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Passionné pour Dieu et pour le peuple

Je suis né en 1937 à La Roche-sur-Yon. À 9 ans j’ai su que je serai prêtre… Personne ne m’en avait jamais parlé..., mais j’avais été au petit séminaire. Au petit séminaire, ils ont voulu me foutre à la porte. Cela m’a permis d’apprendre à travailler tout seul.
Il a fallu apprendre que mes parents n’étaient pas des héros. Je l’ai compris dès 6 ans.
Moi, j’étais un gars de la ville au milieu des petits paysans.
À 16 ans j’ai tout lâché : le foot, l’athlétisme… Je suis passé de la foi de l’enfant à celle de l’adulte. La seule chose qui comptait : le Christ.

Avec le recul, le contexte familial a-t-il joué un rôle ?
Oui, très certainement, j’ai été élevé dans un contexte de foi agissante. Mon grand-père maternel, breton, avait été élevé chez les Jésuites. Ma mère l’admirait beaucoup, elle m’a transmis cette admiration.

Si bien que la nouvelle que vous avez annoncée de vouloir être prêtre…
N’a posé aucun problème. Cela ne les a pas surpris, enfin, d’un certain côté si. Pour mon père cela a été un peu plus difficile, mais il n’en a jamais parlé parce que…, quand même, j’étais le seul garçon, et il rêvait pour moi (lui qui avait connu l’usine à 16 ans) que j’aie une profession au-dessus de la sienne (aide-comptable). Que je passe mon bac, c’était déjà extraordinaire.
Plus tard, je crois qu’ils ont été encore plus contents quand je leur ai dit que je voulais être religieux. Pour eux, comme pour moi, c’était aller au bout de la vocation.

Comment avez-vous connu les Fils de la Charité ?
Mes professeurs étaient liés aux premiers prêtres ouvriers ; c’était en 54. Certains étaient à la Mission de France. Régulièrement, tous les mois, on leur écrivait et eux nous disaient ce qu’ils faisaient dans leurs paroisses. À partir de là, j’ai redécouvert un peu plus mes racines, la prière aussi… J’étais lié à tous ces gars.
C’est au moment du service militaire que, pour moi, le problème n’était pas d’être prêtre, mais d’abord religieux. C’est devenu clair : être religieux, c’était être chez les Fils de la Charité. Je les connais, je m’y trouve bien. Je ne suis pas rentré chez les Fils à cause du fondateur que je ne connaissais pas, mais à cause du style, de la façon d’être.
Au Séminaire, en 1959, c’était le début du concile avec Jean XXIII. On n’était pas préparé au changement. Pour nous, c’était les dogmes à remettre à l’ordre du jour. On n’avait pas la notion de ce qui allait arriver après. Il y a eu pendant 5 ans un énorme bouillonnement : on a découvert l’Église Universelle. Mais tous les évêques n’ont pas eu la même implication dans le concile.
J’ai été ordonné à Issy-les-Moulineaux en juin 1965.
Les professeurs de la Catho étaient conseillers des évêques à Rome. Tous les jours, La Croix donnait les décrets proposés, puis votés. On pouvait les étudier.
Tout un bouillonnement a commencé avec Vatican II…, avec la Mission de France, les Fils de la Charité, le Prado… Chez les Fils de la Charité, il y a d’abord le désir de vivre en communauté.
À l’époque, nous avons été 15 prêtres à être ordonnés Fils de la Charité, et quand je suis arrivé dans la Paroisse St Vincent de Paul de Clichy, on m’a dit : « Essaie de trouver du travail. » J’ai commencé à aider les communaux sur la place du marché.
Au bout de deux ans, comme les prêtres ouvriers étaient reconnus, je suis passé à un travail à mi-temps. Je parlais espagnol (au séminaire, on avait un labo de langues), je me suis donc fait embaucher – comme on dirait maintenant – comme technicien de surface. En fait, c’était du nettoyage industriel, presque tous étaient étrangers et cela m’intéressait de travailler avec des étrangers.
Avant de partir au Mexique, j’ai travaillé deux ans, quelques heures par semaine. Il fallait calculer de façon à avoir les 260 heures pour être à la Sécu. Je complétais en travaillant le samedi.
À la paroisse, l’espagnol m’a permis d’avoir quelques contacts. Les travailleurs portugais et espagnols commençaient déjà à arriver (ils travaillaient dans le bâtiment). Les femmes venaient avec les maris, mais ne parlaient pas le français. Il fallait parler leur langue pour faire les baptêmes.
On avait un séminariste Fils de la Charité portugais, lui prêchait et moi je disais la messe. Il m’avait un peu expliqué la prononciation en portugais. C’était le moyen d’être un peu plus près des gens qui étaient sur la paroisse : s’adapter à qui était là. Le problème n’était pas qu’eux s’adaptent à nous, mais que nous, nous nous adaptions à eux.
C’était une équipe super soudée. On s’engueulait entre nous, de temps en temps lors des réunions, mais une fois que les décisions étaient prises, tout le monde marchait comme un seul homme. C’était tout un style.

Quel était le contexte sociologique au moment du démarrage du Concile ? Vous avez employé le mot « bouillonnement ».
Oui, bouillonnement parce que ce sont des ruisseaux qui sont devenus fleuve. Il y a d’abord eu le choc de la guerre et l’arrivée dans les usines de paysans, ce qui a complètement changé le paysage français. Ce choc a été très important, peut-être plus sur la région parisienne qu’en province. Certaines paroisses sont devenues des sortes de centres sociaux où les gens se retrouvaient pour envoyer des colis, où l’on s’entraidait les uns les autres. Il y a eu tout un travail de solidarité entre chrétiens et non-chrétiens pendant l’occupation.
De plus, à cette époque-là du côté de l’Église – et je crois que c’est important – la Mission de France, le Prado, les Petits Frères du Père de Foucauld, les Fils de la Charité, les Communautés missionnaires ont travaillé au renouvellement des paroisses dont ils avaient la charge. On y prêchait tous pour transformer les gens et arriver à ce que les hommes puissent communier. Il s’agissait d’agir sur le terrain pour mettre les laïcs dans le coup. Il y avait tout un tas de choses en train de bouger. Et ça c’était avant le Concile, dans les années 45/60.

Les Fils sont-ils passés au travers de la condamnation des prêtres ouvriers ?
Non, on n’est pas passé au travers dans la mesure où cela a été une espèce d’espoir qui avait été tranché. Ceux qui travaillaient en usine (une centaine en tout) n’ont pas pu continuer mais ont été soutenus, en 54, par certains évêques. L’évêché de Paris par exemple a plus ou moins fermé les yeux. Il y a des gars qui ont continué à travailler en usine, un peu contre Rome, en marge de l’Église.
Il y avait les marins de la Mission de la mer, eux n’ont pas été touchés, ainsi que les prêtres qui étaient dans les services de santé. Les infirmiers c’est pareil, ils ont pu poursuivre leur travail. C’est une chose un peu oubliée, mais il a fallu attendre 10 ans (la fin du concile) pour retrouver la possibilité pour les gars de reprendre le travail. Oui, c’est tout un renouvellement avant le Concile – autour des années 60 – qui était enclenché.

Quand vous abordez la guerre d’Algérie, vous dites qu’une formation bien particulière avait été nécessaire après le retour des premiers appelés.
Oui, j’étais à Luçon à l’époque. La guerre d’Algérie posait des tas de questions. On ne savait pas comment se situer. Il y avait une différence de sensibilité et de connaissances entre ceux qui étaient sur Paris et ceux qui étaient en province où on ne savait pas trop ce qui se passait.
Les gars sont partis sans beaucoup de formation... Ils ont été marqués par ce qu’ils ont vu. Ils sont revenus au séminaire. On vivait en équipes, on peut dire intergénérationnelles. On faisait une espèce de psychanalyse des gars qui revenaient : ils avaient besoin de parler et nous, ça nous intéressait aussi de savoir ce qui se passait. Avec tout ça, on a eu pendant deux ans une préparation indirecte et quand on partait, on savait où on mettait les pieds, à quoi on allait s’affronter. Et même spirituellement, on était préparé.
C’était le moment où sortait la Bible de Jérusalem et on l’avait au Séminaire. Avant, il n’y avait pas de bible à transporter facilement. Quand je suis parti, j’ai eu dans mon battle-dress le Nouveau Testament et je lisais. On allait en opération et quand j’avais à faire la garde ou je ne sais trop quoi, je sortais mes Évangiles et je lisais un bout d’Évangile.
On a réussi à faire des groupes de chrétiens dans chaque compagnie. C’étaient tous des types de la Troisième Région Militaire, des Bretons et des Vendéens. Quand il y avait 100 ou 150 gars, on avait 3, 4, 5 chrétiens qui se retrouvaient tous les soirs et qui priaient. Ils s’engageaient non seulement à ne pas torturer, mais aussi à ne pas participer, ni même à aller voir ce qui se passait, en disant qu’on était contre. Il y avait tout un contexte qui était assez fort.
C’est sûr que cette période a marqué toute une génération de prêtres. Nous nous sommes retrouvés en Algérie à être confrontés pendant deux ans à la possibilité de mourir tout de suite, mais aussi à une union avec Jésus-Christ que nous n’aurions pas vécue de la même façon, dans une autre situation.

… et autour de vous, on devait le sentir.
Peut-être, oui… On ne discutait pas de ces choses-là, mais les gars, vraiment, ils nous respectaient. C’était clair : c’est de là que pour moi, j’ai réalisé que j’étais religieux et que Jésus-Christ était ma vie. Dans ma tête, c’était comme ça : si j’ai une grenade qui éclate, je suis quand même avec Jésus-Christ, si je suis aveugle, je suis quand même avec Jésus-Christ. C’était ça qui était premier. Ce n’était pas le fait d’être prêtre pour être prêtre, c’était plus un contrat personnel.

Comment se passaient les courriers avec la France ? La famille ?
On ne disait pas grand-chose. C’est quand je revenais (je suis revenu deux fois) qu’on en parlait parce que ça faisait partie des consignes qu’on se donnait entre nous : dire ce que l’on vivait. La plupart des journaux étaient censurés, ils se censuraient d’eux-mêmes.
Il y avait toute une population complètement perdue, comme partout. C’est là où tout s’est compliqué. À partir du moment où il y a une indépendance qui se joue, il y en a qui ont envie de rester dans le statut d’avant, il y en a qui ne savent pas mais se mettent du côté du plus fort et, à un moment, ils ne peuvent plus faire marche arrière. C’est vrai partout.
À l’époque, il y avait un million et demi de Pieds Noirs d’origine européenne. Les Algériens de souche avaient un statut inférieur aux autres. Même pour entrer dans l’administration, ils n’avaient pas les mêmes droits. Beaucoup, surtout dans les villes, avaient des métiers : charpentiers, maçons, petits commerçants, etc. Ils faisaient de petits jobs et ils ne savaient pas où aller. Les grands propriétaires, c’était autre chose.
Nous ? Comment dire, on avait le respect du combattant d’en face. Les gars risquaient leur peau pour leur pays, pour défendre leur terre. Ils n’étaient pas beaucoup et ils se battaient jusqu’au bout.

Pouvez-vous revenir sur ce qui a été dénommé « l’affaire Spellman » ?
Vers 1966/67, la guerre du Vietnam avait repris, mais avec les Américains. Le Cardinal Spellman (cardinal de New-York), avec l’arrivée des Américains à Saigon, a fait un discours aux soldats américains comme quoi ils étaient là pour défendre la civilisation chrétienne ou quelque chose comme ça. Je me rappelle que nous avions mis un grand calicot sur le devant de l’église à Clichy : « PAS D’ACCORD CARDINAL SPELLMAN », comme on avait fait avant pour la guerre d’Algérie ou pour d’autres colonies françaises.
Il y avait aussi une espèce d’opposition très forte jusqu’au Concile, je peux même dire une haine, par rapport au communisme. Et cela se répercutait dans l’Église. Tout ça jouait.
La première fois que l’on m’a dit qu’il fallait faire la différence entre une idéologie et une personne, ça a été très important. Je ne sais plus à quel moment cela a été dit… sinon on condamnait.
Avant, dans les années 50, il y a eu Madeleine Delbrel, elle avait bien fait la distinction avec tout ça.
Franco a fusillé des prêtres basques parce qu’ils soutenaient les Républicains, parce qu’ils étaient d’abord Basques et demandaient l’indépendance. Au moment du Front Populaire, on a vu l’Église catholique contre l’État Républicain.

1968 Medellin.
On peut dire que Medellin, c’est le Concile adapté au continent latino-américain. De fait, il y a eu là à la fois des évêques et des penseurs qui ont modifié toute une orientation.
C’est à partir des années 70 qu’on a commencé à parler de la Théologie de la Libération. Pour la Théologie de la Libération, ce sont les pasteurs qui disent : « Notre peuple vit la Théologie de la Libération, comment nous, allons-nous théologiser ce que les gens nous disent et en même temps comment allons-nous les aider à aller plus loin ? »
L’ennui de la Théologie de la Libération, c’est que les théologiens n’avaient pas d’autres instruments philosophiques pour penser. Ils l’ont expliquée avec des principes marxistes un peu trop marqués. Cela a foutu la trouille à Rome.
D’un certain côté, ça n’a peut-être pas forcément beaucoup avancé, mais de là, quand même, sont sorties les communautés de base qui étaient dans cet esprit : « Qu’est-ce qu’on vit ? Qu’est-ce qu’on en pense ?et qu’est-ce qu’on propose aux autres ? Et comment transforme-t-on ? » Être chrétien, c’est être chrétien engagé.
C’est intéressant parce que le dernier bouquin du pape François « La joie de l’Évangile » va finalement dans ce sens-là. Lui dit : « On ne peut pas être chrétien sans réfléchir à la réalité dans laquelle on est sans décider de la changer. » C’est ce courant-là qui a été porté par les religieux.
C’est l’ensemble de l’Amérique Latine qui a pris le tournant. Certains l’ont pris très fort, d’autres beaucoup moins. Il y a eu aussi beaucoup de casse avec les congrégations : de grands séminaires et de grands noviciats de filles ont mis 4 ou 5 des leurs à vivre dans des quartiers pauvres, au milieu des gens. Ils n’étaient pas trop préparés. Cela a fait tout un tas de remue-ménage et a créé des difficultés.
On vivait des situations de fous. J’ai été 5 ans au Brésil sous la dictature militaire (les gens ne l’imaginent pas) ; on ne savait pas si, le jour même, on arriverait ou pas jusqu’au poste de police. C’est tout un autre contexte. On ne peut pas être héros 24 h/24.

C’est-à-dire ?
Prendre des positions fermes face à la dictature, donc défendre les pauvres contre la torture.

Peu à peu, de quoi avez-vous été témoin ? D’un Concile appliqué à l’Amérique Latine ?
Il y avait les communautés de base mais cela ne touchait pas toutes les classes sociales, mais les milieux populaires. Les communautés de base sont nées à la campagne, elles étaient très adaptées à la campagne. En ville, cela a été plus difficile. D’abord, il y avait les structures paroissiales qui pouvaient encore exister… et puis les gens, à la campagne, étaient plus libres de leur temps… Un gars pouvait se permettre de s’arrêter et de se retrouver avec d’autres.
Il y avait un esprit de solidarité là-dedans, parce qu’en Amérique Latine, il y avait et il y a encore un sens communautaire que nous, nous n’avons pas. Dans les communautés paysannes, ils ont toujours vécu comme ça. L’ensemble de la communauté faisait vivre ceux qui ne pouvaient pas travailler, les plus vieux. C’était vraiment un système communautaire, hérité de la tradition inca.
En ville, les ingénieurs, les gros techniciens vivaient à la méthode européenne. Ils ne connaissaient pas le dessous ; ils ne voulaient même pas le voir. Les différences de salaires étaient énormes. C’était vraiment un autre monde. Si bien que, maintenant, ce sont vraiment des quartiers entiers qui sont de véritables citadelles. Il y a des gardiens à l’entrée pour que les autres – qui ne sont pas du quartier – ne rentrent pas.

Cuba est très différent du reste de l’Amérique Latine. Il y a eu la Théologie de la Libération partout ailleurs. Mais les Cubains n’étaient pas préparés ; ils ne comprenaient pas qu’on puisse utiliser le langage marxiste pour parler de théologie, ils ne comprenaient pas qu’on pouvait s’aider avec des réflexions un peu communistes.
L’Église catholique, dans son ensemble, a été très vite contre Fidel parce qu’il y a eu la nationalisation des écoles, l’expulsion des prêtres… Et puis, ils étaient déjà préparés avant à être conservateurs, alors que le peuple, lui, a suivi Fidel Castro. C’est très différent, il y a eu la Théologie de la Libération partout ailleurs, mais les Cubains, eux, n’étaient pas préparés. L’Église était en porte à faux… C’est compliqué : tout était mélangé… On est aussi dans des régions où l’on est obligé d’avoir un masque pour se protéger. On peut être dirigeant et tenir un discours auquel on n’adhère qu’à moitié. On est habitué à avoir un masque selon la personne avec laquelle on est. Ce qu’il faut c’est « ne pas être en conflit avec la personne en face de soi ». Il y a des personnalités fortes qui arrivent à remonter ça… Mais bon nombre de personnes ne savent pas du tout.
Je suis arrivé après « Humanae Vitae » et, en Amérique latine, les choses ne sont pas vues comme en France. En France cela avait été une bombe. Au Mexique ça ne leur posait pas de question.
En étudiant les anciennes civilisations aztèques, cela m’a fait réfléchir. L’idée de la femme, c’est celle qui est féconde, qui accouche, qui donne des enfants à son pays. Il y a tout un tas de choses par derrière.
C’est pour cela qu’il est difficile à Rome de prendre des décisions au niveau mondial. On est dans des contextes qui ne sont pas du tout les mêmes. Moi, ça m’intéresse d’y réfléchir et en même temps de se rendre compte qu’il y a 4 ou 5 siècles de prédications espagnoles et que les gens sont restés au même stade qu’avant.
Quand on parle de « nouvelle évangélisation » pour ces pays-là, ça évoque toute une autre éducation à faire. C’est compliqué. C’est à ce niveau-là, dans beaucoup de ces pays, que la vie des prêtres, du point de vue matrimonial, n’était pas du tout le contexte de l’Europe.
Dans une autre paroisse, il y a eu un prêtre noir qui est arrivé. Il a fallu que j’intervienne auprès de deux ou trois personnes qui étaient d’origine espagnole et qui ne voulaient plus aller à la messe… Parce que c’était un Noir. On a remis les choses au point, avec elles… Mais viscéralement il y avait ça… Parce qu’on dit qu’il n’y a plus de racisme mais le fond c’est très très fort… Ça reste… Ou ça ressort. On ne change pas en une génération des peurs de plus de 150 ans ! Les mentalités changent lentement.

Qui est le peuple de Dieu ? Moi je suis de plus en plus intéressé par la question.
L’Église est la seule société, la seule religion qui soit mondiale. On vit tous chrétiens ensemble. On est les seuls au niveau mondial à dire qu’on est tous les Fils de Dieu et en même temps différents. C’est pour cela que j’aime bien ce terme que nos copains musulmans utilisent : « Dieu, c’est Le Miséricordieux. » Je me suis amusé à faire quelques conférences sur Dieu plus Mère que Père.
La miséricorde, le mot en français ou en latin, c’est « le cœur qui a pitié ». Mais si on relance les racines grecques ou hébraïques, c’est « la matrice maternelle qui souffre pour son enfant ». Cela va vachement plus loin : c’est un Dieu qui souffre comme une mère souffre pour son enfant.

Vous-même aujourd’hui, en écoutant le pape François, vous êtes renvoyé à Vatican II ?
Je pense que Vatican II a beaucoup marqué sans qu’on fasse une analyse précise. Il y a un fond qui a changé, une autre mentalité, une autre façon de vivre l’Église. Il y a cette expression « Peuple de Dieu » qui est passée. En Europe, il y avait déjà ça, on parlait de la place des laïcs… Ce n’est pas terminé et on est loin de le terminer.
Il y a des aspects qui sont passés : il y a une autre présentation de l’Église, la question du lien de l’Église en tant qu’Église et du Monde est posée. Quand on dit Église, on parle de hiérarchie… Ce n’est pas complètement passé que l’Église, c’est les chrétiens d’abord et que c’est d’abord le témoignage des chrétiens et que les lettres des évêques et du pape ne sont pas les seules choses qui comptent.

Quelles priorités voyez-vous aujourd’hui ? Que pouvez-vous attendre concernant le statut du prêtre, le célibat et la prise en compte de la « périphérie » ?
J’ai une peur actuellement, au moins pour l’Église en France… On va le dire rapidement : la classe moyenne et un peu en dessus, de bonnes petites familles bien tranquilles, reprennent les rênes et les prêtres sont aussi issus de ces milieux-là… Si bien que lorsque notre copain François vient dire « Il faut aller vers les gens de la périphérie », on n’est vraiment pas sur ces gens-là : les gens issus de milieux populaires, plus personne ne s’en occupe. Et pour moi, c’est très, très grave. Je suis un peu effrayé par ça : quelle est l’image que l’Église catholique est en train de donner à notre monde ? On est quand même sur des positions très conservatrices ; on se fait avoir aussi par les politiques avec la marche ou l’histoire du mariage pour tous, ça a été récupéré.
Ce sont de braves gens d’un certain côté, mais ils peuvent être manipulés très facilement. On a utilisé les églises pour appeler les gens à manifester contre le mariage pour tous. C’est typiquement une position de type politique. Dans les églises, il est important que les gens se rassemblent parce qu’ils croient d’abord en Jésus-Christ. L’Église peut être divergente sur un certain nombre de problèmes de société, mais il y a des limites, il y a des choses que l’on ne peut pas se permettre, ce n’est pas possible. Après c’est compliqué.
Il y a tout un travail à faire à partir du normal. Quand je vois des équipes de funérailles qui veulent absolument utiliser deux textes bibliques qu’ils n’expliquent même pas avant… Puis font chanter aux gens des chants que les gens ne comprennent pas, alors que ce public-là, à cet endroit-là, dans l’église, c’est le moment où l’on a la possibilité de le rencontrer. On est là pour dire que ceux qui aiment, qui se sont donnés la main, ceux qui ont lutté ensemble sont finalement déjà dans une autre vie parce que celui qui aime a déjà franchi la mort. Et en même temps, on reste avec de grandes cérémonies, de l’encens ; ils se baladent avec leurs grandes mitres : c’est une espèce de spectacle. De grosses assemblées, montées d’avance, où les gens s’ennuient, où certains curés parlent parfois pas trop mal ; l’ennui, c’est qu’ils le savent… Tout ça pose d’autant plus de questions.
Personnellement je me trouve très à l’aise autour d’une table avec 15 ou 20 personnes et qu’on célèbre la messe ensemble. D’abord, ce n’est pas moi qui la célèbre, on la célèbre ensemble et tout un tas de choses passent et se disent de leur vie.
À « Espérance et Vie » (où je suis aumônier national), on est là pour les veufs et les veuves. Pour celui qui est en deuil, il a à reconstruire une autre relation avec celui qui part, avec son entourage, avec lui-même, avec Dieu. Cela va beaucoup plus loin que le discours des psychologues qui parlent d’image de soi à reconstruire. Nous sommes là pour toutes les femmes qui sont en souffrance, on est là pour les accueillir, leur dire que l’Église est avec elles et marche avec elles. Il s’agit de prendre en compte toutes les situations (pacsées, mariées, ou simplement unies), car la douleur est la même quel que soit le statut… et nous, nous sommes là pour les accompagner.
Il y a tout un chemin spirituel à faire à partir du « normal ». Ils sont là, les gens de la périphérie dont nous parle François. Dans l’Église, on devrait être compatissant, on est dans la miséricorde, on n’est pas dans la loi. On est continuellement dans un monde nouveau. On part de ce que vivent les gens, accueillir ce n’est pas imposer une loi. On part de ce que les gens souffrent et à partir de là, on va les aider à cheminer.
On est devant une loi qui est contournée et les prêtres sont souvent en porte à faux. Il y a des questions à ne pas poser parce qu’on ne sait pas y répondre correctement. L’Église donne la solution parfaite mais il faut accepter la nuance : aider en amont et pas quand le problème est déjà là.

Quant au statut du prêtre, nous prêtres…  on nous a mis trop de choses sur le dos. Le curé, il est administrateur (il y a des travaux à suivre), il est théologien, il est psychologue, il est dans les œuvres de charité… et évidemment il est homme du culte… et en même temps ça a changé. Il faut passer d’un prêtre-chef à un prêtre-serviteur. Et quand on est serviteur, on l’est AVEC d’autres. Une équipe d’animation pastorale signifie qu’il y a plusieurs services : il faut repenser les services.
Le problème du célibat est à replacer dans un cadre plus large : discipline intérieure, relation à la communauté, et relation à Jésus-Christ. Les religieux s’engagent à une relation exclusive à Dieu, un prêtre peut avoir un autre amour. Quant aux diacres, ils posent souvent problème : leur statut est mal défini et à revoir.
Le problème de fond, c’est celui de la vocation. Il n’y a pas de hiérarchie dans les vocations, pas de vocation supérieure ou plus pure qu’une autre, mais des vocations différentes. À chacun de trouver la sienne.
Tout va très vite : le rapport au temps, à l’espace, les nouvelles relations à redéfinir, tout bouge. L’Église est confrontée à des questions auxquelles elle n’est pas préparée à répondre. On est passé d’un monde stable à un monde complètement déstabilisé. Personne ne peut prévoir pour les 5 ans à venir. C’est plus difficile de s’engager sur un long terme qu’on n’arrive pas à imaginer. Il y a continuellement à s’adapter et à se remettre en cause.