Léon-Josef Suenens
Voici parus les Actes d’un colloqe organisé en 2009 sur la coresponsabilité dans l’Église. En 1968, le cardinal Suenens, un acteur reconnu du concile Vatican II, publiait un manifeste sur La coresponsabilité dans l’Église. En divers lieux, la notion a été mise en pratique par clercs et laïcs comme dans la communauté Saint-Luc à Marseille. Ce livre décrit, Au miroir de la sociologie, de la théologie et de la psychologie, la réalité de la coresponsabilité dans l’Église, la tension entre ce qu’elle devrait être et ce qu’elle est actuellement : comment la coopération entre clercs et laïcs mais aussi entre laïcs peut-elle être exercée pour le bien de l’Église ? Le sociologue Olivier Bobineau aborde le problème dans la « gouvernementalité » (Foucault) des paroisses. Dans cette institution, le curé n’a pas toujours eu le pouvoir absolu : au Moyen Age central, il dépendait de ceux qui le nommaient. Il a obtenu un peu de pouvoir dans la cura animarum, au travers le monopole des sacrements et en particulier de la confession après le concile de Latran IV (1215), mais sans celui de la gestion des biens de l’Église, laissée aux laïcs riches. Cette gestion partagée est remise en cause au profit du curé par le concile de Trente (1545-1563). Mais la grande période des curés est le 19e siècle, quand ils sont formés de façon uniforme au séminaire et reconnus comme soutiens de l’identité locale par leur action de bienfaisance et d’éducation. Au 20e siècle, l’identité tridentine s’étiole et le christianisme s’adapte pour répondre aux besoins de la mission mais sans que l’institution ne bouge. À la fin du 20e siècle, nous sommes passés de « la logique de l’enclos gouverné par un centre » à celle du « rassemblement volontaire d’individus autonomes » (Code de droit canon, 1983), autrement dit, à un fonctionnement de type associatif, pour une paroisse qui doit être à la fois « communion » et « mission » dit Jean-Paul II (Christifideles laici, 1988). L’engagement des laïcs est promu, pour compenser la pénurie de prêtres mais aussi pour participer au développement local. Or les rapports des croyants avec l’institution ont changé. D’une « religion des pères », ils sont passés à une « religion des frères » (Hervieu-Léger), ce qui impose un mode nouveau de gouvernance dans lequel l’institution n’est pas entrée. Celui-ci est fondé théologiquement dans cet ouvrage par Alphonse Borras à partir du slogan de l’Assemblée plénière de l’épiscopat français en 1973 : « Tous responsables en Église » et de l’exhortation apostolique Christifideles laici : « En vertu de cette dignité baptismale commune, le fidèle laïc est coresponsable avec tous les ministres ordonnés et avec les religieux et religieuses de la mission de l’Église ». Ainsi le baptême met chacun au service de Dieu et de son Église par les tria munera docendi, sanctificandi et regendi (trois "missions": enseigner, sanctifier, gouverner), en n’oubliant pas que munus (pluriel munera) en latin signifie autant charge que devoir et responsabilité. Mais ceci ne détermine pas une pratique et donc le mot « coresponsabilité » est une promesse bien plus qu’une réalité. Celle-ci se réalise à partir de la notion de communion, au sens de ce qu’est la vie trinitaire : tous les fidèles y sont présents, à cause de leur participation à la grâce par les sacrements. Il suffit alors d’y ajouter la synodalité (avec l’étymologie de cheminer ensemble chacun à son rythme mais en égaux) pour parler d’une dynamique d’ouverture à l’universel. Ces mots revisités de communion et de synodalité dressent une nouvelle manière de faire Église dans le contexte actuel du passage des catholiques de la domination sociale à une minorité aux frontières incertaines, non sans nostalgie pour la paroisse mythique et révolue du 19e siècle. Les enjeux psychosociologiques sont enfin examinés pour saisir ce ratage du rapport entre mission et gouvernance. La délégation dans la communauté paroissiale peut être ressentie comme un sacrilège, une perte de compétence ou la crainte de la manipulation, mais en tout cas elle déstabilise et provoque des conflits. Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’expérience de certaines communautés est racontée dans une grande variété de situations canoniques, entre Marseille, Florence, Paris et Lille. Chacune décline ici sa manière de percevoir la coresponsabilité en commentant trois mots : identité, altérité, liberté. L’identité naît de la responsabilité, construite à partir d’attributs culturels variés. L’altérité engage la responsabilité de l’autre. La liberté de poser des questions sur tout ce qui interroge est un préalable de la communion. Pour les participants au colloque de 2009, la nouvelle ecclésiologie commence par le baptême. Ils ressemblent à notre CCBF comme des grands frères. Le printemps d’un nouveau christianisme, plus ouvert, plus dynamique, plus utopique… ne semble pas si loin. Nicole Lemaitre La coresponsabilité dans l’Église, utopie ou réalisme ? dir. Olivier Bobineau et Jean Guyon, Préface Mgr Georges Pontier, Paris, DDB « Religion & Politique », 2011, 270 p., 20 €.