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Prêtre pour accueillir et être accueilli

Qu’est-ce qui a préparé votre engagement dans l'Église ?

Je peux dire que j'ai eu un instituteur et une institutrice à l'école primaire catholique qui m'ont éveillé à cette idée d’être prêtre. À la réflexion, je pense que leur suggestion se basait sur le fait de ma réussite scolaire. Ils savaient que mes parents n'avaient pas les moyens de me faire faire des études et que ce serait dommage que je retourne labourer les champs, en étant paysan. Ce fut plus un éveil qu'un conditionnement.
À l'époque, en 1950, être prêtre représentait pour moi une fonction essentiellement cultuelle, celui qui faisait de belles cérémonies, qui avait une aura, qui était devenu quelqu'un d'un autre niveau, un notable.

Comment vous êtes-vous engagé dans l'Église ?
Au petit séminaire, c'est l'expérience des camps-mission qui a été pour moi très marquante. À la fin de la classe de première, je pensais que je partirais à la fin de l'année de terminale. Les études m'intéressaient, mais être prêtre… j'étais hésitant, surtout à la perspective de vivre cette solitude...
Qu'est-ce qui a fait que j'ai continué ma formation au séminaire ? Plusieurs événements ont joué.
C'est le camp-mission qui m'a retourné ; là j'ai découvert un aspect du sacerdoce, un rôle de présence aux gens, une façon d'être en dialogue avec eux dans un milieu qui s'annonçait déchristianisé. Cette orientation missionnaire m'allait bien, donc je suis revenu pour continuer en me disant que j'avais le temps de voir plus tard.
Je suis parti au grand séminaire deux années. Puis c'est le départ à l'armée : deux années dont 22 mois en Algérie, dans le bled, sans savoir si je reviendrais à la fin de mon service militaire. J'étais sans conviction sur mon avenir de prêtre. Là, je me suis trouvé en lien avec un aumônier général (Le Père François de l’Espinay) très accueillant, très proche, avec une forte spiritualité et que l'on rencontrait à Alger lors de
« récollections » pour les séminaristes soldats. Ce fut pour moi un modèle, il a eu une influence sur ma décision de poursuivre. Son ouverture, sa disponibilité m’ont fait penser que ça valait la peine d’être prêtre ainsi. De plus, étant déclaré séminariste, j'avais un rôle d'animateur dans la compagnie, rôle que je retrouvais à nouveau et que j'exerçais en mettant sur pied des veillées, comme celles de Noël et aussi des rencontres de prière, le dimanche soir : des sortes d’ADAP avant l’heure (Assemblées Dominicales en l’Absence de Prêtre). J'étais sensible à ce rôle important du prêtre plus qu'à son activité d'organisateur de culte, je voyais comment donner du sens aux célébrations essentiellement basées sur le partage de la Parole de Dieu.
Retour au séminaire : heureusement, entre temps, les professeurs qui étaient des prêtres diocésains avaient changé : les sulpiciens les avaient remplacés. On respirait davantage qu'avec le précédent supérieur. Ils étaient plus charpentés intellectuellement. Auparavant, ce n'était vraiment pas formidable du point de vue de la sollicitation intellectuelle. Et puis, on nous inculquait une spiritualité de moine, avec une insistance sur le bréviaire et une sacralisation de la fonction sacerdotale, mettant en avant la pompe de belles cérémonies…

Vatican II : comment y avez-vous participé?
J'ai été ordonné en 1965, puis je suis parti à Rome à la Grégorienne passer une licence de théologie. Ce fut un travail intellectuel stimulant qui nous était proposé, qui m'a fait prendre du recul par rapport à ce que j'avais fait précédemment. Je suis arrivé à Rome trois mois avant la clôture du concile. Déjà au grand séminaire on suivait beaucoup le concile. Je sentais qu'on sortait d'une phase d'étouffement, que l'Église gagnait le grand large, qu'on allait vers l'ouverture. Nous en avions déjà un aperçu avec les expériences et les écrits des Fils de la Charité, de la Mission de France, et le monde n'était plus présenté comme un lieu de perdition. Et là, à Rome, ça devenait officiel!
Les trois premiers mois, il y avait beaucoup de réunions en coulisse avec Helder Camara, Schillebeck, Congar... et j'étais très assidu. Leurs paroles répondaient à tout ce que j'attendais sur la mission du prêtre, la place à donner au laïcat, la vision de l'Église, j'étais en accord parfait avec eux ! À la Grégorienne, les jésuites étaient professeurs (les cours souvent en latin!). On pouvait choisir les cours : j'en ai suivi un très intéressant, qui ne faisait pas partie de mon cursus, sur saint Jean. Il y avait des séminaristes de tous les coins du monde : des séminaires (ou collèges selon l’appellation officielle) de tous les continents du globe.
Je portais la soutane que j'avais abandonnée à Luçon, je confessais beaucoup, la 2° année, dans des paroisses où les curés faisaient appel à la veille des grandes fêtes. Petit détail : je jouais au ping-pong et fis un tournoi en double avec celui qui est devenu le Patriarche Bartoloméo. Les prêtres étudiants du séminaire français avaient un régime différent de celui des séminaristes. Parmi ceux-ci, certains étaient envoyés par leur diocèse (ce qui était mon cas, comme prêtre). D’autres arrivaient là en raison du choix de leur famille. Le peu de ministère que j'exerçais en plus des études était classique. J'allais même dire la messe (la première année) dans une grande famille aristocratique romaine dont les membres ne cachaient pas leur nostalgie de l’époque du fascisme ! À côté de cela, nous vivions vraiment dans ce souffle du concile, jusqu'à sa clôture, à laquelle j’assistai dans la basilique Saint-Pierre. Et je suis resté marqué par le discours final de Paul VI, évoquant les premières appréhensions, lors de la décision de Jean XXIII, à peu près en ces termes : « À la peur d’un affrontement de l'Église avec le monde il y a eu au contraire un parti-pris de bienveillance envers ce monde » ! Ainsi, l'Église ne se situait plus comme une citadelle assiégée, mais en partenaire du monde contemporain. Tout mon ministère a été marqué par cette déclaration. À Luçon, on nous parlait – et c’était heureux – du concile. À Rome, je le vivais !

Et votre engagement dans l'Église ?
Je rentre en 1968 en France, en Vendée, très à l'aise et regonflé par ces années romaines.
Je suis nommé professeur au séminaire des vocations tardives, chargé de mettre à niveau des élèves qui ne passaient pas le bac pour les préparer à rentrer au grand séminaire.
Puis je passe deux années au petit séminaire comme professeur de français avec un rôle d'animateur.
Puis l'évêque a voulu m'envoyer au collège Richelieu à la Roche-sur-Yon. Je me suis débattu avec mon évêque pour ne pas y aller ! Il a fait appel à la promesse d’obéissance faite à l’ordination pour que je dise
« Oui » finalement. J'y suis resté 1 mois et demi ! Je suis allé voir le vicaire épiscopal pour lui dire que je ne resterais pas, que je n'étais pas prêtre pour cela ! Un projet avec une équipe de prêtres du diocèse de Bordeaux et de son évêque avait envisagé que je les rejoigne. Finalement, je suis alors parti en paroisse, comme vicaire et aumônier de lycée public, avant de rejoindre 5 ans plus tard Fontenay-le-Comte, comme aumônier à temps plein, des établissements de l’enseignement public, où je suis resté 11 ans.
Cela m'a beaucoup marqué. Ce fut pour moi une forme de dépouillement : la fonction cultuelle était plutôt réduite, celle d’animateur bien plus importante dans le temps consacré. Les jeunes venaient à l'aumônerie où il y avait beaucoup de débats : c’était dans les années 1975. Ils avaient une recherche de sens dans le bouillonnement des idées d’après 68. J’étais regardé avec commisération par d'autres prêtres enseignant dans les lycées privés, qui pensaient que je n'avais pas grand-chose à faire, sinon d’aller seulement à la pêche à la ligne alors qu’eux s’adressaient à la masse, au grand nombre. Je n'emmenais pas très souvent les jeunes à l'église, mais nous avions des célébrations à l’Aumônerie, très simples, avec les jeunes et les parents. Ces années leur ont donné une colonne vertébrale, une façon de regarder la vie, de se tenir debout dans la vie. J'ai été heureux de les retrouver dans la suite pour célébrer leurs mariages. Les liens avaient continué lors de leur vie étudiante, Et, tous les ans, depuis une dizaine d’années, on se revoit car l'un d'eux a acheté une résidence secondaire en Vendée, avec une vigne prétexte à des vendanges en un temps assez bref, suivi d’un temps long de convivialité et de nouveaux débats.

Qu'est-ce qu'être prêtre ?
J'ai découvert, en aumônerie de l’enseignement public, que j'étais l'hôte qui doit se faire accueillir, lors des démarches avec le proviseur, les chefs d'établissement, à propos des emplois du temps pour assurer des heures qui officiellement s’appelaient des cours d’instruction religieuse. Le contenu de ces rencontres ne se réduisait évidemment pas à un enseignement, mais plus souvent à des échanges et des partages sur leur vie et sur la vie.
Être prêtre, c'est être accueilli, se laisser accueillir; c'est encore ce que je vis à l'aumônerie de prison (Il y a une maison d'arrêt à la Roche sur Yon). On ne rentre pas en pays conquis chez des gens qui sont chez eux, sur leur terrain. On est loin du triomphalisme de l'Église d'autrefois. Il faut descendre de son piédestal, vivre dans l'humilité, être un parmi les autres.
Or, tout cela est la suite du Concile. Savoir aussi travailler avec d’autres : une laïque est « aumônière » officielle. Tout cela, je sens que le nouveau clergé veut le balayer. Avec certains de mes confrères du doyenné, nous sommes sur deux plans différents, on marche sur deux visions parallèles.
Être hôte, dans les deux sens du mot (accueilli et être accueilli) et comme prêtre, ne pas se situer au-dessus, mais être celui qui accueille (« Venez à moi »), mais qui a aussi à être accueilli là où je suis envoyé.
C'est la même chose à la prison; quand je célèbre, je suis proche des détenus physiquement, car la salle est petite. Je choisis aussi d’être proche en leur donnant la parole après la lecture des textes : ce sont eux qui font un peu l'homélie lorsqu'ils disent ce qu'ils pensent en répondant par exemple à la question : « Quel visage de Jésus vous trouvez dans ce passage ? »
C’est une de mes convictions que chaque personne, quel que soit son itinéraire, peut dire quelque chose sur la façon dont il reçoit la Parole. Mais c'est délicat aussi pour moi, car je suis sur une corde raide. D'une part je n'ai pas à les juger pour ce qu'ils ont fait (il s'agit de prévenus dont je sais que certains sont des criminels) et ils peuvent parler sans crainte d'être mal vus, et d'autre part, ils sont souvent dans le déni par rapport à leurs actes et par rapport à la justice sur laquelle ils ont beaucoup de doutes. Et moi qui dois les écouter, je ne dois pas être complice de ce déni. Je parle beaucoup, dans mon ministère paroissial (homélies et réunions diverses) de cette expérience annexe d'aumônier de prison qui me plaît beaucoup.
Oui, l'image du prêtre a bougé :  au départ, il  est sacré, ce n'est plus cela maintenant, la plupart des paroissiens me tutoient, m'appellent par mon prénom, je suis de plain-pied avec eux. J’ai appris – et choisi – de descendre du piédestal.

Comment vivez-vous l'évolution de l'Église ?
Je n'aurais pas été heureux si j'avais été seul, mais avec les laïcs, j'ai été très heureux. Finalement, si on retient de notre époque qu'on a laissé des laïcs prendre des responsabilités, qu'on a compté sur eux, j'en suis très content car c'est le plus important, même si on dit aussi qu'il y a moins de prêtres et moins de monde
dans les églises. N'est-ce pas plus important que les prêtres ? Dans les paroisses, les LEME (Laïcs en mission ecclésiale) sont rémunérés. C'est bien, car il ne faut pas qu'il n'y ait que les prêtres qui soient rémunérés par l’institution, sinon on maintient un mur entre prêtres et laïcs. Il faut une reconnaissance des baptisés qui ont leur place dans l'action de la mission de l'Église et cela, pas seulement par un « ordre de mission écrit ».
Mais, face à tout ce mouvement pour désacraliser, donner toute leur place aux laïcs, tous ces efforts, il y a des évêques qui font le mouvement inverse. C'est décevant. L'an prochain, je prendrai ma retraite et le spectacle que je vois n'est pas encourageant ! Comment les choses vont se passer ? Mais aussi, je pense que beaucoup de chrétiens souffrent de cette nouvelle vision d’une Église qu’ils souhaiteraient plus ouverte. En clair, plus conciliaire. On peut et on doit leur faire confiance. Sinon, on perd l'espérance. Mais dans l’avenir, il y aura sûrement des clashs – au sein du clergé ou entre clercs et laïcs !
Moi aussi, j'ai eu des clashs avec certains jeunes prêtres dans des réunions de doyenné. Dans ces réunions, sont aussi présents des LEME et des bénévoles, membres d’équipes pastorales. Mes affrontements n’étaient pas seulement en raison de mes désaccords. Je voulais aussi montrer aux laïcs qu'ils doivent pouvoir eux aussi s'opposer car ils ne se sentent pas toujours le courage de dire leur opposition aux propos de ces prêtres. Ceux-ci pensent que nous – les vieux – nous sommes des aigris parce qu'ils sont (dans le diocèse) aux postes de responsabilité. Je pense que les responsables de doyennés devraient se manifester davantage lors de la journée qu'ils passent avec l'évêque pour lui montrer leur opposition, même s’il faut reconnaître que certains se sont engagés dans cette voie.
Auparavant, les choses ne se passaient pas comme cela ! Je me suis affronté parfois avec mes évêques, mais on pouvait s'expliquer avec eux! L’un d’eux, par exemple, m’avait reproché d’avoir dévoilé en assemblée générale ce qui avait été évoqué dans son bureau. Nous avons pu nous expliquer. En fait je n'ai pas eu de gros conflits avec mes évêques, car on n'a eu en Vendée que des évêques conciliaires qui, sans avoir été présents au concile, avaient des options pastorales tout à fait dans la ligne de Vatican II. On allait dans le même sens, je n'ai eu que de petits accrochages, mais nous avions une visée pastorale commune Ce n’est pas le cas à l’heure actuelle : nous avons de profonds désaccords. C'est dur à vivre mais je relativise la difficulté en me disant, qu’après tout, je n’ai pas à me préoccuper uniquement de la survie d’une Église, mais de l’avancée du Royaume. Et pour reprendre la parole d’un Père de l'Église : « Certains se croient à l’intérieur et ils sont dehors. D’autres se croient à l’extérieur et ils sont dedans. » (Saint Augustin).

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Sur le mode de l'humour : On ne sait pas trop où on va, mais on y va ! Il y a du flou, il n'y a pas de plan de ce qui va se passer, mais l'essentiel est de se mettre en marche !