Que pensez-vous, de manière générale, de l’Église d’aujourd’hui et de la situation des chrétiens dans le monde ?
L’Église est une multinationale. Les défis sont différents d’un continent à l’autre, voire d’un pays à l’autre. Globalement l’occident est une société sécularisée, néo-païenne. Sous certains aspects, cela peut être considéré comme une chance. Les témoignages sont devenus plus authentiques. Nous sommes dans une situation proche des communautés des origines du Christianisme.
L’Église de Belgique est moins prophétique que les Églises des autres pays d’Europe. La mobilisation autour des grandes causes y est faible. Tout se passe sans faire de vagues. La Belgique a été, pendant longtemps, une forteresse du catholicisme, une Église institutionnalisée. Il n’y a pas été nécessaire d’apprendre à défendre sa foi, à développer une identité et profiler ses différences, contrairement à la France de l’après 1789 par exemple. Cette sécularisation belge peut aussi être vue comme une chance car elle pourrait se faire révéler une plus grande authenticité. Elle pourrait faire une place à un élan plus prophétique. Il faudrait pouvoir faire émerger ces témoignages authentiques, cette Église confessant sa foi. Cela rendrait peut-être, à cette Église, ce petit supplément d’âme dont elle a tant besoin.
Qu’est-ce qui a préparé votre engagement dans l’Église ?
Mon père aurait voulu être prêtre, mais cela n’a pas été possible vu son niveau d’éducation. Avant de partir à la guerre, il avait demandé à ma mère de veiller à nous permettre de faire des études gréco-latines chez les jésuites, même si cela risquait de se révéler au-dessus de nos moyens.
Il avait aussi dit à ma mère qu’il lui semblait que mon frère aîné pensait à la prêtrise.
Personnellement, j’ai pensé à la prêtrise dès l’âge de 5 ou 6 ans. Près de la crèche, j’ai dit au Christ que je serais prêtre pour pouvoir vivre en proximité avec lui, pour lui et avec lui.
Quatre prêtres de ma paroisse ont été des modèles, chacun dans leur différence : le premier était brillant, le deuxième engagé socialement, le troisième était amoureux de la liturgie, enfin le quatrième était un homme d’intériorité.
Dès l’enfance, j’étais sensible à la beauté de la prière, de la liturgie et de la vie paroissiale.
J’ai eu la chance d’être soutenu, guidé et encouragé dans ma vocation mais tout en discrétion, sans être conditionné. J’ai été remarqué par mon doyen à qui j’ai pu parler de ma vocation. Il était mon confesseur. Il a pu m’aider tandis qu’un jésuite m’a aidé à découvrir la prière. Il m’a offert un livre de méditation à l’attention des jeunes.
J’ai progressivement voulu être prêtre diocésain. Mon grand frère m’y a aussi encouragé.
Mon évêque, mon doyen, les jésuites rencontrés, mes 3 frères et 2 oncles ont vraiment joué un rôle de père dans ma vie.
Adolescent, je n’avais pas une bonne santé. Je me suis donc investi dans la sphère intellectuelle. Dès mon entrée au séminaire, mes ennuis de santé ont disparu. En devenant prêtre, j’ai aussi acquis une facilité de contact et d’expression que, jusqu’alors je ne me connaissais pas. Je me suis découvert une belle assurance, j’avais reçu le feu en moi. Le sacerdoce a déployé mon humanité et mon affectivité. J’ai développé beaucoup de contacts en faisant des conférences et des récollections à Namur ou à Bruxelles.
Quels ont été vos engagements dans l’Église et dans votre formation ?
J’ai été ordonné en 1964.
À 18 ans, en 1958, j’ai commencé des études de philosophie à l’Université Catholique de Leuven. En même temps, je suis entré au séminaire Léon XIII. J’ai ensuite été envoyé à Rome pour étudier la théologie à l’Université Grégorienne. Je suis revenu en Belgique pour faire un doctorat en philosophie. J’ai défendu ma thèse en 1968. J’ai aussi fait l’Agrégation de l’Enseignement Supérieur en 1974. J’ai été chargé de recherche au FNRS, puis chargé de cours et ensuite professeur.
Une première partie de ma vie s’est ensuite déroulée dans le cadre universitaire.
Pendant 2 ans, j’ai exercé une charge de paroisse, comme vicaire dominical, tout en étant chargé d’encadrer les séminaristes francophones au séminaire Léon XIII. Je m’occupais de la formation des futurs prêtres. J’y suis resté jusqu’en 1978. J’y ai notamment accompagné Johan Bonny.
En 1978, je suis chargé de fonder le séminaire Saint-Paul à Louvain-la-Neuve. Nous sommes d’abord hébergés dans un petit appartement. Les étudiants fréquentent l’université catholique de Louvain, située sur le même campus, car le séminaire Saint-Paul est un séminaire universitaire. Ces échanges avec d’autres étudiants sont très riches. Le nouveau bâtiment du séminaire est inauguré en 1980. Au début, les séminaristes n’étaient que 7 ou 8 pour atteindre 50 séminaristes, souvent belges et français, quand je suis devenu évêque de Namur. J’étais invité à donner des conférences assez régulièrement. Cela me permettait d’avoir des contacts avec beaucoup de paroissiens.
J’ai été désigné comme évêque de Namur en 1991 et je me suis senti très à l’aise en paroisse. J’ai vraiment voulu être présent dans mon diocèse. Aussi, 8 fois par an, je partais habiter 17 jours dans une des régions de mon diocèse. Je l’ai fait pendant 6 ans. Ensuite, j’ai continué, mais les périodes étaient moins longues.
Le début de mon ministère comme évêque n’a pas été aisé. J’ai dû gérer un dossier difficile. En 1991, j’ai voulu réformer le séminaire de Namur. Certains fonctionnements ne me semblaient pas corrects. Tous les professeurs ont démissionné. J’ai donc dû fermer le séminaire quelques temps pour la partie qui concerne l’enseignement de la théologie. La philosophie est restée ouverte. Il n’y avait plus que trois ou quatre séminaristes. Je les ai envoyés ailleurs, à Liège et à Bruxelles notamment. Deux ans après, j’ai pu rouvrir. Cela a suscité une véritable tempête. Maintenant, tous les séminaristes francophones y étudient.
En tant qu’archevêque, je fais également beaucoup de visites en paroisse.
Pour vous qu’est-ce qu’« être prêtre » ?
C’est rendre le Christ présent à l’Église, comme Il l’a voulu par le choix de ses apôtres. C’est le rendre présent en tant que prêtre et époux de son peuple. Le Christ a épousé l’humanité.
Les 3 ministères du prêtre et de l’évêque font la beauté de ce métier : le bonheur d’annoncer la Parole de Dieu, et d’annoncer celui qui est à l’origine de cette parole, le rendre présent à son peuple par les sacrements et être le berger présent à son peuple dans la mission pastorale. La célébration d’un sacrement est un grand moment, accentué par le fait de la succession apostolique. Le Christ a besoin d’hommes pour le rendre présent à son Église en tant qu’époux bien-aimé.
L’Eucharistie est le sacrement central. Le prêtre en est la courroie de transmission. Il permet de rendre le Christ présent à son peuple. En avançant en âge, célébrer la messe, moment intense et prenant, devient difficile tellement je me sens affectivement pris, émotionnellement touché. Le sacrement de la réconciliation est tout aussi prenant. C’est un grand moment de pacification du cœur humain.
Deux sacrements préparent à l’eucharistie : le baptême et la confirmation. Deux sacrements guérissent : la réconciliation et le sacrement des malades. Deux sacrements nous envoient en mission : le mariage et l’ordination.
Le rôle du prêtre est tellement prenant et riche que je ne ressens pas de solitude. Ce n’est pas lourd. J’ai un tempérament qui me permet de faire face facilement et de n’être pas trop affecté, tant je vis de belles choses. Je ne suis pas trop vulnérable et je partage très rarement mes difficultés avec quelqu’un. Même dans la prière, je confie rarement des éléments de ma vie. Ma prière est tournée vers le Christ. La prière est action de grâce et émerveillement. J’y confie les soucis des autres.
La situation actuelle des prêtres suscite en moi de l’admiration. Beaucoup exercent leur ministère avec beaucoup de don d’eux-mêmes.
Certains, je le reconnais, vivent mal le célibat comme d’autres personnes vivent mal le mariage.
Je pense qu’il y a, chez certains, des déficiences dans leur formation, sur le plan liturgique, doctrinal ou moral. Ils versent alors dans une forme de « bricolage » et sont mal structurés. Tous ne sont pas concernés. La formation des prêtres a évolué dans le temps et n’est pas identique dans tous les séminaires. Certains courants idéologiques ont laissé des traces fortes. Une synthèse ne s’est pas faite. On a commencé à penser par slogans, par mots d’ordre, par idées toutes faites. Certains prêtres ont été marqués par des courants liturgiques où tout était permis, où on faisait comme on voulait. Ainsi, en paroisse, certains textes n’étaient plus lus, car on trouvait qu’ils ne convenaient pas. On censure alors la Parole de Dieu. Au niveau de l’enseignement, ce même courant s’est fait ressentir. Certaines matières étaient enseignées de manière approfondie quand d’autres étaient oubliées comme la morale sociale, économique ou politique. Certains fidèles n’ont jamais entendu parler de l’authentique enseignement de l’Église dans la morale familiale ou conjugale. Il y a alors dans leurs savoirs de véritables lacunes, des silences. Globalement la situation est saine mais il y a des lacunes.
Beaucoup d’abandons ont été constatés juste après le concile avec une accentuation très forte au début des années septante. Ces abandons sont liés, pour moi, à un déboussolage sur le plan intellectuel et doctrinal. Il y a eu un manque de recul critique par rapport aux slogans en vogue. Cette génération a été très influencée par une lecture parcellaire des textes du concile qui s’est révélée souvent tendancieuse. Leur interprétation a été hâtive. Elle n’a pas été précédée d’une lecture attentive de tous les textes de base, des sources primaires d’information. Cette mauvaise interprétation a engendré de la confusion et des amalgames entre la démocratie du monde et le fonctionnement de l’Église.
Par exemple, dans la succession des textes, le chapitre sur le Mystère de l’Église précède celui sur le Peuple de Dieu qui précède encore celui sur la hiérarchie et le rôle de l’évêque. Cet ordre des textes risquait d’être mal interprété, et a été mal interprété, avec une confusion calquée sur le monde politique contemporain où le pouvoir est une émanation du peuple. Le fonctionnement de l’Église est différent. La hiérarchie de l’Église reçoit sa mission de la succession apostolique des apôtres choisis par Jésus, tout en restant au service du peuple. Beaucoup de prêtres ont été emportés par cette mauvaise conception de la hiérarchie.
« Gaudium et spes » également a été mal interprété dans certaines formations, considérant, erronément, que l’Église devait se modeler sur le monde, qu’elle devait revisiter sa doctrine pour l’adapter au monde. C’est tout le contraire qu’il faut faire, comme le dit St Paul (Rm 12, 2) : « Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l'intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait. » St Paul avait une faculté extraordinaire d’adaptation, mais il gardait intactes la nouveauté et l’originalité du Christ.
Certains concepts qui demandaient du discernement n’ont pas été bien discernés. Par exemple, célébrer face au peuple n’est pas dicté par Vatican II, qui ne parle pas de cela. Cela a été un fait, puis une habitude qui a ensuite été validée. On a fait une extrapolation du concile. Célébrer face vers l’orient et donc, accessoirement, avec le dos au peuple de Dieu, c’est avant tout célébrer tourné vers l’orient, vers le Christ ressuscité. Ce n’est pas contraire au concile. Célébrer face au peuple a des côtés positifs mais comporte le danger de mettre le prêtre trop en avant. Une solution pourrait être, par exemple, de célébrer la liturgie de la parole en se tournant vers le peuple et l’Eucharistie en se tournant vers le Christ, vers le Père, vers l’orient. Célébrer face au peuple peut aussi signifier un dialogue de l’époux vers l’épouse. Une autre solution pourrait être de mettre, sur l’autel, une croix de bonne dimension pour que tous soient tournés vers le Christ et le Père.
La célébration en langue vernaculaire est aussi issue d’une habitude validée par la suite. D’après le concile, le latin reste la langue de la liturgie avec, cependant, une exception pour les lectures.
Enfin, le vêtement liturgique signifie qu’on a revêtu le Christ, qu’on n’est plus simplement soi- même, qu’on s’est effacé.
Parlez-moi de Vatican II.
Les conciles ont toujours été des lieux de conciliation de plusieurs écoles laissant le champ libre à la discussion, mais aussi aux empoignades. Les conciles ont toujours dû éviter de s’affilier à un courant philosophique déterminé ou à une école.
Vatican II a donné des textes splendides qui sont comme des programmes à réaliser. Il faut cependant faire la part entre le concile et le méta-concile, c’est à dire tout ce qu’on lui a fait dire.
Le concile a permis un rééquilibrage de la vision de l’Église comme le fait ressortir le texte « Lumen Gentium ». L’Église est ainsi rendue plus proche du Nouveau Testament et des Pères de l’Église, favorisant un retour aux sources.
Il a ouvert à une conception plus riche de la Révélation et de son lieu de manifestation que sont les écrits des apôtres et les écritures saintes. Certains textes de Vatican II sont de belles façons de parler de la Vierge et de la vie consacrée. Mais il y a eu de mauvaises interprétations ou des conclusions déformées. Ainsi, l’ouverture au monde a été orientée dans le sens de la relation à l’autre, laissant peu de place à la prière personnelle, à la solitude. Cela rend plus vulnérable sur le plan affectif. Or la vie de prière est indispensable. Elle va à la rencontre de la fidélité du Christ et permet notre fidélité.
Vatican II ouvre également plus largement la Parole de Dieu à tous. Les lectures de la messe dominicale sont rendues plus variées avec la création d’un cycle d’alternance, sur 3 ans, de 3 lectures par dimanche.
Le concile a aussi voulu désencombrer la liturgie des couches ajoutées pour en redécouvrir l’essence.
Enfin, le concile a voulu ouvrir l’Église aux grandes questions de l’humanité, à ce qu’elle vit et à la façon de se situer par rapport aux grandes évolutions de l’époque. Le concile est marqué par l’optimisme des années 60, la liberté religieuse et l’œcuménisme. Il n’a pas encore produit tous ses effets et reste encore largement à découvrir, tout comme les Évangiles. Le magistère est un organe autorisé à l’interprétation et à l’explicitation.
Ce qui a changé, ce qui change dans l’Église.
Partout, la pratique religieuse est moindre.
La vie des prêtres aujourd’hui est difficile et exigeante. Ceux qui ont connu une vie plus simple ont dû faire preuve de beaucoup de résilience. Les jeunes montrent de la fidélité et de l’engagement dans ce qu’ils font. Je suis cependant inquiet face au risque de surmenage.
La pénurie de prêtres se fait plus ressentir en Flandre. J’encourage la nomination regroupée de prêtres. Je les encourage aussi à collaborer, à mener une vie commune dès le début du sacerdoce. Je le désire pour tous. C’est ce que j’ai voulu réaliser en fondant la Fraternité des Saints Apôtres à Bruxelles.
L’amitié des paroissiens pour leur prêtre, combinée à une forte spiritualité, permet de vivre la solitude avec le Seigneur, soutenu et accompagné par des frères et des sœurs dans l’Esprit. Dans mes visites pastorales, je me veux être présent aux paroissiens. Mais je ne fais que passer. Je conseille alors à mes confrères d’être une véritable présence proche des paroissiens. Et aux paroissiens, je leur demande d’être attentifs à leur prêtre, d’avoir des attentions délicates et de la sympathie.
Sa vision de l’avenir
L’avenir absolu est l’eschatologie. C’est la fin de l’Histoire, la venue de Jésus dans la gloire.
À l’intérieur de l’histoire, il est difficile de prévoir. Seul Dieu connaît l’avenir.
L’avenir va vraisemblablement se passer en dehors de l’Europe. Il va se jouer en Asie ou en Afrique.
Une crise recèle des chances, des occasions à saisir. Ainsi, la sécularisation en Europe est une chance qui permet de faire émerger une foi plus réfléchie, plus libre, plus confessante. Il faut savoir ramer à contre-courant, s’expliquer. Tout ne va plus de soi. Il faut avoir réfléchi sa foi profondément. La confrontation avec l’Islam peut aussi être vue comme une chance, même s'il y a des dangers. L’Islam nous fait mieux prendre conscience de notre identité et nous fait poser de bonnes questions. Par exemple, prie-t-on assez ? Notre carême est devenu, en occident, un carnaval permanent pour des raisons commerciales. Il y reste cependant une dimension de partage. La liturgie le manifeste. En Afrique, en Asie et en Amérique Latine, il y a une effervescence de la foi de l’Église.
Aimeriez-vous ajouter quelque chose ? A-t-on oublié quelque chose ?
Je crois toujours en un réveil possible. Il y a des lieux de renouveau.
Le synode récent a attiré l’attention sur le péril démographique en occident, le vieillissement accompagné d’un faible renouvellement de la vie.
Un autre grand enjeu, comme le disait Benoît XVI, est l’écologie de la planète et l’écologie humaine, à savoir la sauvegarde de la création dans son état présent. En effet, nous ne sommes plus dans le paradis terrestre et pas encore dans le paradis céleste, les 2 autres états de la création. Le désordre est cependant croissant. La vie, à l’intérieur du désordre, amène de l’ordre. Elle est une fantastique organisation. Elle est une enclave dans le désordre.
L’homme n’est pas qu’un prédateur. Il a aussi une dignité. Il doit respecter la nature, son berceau et il en est le gardien. Il lui est supérieur. Traiter l’humain comme un prédateur, dont il faudrait limiter la croissance pour protéger la terre, est une erreur.