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-- décédé le 26 mars 2014 --

Il y avait la grande école nationale à Paimpol et Lézardrieux « qui donnait le plus » à la marine de commerce française. Nous nous occupions aussi des familles de marins. Il y avait encore à l’époque – mais j’étais jeune – des Terre-Neuvas : il y en avait pas mal sur le département. Ils embarquaient à Fécamp ou à Bordeaux. Nous organisions aussi des rencontres avec les Terre-Neuvas lorsqu’ils étaient à terre : ils étaient dans les paroisses maritimes, et ça faisait du monde. Alors tout cela a bien évolué bien sûr…

Oui, on voudrait recueillir votre expérience, votre témoignage sur cette Église en mutation.
Déjà à l’époque, c’était en 1955, notre évêque nous avait envoyés à 3 pour être aumôniers des marins, des familles de marins : il existait en France la « Mission de la mer » comme la Mission ouvrière et il y a toujours la « Mission de la mer », elle existe encore mais différemment à Dunkerque, au Havre à Dieppe, peut-être dans les grands ports et il y avait des prêtres-marins : c’était une évangélisation à bord comme matelot. Même nous ! Je ne suis pas prêtre-marin, mais j’ai navigué sur les côtes d’Afrique. Chacun d’entre nous y passait : allez hop ! Va voir ce qui se passe !

Vous avez dû beaucoup voyager ?
Non, mais j’ai des confrères, oui ! Moi pas tellement ; certains confrères ont 20 ans, 25 ans de navigation. Nous à Paimpol, un département important du point de vue maritime, nous naviguions à tour de rôle quelques mois.

C’était un souci de l’Église à ce moment-là ?
Oui, c’était un souci de notre évêque, de quelques évêques en France qui avaient sur leurs territoires des marins : comment les atteindre ?

Cela correspond-il aux prêtres-ouvriers envoyés au travail ?
Oui, la même chose avec le même souci, la même mouvance des prêtres-ouvriers. Il y a eu la condamnation des prêtres-ouvriers en 1950 et alors ils ont débarqué parce que les évêques avaient peur qu’ils se matérialisent, qu’ils se marxisent (rires).

Et pour vous en tant que prêtre-marin ?
Nous avons continué ; je n’aime pas trop dire ça (rires) : on avait oublié qu’il y avait des prêtres-marins en 1959 ; alors on ne s’est pas senti atteint par la décision de Rome. Mais Rome s’en est rendu compte ! On a dit à Rome : « Il y a des prêtres-marins sur les bateaux ? Ah bon ! Il faut qu’ils descendent alors ! »

C’était à quelle époque ?
Plus tard que les prêtres-ouvriers, 1957-58-59, mais ça n’a pas duré ; c’est reparti, parce que pendant le concile, les évêques ont réagi à Rome, dont le Cardinal Liénart, et les prêtres-marins ont recommencé à partir. Mais à l’époque, je ne naviguais plus, mais j’étais toujours à la Mission de la mer. C’était une période très riche, très rude en même temps.

Comment conceviez-vous l’évangélisation ?
Ah ! La présence ! Ce n’est pas comme prêtre que j’étais à bord, c’était comme matelot. J’étais matelot, comment on appelle ça, j’oublie… Je m’occupais du service restaurant : j’étais au service des matelots, des graisseurs, des chauffeurs pour la nourriture. Je servais, je desservais, je nettoyais les postes : j’étais « postal », rien à voir avec les PTT !

Vous aviez un travail « posté » ?
Je commençais à 5 h du matin : je préparais le café ; j’étais seul.

Et le prêtre ?
Ils savaient bien que j’étais prêtre. J’ai pris le bateau à La Pallice (port de La Rochelle) ? Quand je suis monté à bord, j’ai rencontré 2 copains originaires de chez moi, de Binic. L’un m’a dit :
Mais qu’est-ce que tu viens faire là ?
Je navigue !
Tu as retourné ta veste ? tu as largué, lâché le sacerdoce ?
Pas du tout ! Tu sais qu’il y a des prêtres-marins. Je suis venu voir avec vous comment vous vivez, quelle est votre vie et essayer de la vivre avec vous.

Et la soutane ?
J’étais en civil

Vous l’avez portée ?
Je suis prêtre depuis 1945 ! Mais à la Mission de la mer nous n’avions plus la soutane.

En quittant la Mission vous avez remis la soutane ?
Je ne l’ai pas gardée, je ne l’ai pas remise, nous ne l’avons pas remise.

Vous avez devancé Vatican II ?
Non, Vatican II existait déjà en 62. J’ai dû être un petit peu en soutane à Paimpol mais pas longtemps. Ça se brouille dans les dates…

Comment avez-vous vécu ce passage entre l’avant et l’après Vatican II ?
Pour nous ce fut un soulagement : nous nous sentions un peu prisonniers. Ça a été une libération !

Et le bréviaire, y étiez-vous tenu ?
Je n’étais pas tenu mais non ; j’avais des temps libres à bord.

En latin ?
En français à cette époque (rires). De toute façon, je me serais autorisé à le dire en français. Mais je logeais dans le bateau à l’arrière – j’avais de la veine, j’aurais pu être avec les copains – mais quand je suis arrivé on m’a dit « tu vas loger là-bas, à la dunette ». Il y avait une chambre : j’ai été secoué là ! Ça fait comme ça ! (geste de tangage), mais j’étais seul. Après mon boulot le soir, je pouvais me retrouver seul ou discuter avec mes copains.

Vous arrivait-il de célébrer ?
Je célébrais dans ma cabine le dimanche. Y avait des gars qui m’avaient dit :
- Tu dis la messe ?
- Oui, je dis la messe ; vous voulez y venir ?
Il y en a toujours eu 4 ou 5 à venir, sur pas loin de 50. Y en avait un, je dis toujours ça quand on m’interroge, un brave type, ce n’est pas de sa faute, il était comme ça, mais j’aurai préféré qu’il ne vienne pas parce qu’il n’était pas fraternel à bord et il n’était pas bien vu, mais il venait à la messe le dimanche.

Et les officiers ?
Pas un, mais le commandant, très jeune, qui venait de St Malo, était très bien. Il y avait un officier en second très bien avec moi. Pour la St Jacques au mois de juillet, les copains m’avaient dit :
Tu ne veux pas aller trouver le « pacha » (le commandant), ça va être sa fête : est-ce que tu veux de notre part aller lui fêter ?
Les gars, vous attendez l’apéritif ! (rires)
Je suis allé voir le commandant : « Voilà, les gars me délèguent pour souhaiter votre fête. » (rires)

Il a compris ?
C’était un jeune commandant sympathique comme tout ! Il a apprécié. Oui, il a payé l’apéritif à tout le monde et il m’a dit : je sais qui vous êtes…

On savait qui vous étiez sur le bateau ?
Oui bien sûr, en rentrant j’ai vu 2 copains de chez moi, de Binic. Les copains qui m’ont découvert, et le soir tout le monde savait. C’est un petit univers, on est dans une boite pour le meilleur et pour le pire.

Quels effets marquants sur vous : la plus grande joie, la plus grande peine d’avoir vécu ces expériences ?
La plus grande peine, de ne pouvoir continuer, parce qu’il a fallu que je débarque ; j’étais quand même fatigué quand j’ai débarqué à la Pallice. Il était temps que je débarque parce que la chaleur là-bas, encore que je ne travaillais pas dur, mais quand même. Mais j’ai regretté de ne pas pouvoir continuer parce qu’il y a des liens qui se créent, une amitié profonde.

Le fait que vous étiez de la Fraternité de Ch. de Foucault, ça a joué aussi ?
Cela m’a préparé, facilité le contact. Il y avait des durs à bord. Ils ne m’en ont pas fait baver, mais ils étaient durs ! Quand j’ai débarqué à la Pallice, un des durs de Vendée, j’étais sur la passerelle, je vois qu’il descend avec un paquet, il m’a dit : « Tiens. C’est pour toi ! » Pendant la traversée, il avait fabriqué un hamac et il m’a remis ça comme cadeau.

« Maintenant tu peux te reposer », c’est ça ?
Je l’ai donné. Ils sont très forts pour les cordages, les nœuds. C’était un dur, mais il avait le geste ; et je n’ai jamais eu de discussion avec lui.

À l’origine, qu’est-ce qui a motivé votre engagement dans l’Église ?
Ma vocation. Je suis d’une famille très catholique. Mon père était un vieux marin : 30 ans de marine, lui ! Sur toutes les mers du globe. Ma mère, profondément chrétienne, très engagée dans la paroisse. Mon père aussi quand il était à terre ; mais lui, il était marin de la Marine Nationale, et moi de la Marine Marchande : ce n’est pas la même mentalité. Il avait une personnalité très forte.

Il était souvent absent ?
Oui, il a fait l’Indochine, il a fait l’Extrême-Orient, il a fait la Chine. Il ne revenait pas, 2 ans d’absence des fois. Mais mon père était un rebelle. Dans la Marine Nationale, c’est comme ça. Il a dû avoir des ennuis avec ses chefs, mais alors, un chrétien très solide, quoi ! Du costaud ! C’est lui là, tout jeune (photo encadrée), c’est ma nièce qui me l’a donnée.

Quelle origine, quel lieu ?
Binic. Il était le 2e de 10 enfants et il y avait 4 garçons : tous à 14 ans, à dégager. À 14 ans, il est parti aux mousses à Brest. Son père était marin, mes oncles étaient marins. Il n’y avait pas d’autre sortie. C’était comme ça : pas d’autre possibilité, chez nous : c’était la marine.

 Vous aviez des frères et des sœurs ?
Oui des frères, des sœurs mais qui sont mariées à des marins aussi. On était d’un milieu maritime !

D’autres prêtres et religieuses ?
Des religieuses, oui : du côté de mon père, une de St Vincent de Paul ; du côté de ma mère, une fille du St-Esprit qui a d’abord travaillé à l’usine à Binic : il y avait une fabrique de gâteaux pour les Terre-Neuvas. À Binic, il y avait un chantier de construction navale. On construisait des bateaux pour Terre-Neuvas. Alors, on embarquait à Binic des communes environnantes et aussi avec la nourriture. Il y avait des gâteaux spéciaux qui étaient faits, c’est curieux… C’est tout un monde… Et ma tante travaillait là comme ouvrière, à la confection des gâteaux pour Terre-Neuvas.

Vous avez eu le désir d’aller partager un peu de la vie de ces hommes ?
Oui, je pense, ma famille aussi ; ma mère était très donnée aux familles. Ma mère était repasseuse de bonnets : c’étaient les coiffes de Binic et St Brieuc. Il y avait des coiffes spéciales : c’était des petits tuyaux. On en a parlé, car on a fêté les 92 ans d’une nièce à Binic. Ma mère me disait, quand je revenais de l’école : « Tu vas aller porter ça chez untel, untel ; tu ne leur demandes rien du tout. » Et elle ajoutait : « Non, parce qu’ils sont vraiment pauvres », ça m’a marqué ; elle était d’une bonté ! Elle partageait tout !

Votre vocation se situe à quel moment ?
Jeune… et puis on avait des vicaires qui nous interpellaient sur la vocation. Quelquefois on nous embêtait (rires).

Comment cela ?
Eh ben oui ! « Tu veux pas être prêtre ? »
On demandait souvent. On était presque 20 séminaristes à Binic.

Est-ce que tout le monde était aussi libre pour répondre à sa vocation ?
Pas forcément, pas forcément.

Puisque c’étaient des enfants de familles pauvres, c’était une promotion, comme en Afrique.
Oui, il y a eu ça ; mais chez moi à Binic, c’étaient des fils de marins. On n’était pas pauvres, non.

Il n’y avait pas seulement le « forcing » des vicaires (rires), il y a bien eu des figures marquantes ?
Un curé qui est resté 30 ans à Binic, qui a eu sur tous les Binicais, pratiquants ou pas pratiquants, un impact étant donné le rayonnement qu’il avait. C’était le type même du pasteur !

Quels sont les critères d’un vrai pasteur ? La proximité ?
Oui bien sûr, la proximité et puis l’écoute ; et puis alors, c’était un homme qui connaissait bien Binic : les cercles, les malades. Il m’a marqué.

Il s’aidait des laïcs ?
Oui, il s’aidait des laïcs parce que c’était un artiste, un musicien. Et alors il a toujours soigné et il nous a aidés à soigner la liturgie à Binic.
Et tous les samedis, quand j’étais à l’école primaire, il venait faire un tour dans les écoles des garçons et des filles pour apprendre la liturgie du lendemain. Faut le faire ! Pour apprendre les chants du lendemain à l’église.
Ça continue, à Binic, ça chante. Je pense que ça continue parce que quand je suis allé à des célébrations à Binic… Il a beaucoup marqué. Et sa bonté ! C’était un bon pasteur.

Quel souvenir gardez-vous de votre formation au séminaire ?
Au séminaire… elle n’était pas suffisante : nos profs nous donnaient ce qu’ils avaient reçu aussi avant.

Il vous manquait quoi ?
Tout cet aspect missionnaire, pastoral, mais ce n’était pas de leur faute. Ils n’avaient pas reçu jusqu’à la guerre et puis le concile est venu, beaucoup de choses. Oui, je crois qu’ils n’étaient pas formés pour le monde d’aujourd’hui quoi. On ne peut pas en faire le reproche…

Quand vous étiez prêtre-marin, comment perceviez-vous Vatican II ?
On a rouspété contre Vatican II, parce qu’il a fait débarquer des prêtres qui étaient embarqués, comme les prêtres-ouvriers ; alors quand je pense, il a fait débarquer un de nos amis qui vient de mourir à la Pierre qui Vire. Jean V., un copain, un converti du centre de la France qui était entré à la Mission de France après sa conversion. Il avait demandé la Mission de la mer. Il était ingénieur Arts & Métiers et il est allé naviguer à Terre-Neuve dans les cales, les soutes des chalutiers : il avait choisi les plus pauvres. Puis après, il a fallu débarquer : il est débarqué, il a obéi, il a obtempéré.

Il y en a qui n’ont pas obéi ?
Quelques-uns n’ont pas obéi ; chez nous, peu. Il y en a un qui était de la Marine Nationale ; il a obtempéré aussi, en jurant forcément… Ils ont donc débarqué et ils se sont dit : mais les expéditions de Paul-Émile Victor ne sont pas condamnées ; donc on va aller s’inscrire chez Paul-Émile Victor ! Ils ont été pris étant donné la qualité de ces gars-là et ils sont allés au pôle Nord et en Terre Adélie et ils y ont terminé leur mission, sans avoir défroqué ! Ils ont débarqué simplement et ils se sont remis à l’étude pour pouvoir être acceptés. L’un d’entre eux, celui qui vient de mourir il y a 6 mois, avait dit : « Quand je prendrai ma retraite, je me retirerai à l’abbaye de la Pierre qui Vire. » Il était ami, y allait régulièrement et c’est là qu’il est mort. Paul-Émile Victor, étant donné la qualité de cet homme-là, lui avait demandé de prendre la responsabilité d’une expédition au Pôle Nord. C’était une expédition qui avait pour mission de rejoindre l’expédition russe. Il y est allé, il fallait l’entendre raconter tout ça, mais humblement.

Les décisions de débarquer venaient d’en haut, mais est-ce que les évêques pouvaient être compréhensifs ?
Oui, le confrère qui vient de mourir était de l’équipe de Dunkerque, suivie par le Cardinal Liénart et il ne les a pas lâchés, Liénart à Lille ; mais au concile, il a tapé du poing sur la table.

On voit qu’il y a des hommes qui se sont trouvés à travailler au concile mais qui connaissaient les expériences de terrain et qui ont fait avancer Vatican II certainement…
Oui, moi j’étais trop vieux

Vous avez été prêtre à quel âge ?
24-25 ans.

Vos premiers engagements ?
Vicaire en paroisse à St Brieuc. Puis j’ai été envoyé à Paimpol comme aumônier d’école, avec des copains.

Quel souvenir gardez-vous de cette 1re étape de sacerdoce ?
Excellente parce que j’ai pris contact avec les gens : quand on est dans une paroisse, on a les personnes âgées, les enfants, le moyen âge, plus les gens à marier, les gens à enterrer… Oui, j’ai beaucoup apprécié mon temps de vicariat, beaucoup à St Brieuc et même après, à Paimpol. Après j’ai fait un petit stage de curé à St Brieuc et après je suis reparti à la Marine, à l’équipe nationale (rires), oui ça fait une petite expérience.

Après un si long ministère puisque les années ont compté, qu’est-ce qui vous reste de plus fort ?
Comment dire… Les expériences avec les gens, oui…

Vous n’avez peut-être pas toujours été en accord avec votre hiérarchie ?
Non, ça ne m’a pas bousculé. J’étais en équipe et je n’ai pas été directement concerné par les décisions de Rome. Tandis qu’il y a des confrères qui y ont été directement : ceux qui étaient déjà engagés, qui avaient une longue expérience laïque, professionnelle, ça les a chahutés un peu d’être obligés de lâcher, mais ils n’ont pas abandonné, quoi !

Ça a dû vous faire quelque chose de voir, avec Vatican II, des confrères partir.
Oui, partir, oui… Chez nous j’ai été chargé pendant un temps de l’entraide sacerdotale, pendant que j’étais à St Brieuc, qui s’occupait des prêtres partis ou en difficulté. Pendant quelques années, j’en ai été chargé…

C’est l’évêque ?
Qui m’avait demandé, oui, cette charge. Dans tous les diocèses y en avait un.

Sur les Côtes d’Armor, beaucoup de prêtres ont quitté le sacerdoce ?
80 et quelques

Quand ? Par rapport à Vatican II ?
Un peu avant... les bouleversements de société, les discussions.

Mai 68, et aussi dès les années 50 et l’après-guerre qui ont fait bouger les choses, les esprits.
Et mai 68… Quand on sait, beaucoup de choses ont été écrites sur la question.

Sans être indiscret, pour quelles raisons ont-ils quitté le sacerdoce ? Le monde bouge, oui, mais qu’est-ce qui les a fait partir ? Une vocation pas assez enracinée ? Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’il y ait rupture comme ça ?
Il y a eu un choc… Des points de vue affectifs qui ont joué beaucoup.

Il n’y avait pas de formation dans les séminaires, pas de prise en compte de l’affectif ?
Ils ne pouvaient pas imaginer ce qui allait se passer, les drames qui allaient se passer.

Que pouviez-vous faire pour ces prêtres ?
Les accompagner, les aider dans leur recherche, même les aider financièrement : faire en sorte qu’ils ne soient pas largués dans la nature. Oui, de toute façon c’était douloureux : les maintenir en contact avec l’évêque ; ils ont toujours été bien accueillis par notre évêque.

C’était un évêque qui écoutait ?
Tous nos évêques ont été bons : le Père le plus chahuté, K., venait d’un autre monde. Après, le Père K. a fait de l’action catholique.
Après des confrères, ceux qui ont bien voulu, ont été aidés financièrement.

Et sur le plan psychologique ?
Oui, s’ils le voulaient. Il y avait des amis, des présences. Il y a des copains qui les ont accompagné, mais ça a été dur, c’était douloureux. Pour les laïcs aussi dans les paroisses. J’ai été nommé curé de Dinan à un moment donné ; un des vicaires me dit : « Je m’en vais ! » - « Tu pars en vacances ? » - « Non, je quitte ! » Un excellent confrère que je connaissais bien. Moi, j’ai vu les laïcs après ; ils ont été douloureusement choqués par ce prêtre-là qu’ils aimaient beaucoup, qui avait fait beaucoup de boulot à Dinan. S’en aller comme ça… alors a-t-il été heureux après, je ne sais pas ; c’est ça qui est important, de savoir s’ils ont réussi quelque chose après, quoi !

Quel regard portez-vous sur les changements dans l’Église?
Comme beaucoup j’attends beaucoup du pape François. Qu’il fasse le ménage à Rome un peu… Mais nous avons de la veine d’avoir un évêque du tonnerre Mgr M. F. avant, il a encaissé des tas de choses et K. encore plus. Du départ des prêtres sur lesquels il comptait, oui.

Quel avenir pour l’Église avec moins de prêtres, des paroisses de moins en moins dynamiques, des églises de plus en plus désertes, et l’isolement des prêtres ? Comment voyez-vous cette Église ?
Oui, mais ils sont de moins en moins isolés : ils se voient, les jeunes prêtres, même d’un diocèse à un autre. Ils savent prendre plus de détente que nous. Même s’ils ont leurs soucis, ils vont ici, ils vont là, ils prennent de grandes vacances ; nous on n’en prenait pas. Les évêques le leur disent : il faut prendre le large ! Maintenant on éprouve des difficultés comme les foyers ont des difficultés aussi, de profession, de couple… Les foyers aussi sont chahutés… J’ai confiance (rires), je trouve qu’il y a une vitalité dans l’Église, extraordinaire.
Je crois beaucoup en ce pape-ci et je crois en notre évêque. On dépend directement de lui, on peut lui faire confiance.
Il va ouvrir… Mais qu’il veille aussi à la nomination des évêques. Il y a des nominations qui ont bloqué des choses, des évêques pas très ouverts… Je pense qu’il va ouvrir.

Avez-vous été marqué par les écrits de certains théologiens depuis le concile ?
Oui, comme Valadier, le jésuite Moingt, il est plus âgé que moi et il circule à travers la France. Il était à St Jacut récemment… Et puis il y a des évêques qui sont aux freins…

C’est pour cela que l’on s’intéresse à des parcours comme le vôtre : vous nous éclairez sur ce qui était avant et sur quoi l’avenir débouchera.
Chez nous, on a eu l’approbation de notre évêque de tout ce qu’on a fait : c’est lui qui nous a envoyés à Paimpol, en navigation et on lui rendait compte.

Il faut de l’audace, de la confiance.
Une confiance totale, aussi bien du Père K. que de celui-ci, mais oui.

Et une vision de la fonction du prêtre : si c’est pour le culte, les cathos ou si c’est pour autre chose.
Il est pour la Mission.

Qu’est-ce qu’être prêtre ?
C’est annoncer partout la bonne nouvelle dans tous les coins, avec les laïcs. Dans notre diocèse, on a mis beaucoup l’accent sur le travail avec les laïcs.

Avant votre retraite ?
J’étais responsable de cette maison (maison de retraite des prêtres) et puis j’ai fait 36 choses, entre autres, aumônier des Filles du St Esprit, congrégation religieuse très importante et dont la maison-mère est ici. Il y en a beaucoup qui sont des missionnaires, non seulement en Afrique, mais ici dans le Morbihan, le Finistère.

Après 1962 et avoir quitté la marine ?
Curé de Dinan 12 ans, c’était après Vatican II. On était 4 : ils étaient dedans, avec leur tempérament, pas de difficultés de ce côté-là.

Des résistances ?
De la part de laïcs qui sont intégristes.

Comme maintenant.
Ils ont un centre Mgr Lefèvre à Dinan.

Avec quelle influence dans le pays ?
Dans le monde bourgeois, mais pas partout.

Et après Dinan ?
J’étais en paroisse et j’ai terminé à Dinan et aumônier des filles du St Esprit. Dinan, c’était très intéressant, je m’y suis beaucoup plu ; avec l’équipe de prêtres, c’était agréable.

À Dinan, y avait-il mise en place de groupes laïcs ?
Oui avec Vatican II, sur l’idée de responsabilité des laïcs, ne pas tout prendre en mains.

Ce fut un moment de grand souffle, de liberté ?
J’étais au village, oui, ne serait-ce qu’en laissant tomber la soutane en 62 ! Je me rappelle très bien (rires). C’est des gestes forts, ça ne suffit pas mais c’est significatif.

Dommage que les jeunes prêtres reviennent à la soutane et au col romain. Ils n’ont pas su que c’était un moment de libération.
Ils veulent affirmer leur identité : ils disent qu’il y a trop de laisser-aller. Je ne me vois pas embarquer sur un bateau avec un col romain (rires).

Ils ne veulent pas aller sur les bateaux.
Oui, ça va ensemble. On regrette que certains jeunes prêtres ne sentent pas que c’est une coupure. La soutane représentait pour les gens des tas de choses et nous coupait des gens. Il y a beaucoup de choses qui nous coupaient des gens et la soutane aussi.

Elle vous mettait à part.
Oui avec tout ce qu’elle véhiculait… Oui, je ne sais pas comment ils sont formés dans les séminaires. Le séminaire des Missions de France, pas de problèmes. Les prêtres du Prado, aussi. D’autres, on peut se demander comment ils sont formés, quelle ouverture on leur donne.

Quelle vision de l’avenir ?
Avec François, c’est vers l’ouverture qu’on va avec des difficultés, mais il n’a pas peur.

Une Église moins suffisante aiderait dans nos rapports au monde.
On n’a pas lieu de se glorifier. Oui une Église pauvre…On perd en quantité du point de vue du sacerdoce et des vocations… On n’a pas lieu d’être fiers, on n’a pas lieu de jouer les gros bras ; de ça je m’en réjouis !

Quel est le devenir des prêtres par rapport aux laïcs ? Comment envisager le rapport laïcs/prêtres ?
Développer le diaconat permanent, développer certains ministères, celui de la parole prévu par Vatican II, le ministère des responsabilités, mais ça se passe pas très bien. Que des laïcs soient reconnus ministres de la parole, de l’Eucharistie. Moi je serai pour des gens mariés qui soient appelés à la prêtrise, mais on ne me demandera pas mon avis…