Les célébrations de catéchisme, c'était important.
Il faut aussi rappeler l'évolution du sacrement de confirmation. On a cherché à l'adapter, à le lier avec la communion solennelle, mais ce n'était pas clair, car la communion solennelle, c'est une invention française. La confirmation, cela se faisait en série, à la queue leu leu, avec un seul parrain ; alors que maintenant il faut faire une demande écrite et c'est fait par les vicaires épiscopaux et il y a eu une retraite préalable.
D'autres nouveautés ont été la préparation au baptême des petits enfants et la préparation au mariage. Les fiancés venaient de me voir un peu mais je n'avais pas de soutien. Il y avait un questionnaire dont on connaissait les réponses d'avant (!). Ensuite j'ai évolué, on fait du CPAM et cela prend du temps, avec des laïcs engagés qui accompagnent. J'ai démarré cela à Chatou.
Au début, j'ai baptisé très très peu d'adultes. Et on n'avait pas de matériel pour les préparer. Maintenant il y a beaucoup de catéchumènes avec 2 ans de préparation. C'est bien.
Et actuellement, on assiste à une baisse des baptêmes car les parents ne se sentent pas capables d'éduquer leurs enfants chrétiennement.
Comment vivez-vous l’évolution de la société ?
La société actuelle, je ne la vois pas très bien : misère, logement, chômage et puis des tas de lois qui ravivent des vieilles querelles comme la laïcité…
Je suis un peu inquiet, le fossé entre riches et pauvres s'agrandit. Et tous ceux qui dorment dehors toutes les nuits !
Le chômage, je me souviens de cet homme qui n'avait pas osé le dire à sa famille et il partait tous les matins pour aller dans la rue.
Comment vivez-vous l’évolution de l’Église ?
Quant à l'Église, elle évolue lentement, grâce entre autres à l'assemblée des évêques de France et des laïcs. On sent que des diplômes religieux sont donnés à des laïcs et c'est une force de l'Église. Le rôle du prêtre, c'est de reconnaître les laïcs comme collaborateurs.
Les conseils pastoraux cela n'existait pas, ni les assistants paroissiaux et le curé faisait la pluie et le beau temps.
Et puis, le synode sur la famille : je suis heureux qu'on ait un pape comme cela ; toute l'Église travaille, même à Versailles.
Le Saint Esprit nous accompagne, car nous avons eu une progression dans les papes pour sortir l'Église de sa torpeur administrative et elle avait trop de pouvoir dans certains pays. Elle s'en sort petit à petit et c'est comme cela qu'elle se sauvera.
« La joie de l'évangile » : ce compagnonnage entre les deux papes. Le texte avait été commencé par Benoit XVI et a été continué par François. Nous avons un pape extra. Il l'était déjà en Argentine et il l'est toujours maintenant.
Je ne vis pas les différents courants dans l'Église car je ne suis pas dedans. Cela fait 20 ans que je suis en retraite.
Et avant, là où j'allais, c'était sans problème.
Votre vision de l’avenir ?
Pour moi dans les dossiers les plus urgents de l'Église, le plus délicat est celui de la formation des jeunes, la catéchèse et le soutien des parents qui veulent aider leurs enfants. C'est très difficile. Des paroisses ont fait des réunions de parents, car les catéchistes remplacent les parents… c'est un problème pour l'Église.
Ce qu'il faut, c'est développer les aumôneries de lycée, de collège.
Mon message aux jeunes : chercher la place de Dieu dans leur vie, à travers leur témoignage aux autres, des temps forts de prière. Certains le font, les pèlerinages sont un peu réservés à certains, mais c'est bon.
Quel message principal aimeriez-vous transmettre ?
Mon message principal : que l'homme reste digne dans tous les domaines, liberté, égalité et fraternité. Respecter tout homme quel qu'il soit.
Au nom de saint Vincent de Paul à Versailles, des laïcs accueillent les parents à l'entrée de prisons. À Saint Symphorien il doit y avoir des gens qui n'ont plus rien et qui sont accueillis.
Et des gens comme cela sont allés à Lourdes pour Diaconia et cela a donné un souffle.