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Prêtre en mission d'Action Catholique aux périphéries et auprès des gens du Voyage

Que pouvez-vous dire de votre enfance ?
Je suis né à Bois de Céné en 1934, dans une famille de 4 enfants, de parents instituteurs catholiques à l'école privée de cette commune de Vendée.
Mon premier choc : comme j'étais le fils de l'instituteur catholique, le curé me donnait des droits que les
autres n'avaient pas. « Premier à la première  communion » alors que mon petit voisin qui allait à l'école publique était le dernier. Déjà je comprenais qu'il y avait des choses qui n'allaient pas dans l'Église !
Le curé, un peu paresseux, ne faisait pas de catéchèse, seulement réciter quelques prières.
Mes parents fréquentaient beaucoup la cure, (c'était le curé qui les payait) ils le critiquaient beaucoup, et moi, je ne l'admirais pas, et pourtant déjà je voulais être prêtre.
J'avais une sorte d'admiration pour le « sacré », avec les autres enfants, on jouait à la Messe, on se déguisait avec des rideaux, et je faisais le prêtre. Mes grands- parents et toute la famille baignaient dans la religion, et, tout petit, je priais souvent tout seul. J'allais servir la messe avant le lever du jour, de mon plein gré. Aujourd'hui, je suis sceptique sur le retour de certains rites liturgiques, mais je reconnais que les enfants peuvent être touchés par le sacré et la liturgie, et curieux de Dieu. J'ai dit, dès l'âge de 4 ans, que je voulais être prêtre, et ce n'est pas mes parents qui m'ont influencé, ni un prêtre qui passait à cette époque dans les écoles pour recruter de futurs séminaristes.

Quelle a été votre formation ?
Mon père, prisonnier en Allemagne, de 39 à 45, m'a posé la question, à son retour : « Veux-tu être prêtre ? » Je suis parti, tout fier, au petit séminaire de St Laurent sur Sèvre. Malgré mon chagrin d'être éloigné de ma famille (je pleurais le soir dans mon lit), j'ai tenu bon, car c'était difficile de ne revenir en famille que tous les trois mois.
Les conditions, aussitôt la guerre, étaient rudes, la discipline stricte, les professeurs prêtres, mauvais pédagogues. Il fallait beaucoup apprendre par cœur, et pendant toute la scolarité, jusqu'au bac que j'ai raté, j'étais presque toujours le dernier de la classe.
Nous avions la messe quotidienne très tôt, avec un temps de méditation, mais pas d'éducation à la prière, davantage des rites et des « sacrifices à faire » et à comptabiliser !
Par rapport à la sexualité, nous vivions dans la crainte du péché, le souci de la « pureté ». Il nous fallait mettre un short sous la douche....
En terminale, sont arrivés deux prêtres, précurseurs de Mai 68. L'un d'eux venait de Rome, avec un doctorat  en  théologie  et  des  idées  qui  nous  paraissaient  révolutionnaires  (Il  s'est  marié  après  les événements !)
Il décida de nous faire confiance et de nous laisser sans « surveillant » pendant les études.
On était éblouis par sa joie, son humanité, son souci d'annoncer l'évangile dans la vraie vie des gens, et déjà on sentait les tensions entre lui et les prêtres professeurs.
Au grand séminaire de  Luçon, (150 jeunes de 20 à 25 ans) nous avions un supérieur très strict : nombreux, nous étions deux par chambre, et il était interdit de nous parler. J'ai réussi à tenir ce challenge du
silence pendant une année, mais pour quoi ? On était un peu jugé sur ces performances de sacrifice et de discipline !
Mais nous gardons tous, cependant, de bons souvenirs de notre vie fraternelle et joyeuse pendant 5 ans.

Deux  ans  et  demi  de  service  militaire,  en  Allemagne,  dans  un  régiment  de  tirailleurs  algériens musulmans, (puisqu'ils étaient toujours français, ils ne pouvaient pas rester en Algérie pendant la guerre, ni en France!)
J'ai fait l'expérience de vivre dans un autre monde, seul dans une chambre avec 11 musulmans. Ils me respectaient beaucoup et me gardaient du « kaoua chaud », chaque matin à mon retour d'une messe où j'avais la permission d'aller en ville.
Secrétaire dans la Chancellerie du régiment, j'ai vécu à côté d'une jeune fille allemande, interprète, avec laquelle j'ai partagé des gâteaux et beaucoup de paroles, elle savait que je me préparais au sacerdoce, mais au moment du départ, elle m'a déclaré qu'elle m'aimait. J'étais trop craintif et naïf pour l'avoir deviné auparavant, et nous ne nous sommes jamais recontactés.

Le retour au grand séminaire fut difficile pour beaucoup, surtout pour ceux qui arrivaient d'Algérie et qui retombaient dans un monde clérical et obsolète.
Mais, dans ces années 1957 – 1960, nous ne le vivions pas trop mal, soucieux de suivre le Christ crucifié, et joyeux de nous préparer à vivre le sacerdoce au milieu des gens de Vendée, et, pour certains, désireux de partir au loin en pays de Mission.
La spiritualité se résumait parfois dans une phrase en latin qu'on nous répétait :   
« Terrena  despicere  et amare  celestia ! » « Mépriser les  choses  de la Terre  et  aimer  celles du ciel ! »

Nous avions des professeurs chaleureux, mais que nous sentions tiraillés entre leur obéissance à l'Église, leur rigueur intellectuelle et leur souci de nous préparer à notre service de pasteur dans un monde en changement.
Nous étions 120 petits séminaristes en classe de 6ème et nous arrivions une quarantaine au Sacerdoce...

Et votre vie de prêtre ?
Ma première nomination : un cadeau ! Comme j'avais raté mon bac, le Supérieur me dit : « Nous  avions prévu de  vous nommer comme surveillant dans un collège, mais sans le baccalauréat, nous sommes obligés de vous mettre vicaire dans une paroisse ! »
Vicaire aux Sables d'Olonne, quel bonheur ! Pas grand-chose à faire, il y avait beaucoup de prêtres :
messes matinales, confessions, visites aux malades, célébrer le dos au peuple, patronage avec les enfants sur la plage, en soutane noire. Peu de préparation aux mariages … et je découvrais les mariés, en me retournant dans les dernières minutes de leur messe !

En 1962, nommé vicaire à Pouzauges. Là, le prêtre qui m'avait précédé avait fondé des équipes de JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) et d’ACO (Action Catholique Ouvrière). Sans rien connaître de l'action catholique, je me suis plongé chaque soir dans l'accompagnement d'une équipe de garçons ou de filles ou d'ouvriers adultes, souvent jusqu'à minuit : à écouter leur vie en usine, leurs solidarités, leurs actions …
Là, vraiment j'ai plongé dans la vie des gens, là... je suis né... à l'âge de 28 ANS !
Avant chaque messe du matin, j'étais au confessionnal, et les veilles de fêtes je confessais du matin au soir, il y avait même un car qui faisait la navette entre l'usine Fleury Michon et l'église pour amener les ouvriers.
C'est là que j'ai saisi bien des aspects de la vie des gens et compris le poids de leurs souffrances, de leur famille, de leur travail. Je suis né à la vraie vie... à Pouzauges.
Je me retrouve aussi directeur d'une colonie de vacances de 150 filles avec une vingtaine de monitrices. Un  travail quotidien pour gérer le budget, anticiper les embauches, préparer la pédagogie. Avec la
catéchèse dans les écoles, les réunions tous les soirs, la visite aux malades et chez les gens... du temps pour la prière et la lecture … ; c'était une vie intense et passionnée. Mais je n'étais pas bien préparé à ces responsabilités.

En 1964, on nous autorise à quitter la soutane, à dire la messe en français, face au peuple : une vraie libération. Enfin les textes de la Bible en français et une liturgie qui nous semblait plus « juste » !
Mais, déjà je puis dire que j'ai vu se préparer les évènements de Mai 68.
Peu à peu, il y avait une prise de conscience de la classe ouvrière dans ce bocage vendéen, un besoin de prendre la parole et de réagir à des conditions de vie.
Lors d'élections municipales, le candidat à la Mairie m'a accusé d'avoir contribué, par mes propos en
réunion d'ACO, à son échec au poste de maire. C'est vrai qu'en équipe les militants partageaient leur vie et essayaient de faire le lien avec l'évangile et leur foi. On vivait une expérience intense en réunion avec les jeunes ou les adultes (Voir – Juger – Agir -) et c'est l'Action Catholique qui a changé mon cœur plus que les textes du Concile qui me réjouissaient aussi !
En révision de vie d'action catholique, je découvrais que tous ces militants entraient dans LE MOUVEMENT MÊME DUQUEL SONT NÉES LES ÉCRITURES DE LA BIBLE ; par leurs paroles libérées et leurs actions, ils devenaient plus homme et femme, c'est une révolution dans ma vie de prêtre de participer à leur vie où Dieu s'incarnait et les faisait se relever.

Lors d'une session de formation de prêtres en ACO à Redon, en entrant je découvre la banderole au- dessus du podium : « LA TERRE EST GROSSE DE DIEU ».
À moi, on m'avait toujours enseigné que Dieu venait du ciel, et là j'assimile peu à peu que la terre est remplie de la présence de Dieu, que, par Jésus, Dieu a pris chair dans notre terre et que le Royaume est là au milieu de nous. Et la session a permis de partager toutes les recherches de l'Esprit de Dieu dans les actions humaines. Bien sûr, il a été question de solidarité, de syndicat, de politique, de dignité …...
En revenant, dans ma voiture, je me suis demandé, si moi, fils d'un instituteur catho, j'allais un jour m'autoriser à voter socialiste !

J'accompagnais une équipe de JOCF : une dizaine de filles, employées de maison chez les patrons du secteur.
Elles racontaient tout de leur vie et elles m'ont demandé si je ne pourrais pas aussi réunir leurs patrons qui
étaient chrétiens. (Le directeur de Fleury Michon, le futur maire de Pouzauges et d'autres directeurs.)
Une équipe d'ACI (action catholique des milieux indépendants) a démarré comme ça. Et pendant MAI
68, en préparant avec crainte une homélie pour la messe du dimanche, j'avais montré le texte à ces patrons avant de parler à l'église. En Vendée, nous étions encore « des  ruraux à l'usine » et de la part des prêtres de Nantes, d'Angers ou de Brest, je sentais un peu de mépris, car les ouvriers n'étaient pas rendus aussi loin dans la prise de responsabilité et les engagements, que dans les grandes villes du Pays de Loire.

Après Mai 68, je suis nommé aumônier diocésain de la JOC pour la Vendée.
La dernière parole entendue en quittant Pouzauges, de la bouche d'une paroissienne :
« Je suis  contente  que  ce curé bolchevique  quitte  la paroisse ! » J'avais regardé dans le dictionnaire l'origine de ce mot …je ne savais pas !

À la Maison du diocèse, en 68 c'est un véritable chaudron: des débats, des paroles, des analyses entre une quinzaine de prêtres aumôniers de divers Mouvements. Un incident eut lieu lors d'une célébration avec l'évêque. Comme certains prêtres n'avaient pas revêtu leur aube pour la messe, l'évêque a interrompu la célébration pour leur demander de ne pas prononcer les paroles de la consécration. Plusieurs prêtres et quelques laïcs ont riposté en enfermant l'évêque quelques heures !!!
Je reconnais que j'ai moi-même célébré tout simplement autour d'une table avec du pain et du vin, avec des laïcs en fin de réunion, avec mes parents même, et par des échanges sur l'évangile d'une grande qualité, sauf une fois où ma mère nous a interpellés : « Arrêtez, les   hommes,   le   vin de messe   va   tourner vinaigre ! »

Les Gens du Voyage
En 1968, une jeune fille de Vendée va voir l'évêque pour lui signaler que des gitans sont présents dans son village ainsi que dans plusieurs communes et qu'elle a leur a demandé s’ils étaient croyants et si un prêtre venait les voir « Bien sûr que non ! »
Lors d'une réunion, l'évêque demande si un prêtre serait volontaire pour être « aumônier des gitans ».
J'ai tout de suite pensé que cette mission était pour moi. Et le vicaire épiscopal en me donnant l'accord de l'évêque m'a dit « Tu n'auras pas  grand-chose  à  faire !  Pourvu  qu'il y ait  un nom dans l'annuaire pour ce service ! »

J'ai été leur aumônier pendant 44 ans et aumônier national adjoint pendant 6 ans.
J'ai dormi, mangé, célébré la messe avec eux dans des trous, auprès des décharges municipales, et j'ai défilé fièrement au milieu d'eux, entre deux rangées de photographes, à Lourdes ou aux Saintes Maries.
Ce service, apparemment éloigné de l'Action catholique, m'a donné une grande unité dans ma vie de prêtre.
Car, dans le monde ouvrier, ou avec les Gens du Voyage, je vivais l'évangile en me donnant aux plus pauvres, en les écoutant et en donnant la parole à ceux qui étaient exclus.
C'était une vraie diaconie, j'allais vers eux gratuitement, sans chercher à les faire rentrer dans l'Église, je m'engageais avec eux et pour eux. Nous avons fondé une Association (Loi 1901) pour leur donner la parole et mettre en place un Centre Médico-social et une aide à la scolarisation.
Des petits rassemblements locaux ou des grands pèlerinages leur permettaient de se nourrir de la Parole de la Bible et avec une équipe, nous cherchions les mots les plus simples et les signes les mieux adaptés pour les baptêmes et les sépultures.
Cet effort de simplicité et de justesse dans les rites a été un souci quotidien de ma vie de prêtre, et les
Gens du Voyage ont eu une influence sur ma manière de prêcher et de célébrer dans tous les milieux.
Mais un échec pour moi : je n’ai jamais réussi à ce qu'une personne du voyage devienne responsable de leur communauté pour rassembler et annoncer l'Évangile.

Ma vie en paroisse
J'avais presque 70 ans quand j'ai été curé pour la première fois à St Hilaire des Loges. Être curé, avoir cure, avoir soin d'une population locale est une belle expérience.
On n'est pas curé tout seul, il y a de nombreux laïcs qui conseillent, qui discernent, qui agissent dans
chaque paroisse, et c'est un bonheur à chaque changement de trouver des laïcs déjà formés et disponibles pour de multiples services, et qui sont « le vrai levain dans la pâte ».
J'avais presque toujours vécu en paroisse, mais à St Hilaire j'avais la charge de sept clochers. Le nombre des prêtres avait beaucoup diminué en Vendée, et à la suite du Synode diocésain lancé par l'évêque Santier, des petites équipes d'animation s'étaient formées pour veiller à la proximité de l'évangile, équipes composées de laïcs.
Il y a longtemps que le noyau de la vie de l'Église n'est pas « que la paroisse ». Désormais les gens ne vivent pas en relation uniquement sur leur territoire, les relations se font par réseaux (sports, travail, écoles, associations) et nous voici à l'ère des réseaux numériques … L'action catholique et les Gens du Voyage m'avaient habitué à vivre l'Église par des réseaux et pas seulement par la paroisse, mais la paroisse reste en Vendée un bon centre de partage évangélique.

Depuis 50 ans, les chrétiens de Vendée délaissent peu à peu la pratique de l'Eucharistie le dimanche ; et la sécularisation des familles et de la culture va accroître cet abandon de la messe dominicale.
Il faut être réaliste devant ce fait, mais nous avons la chance en Vendée d'avoir des équipes de laïcs qui assurent avec joie les services d'accompagnement des sépultures, des maisons de retraite, la catéchèse des enfants, l'aumônerie des collèges et lycées, les permanences d'accueil, de solidarité, de préparation des liturgies. Il y a dans notre département des bénévoles très nombreux qui n'hésitent pas à s'engager, et ce trésor vient de tout un travail fait par les Mouvements d'Église comme la JAC - la JOC - l’ACE - le MRJC- l’ACO, CMR, scoutisme et autres…depuis des années.

Et maintenant ?
Le Pape François donne une espérance nouvelle à beaucoup de gens qui s'étaient éloignés de l'Église. Il provoque un questionnement.
Le Synode sur la Famille à Rome donne l'espoir que des avancées vont se faire dans l'Église,
Mais il peut aussi créer des divisions profondes.
Je me réjouirais que des jeunes prêtres avec des jeunes chrétiens trouvent des manières nouvelles de transmettre la foi et d'annoncer l'Évangile … mais ce qui me bouleverse, c'est de voir que certains jeunes reviennent à des pratiques et à des rites liturgiques que nous avons abandonnés, car nous ne les trouvions pas
« justes ».
Le monde change si profondément et si vite que je ne sais pas ce que l'Église sera demain.
Pour le moment je vis ma mission d'aumônier dans un Carmel de quelques religieuses, habillées comme au XVIème siècle, mais accueillantes et simples.

C'est un cadeau, après une vie mouvementée, de prendre une heure de méditation silencieuse chaque matin et de chercher des mots simples pour dire ma foi, lors de la messe quotidienne.
Chaque jour, je découvre quelque chose de nouveau dans les paroles et les actes de Jésus et j'espère que
les plus jeunes vont trouver aussi des manières neuves d'annoncer la Joie de l'Évangile.