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Maurice en mission en Argentine pendant plusieurs années

J’ai bien lu votre projet pour un guide d’entretien. Je suis d’accord pour vous parler de l’Eglise d’aujourd’hui et de demain telle que je la vois, mais mon histoire personnelle est sans intérêt.

Oui, mais chacun de nous a sa propre histoire, ses motivations et sa personnalité. Notre vision des choses s’enracine nécessairement dans notre vécu, et le lecteur sera d’autant plus attentif au testament spirituel que vous et d’autres prêtres pourront lui transmettre, qu’il aura fait un peu connaissance avec chacun d’entre vous.

Bon d’accord. Je vais vous parler de deux séjours que j’ai effectués en Argentine, totalisant 24 ans, le premier, de 1967 à 1976 dans une ville de 100 000 habitants du nord-est du pays dénommée Resistencia, la capitale de la province de Chaco. La fin de ce premier séjour se situe peu après le coup d’état de la junte militaire dirigée par Jorge Videla, le 24 mars 1976.

Mais c’est le deuxième séjour, douze ans plus tard, de 1988 à 2003, que je voudrais surtout évoquer (le pays était revenu à la démocratie entre temps).
C’était, en pleine brousse, une des 25 circonscriptions de cette même province Chaco, en forme de quadrilatère de 80 x 75 km (soit la superficie moyenne d’un département français de métropole), dénommée Tapenagá.
J’y étais le curé de 4000 habitants disséminés dans cet espace qui comprenait quelques bourgs, dont celui où j’habitais, et un grand nombre de propriétés (« estancias ») principalement dédiées à l’élevage bovin. Les propriétaires vivaient pour la plupart en ville, et les travailleurs salariés (« peones ») vivaient dans des maisons regroupées au sein de ces propriétés.

Je disposais d’une voiture, mais je dois préciser que le poste à essence le plus proche était situé à 100 km, et que lorsqu’il pleuvait, les routes, transformées en pistes boueuses, étaient impraticables.
Comment s’y prendre ? A situation tout-à-fait nouvelle, la seule chose à faire est d’inventer de nouvelles solutions. Cette constatation est valable en tout temps et toutes circonstances.

Mon bourg, Charadai, se trouvait au bord de la voie de chemin de fer reliant Buenos-Aires à Resistencia.
Il y avait deux trains par semaine et il m’est arrivé de les prendre lorsque je souhaitais aller dans les régions proches de leur parcours quitte à compléter par pas mal de marche à pied, mais elles étaient en assez mauvais état, ce qui donnait des horaires très aléatoires avec des écarts pouvant aller jusqu’à 7 ou 8 heures.
Les voies étaient libres les jours sans train, ce qui permettait de les utiliser avec des draisines (petits véhicules automoteurs sur rails). Certains particuliers en disposaient et également les services de police.
J’ai donc fait du « draisine-stop ». Lorsque mon parcours de paroisse se trouvait loin de la voie, la solution était la voiture à cheval.
J’ai donc aussi profité de l’aide d’instituteurs, de contremaîtres et d’autres particuliers pour cela.
Je circulais ainsi dans cet immense espace pour rendre visite à mes paroissiens. Certains d’entre eux ne savaient pas faire le signe de croix et n’avaient jamais vu de prêtre. Bien entendu, les escales tournaient tout au long de la semaine et n’étaient pas limitées aux dimanches. Je commentais l’Évangile du jour à chaque escale, et un instituteur m’en faisait parfois un dessin pour l’illustrer.
Une chose que j’ai apprise est qu’il fallait toujours laisser quelque chose rappelant mon passage, un écrit, une petite feuille paroissiale, un livret évoquant des passages de l’Ancien Testament, etc.

Une autre chose que j’ai apprise est qu’on ne part jamais de zéro ; j’ai toujours trouvé un acquis. Il n’y avait jamais eu de curé avant moi dans ce territoire, mais des jeunes avaient suivi des retraites ailleurs. C’est eux qui m’ont servi de guides. A mon tour, je n’ai jamais lancé une action qui ne puisse être continuée après mon départ.

J’ai également utilisé le travail d’un organisme de formation par la radio, dénommé INCUPO (Institut de Culture Populaire).

Puis, toujours au cours de mon deuxième séjour, je suis revenu à la capitale provinciale Resistencia, qui, entre temps, était passée à 300 000 habitants.
Lors de ce deuxième séjour à Resistencia, j’ai été curé d’une paroisse de six « communautés ».
Je dois préciser que, d’une manière générale, que ce soit en milieu urbain ou rural, les diocèses sont découpés en zones, elles-mêmes regroupant plusieurs paroisses, lesquelles à leur tour comprennent plusieurs communautés (au sens global de groupements de lieux d’habitation). Les communautés ont en général une chapelle (j’en ai construit une), mais parfois on célébrait dans des maisons particulières.
Une petite précision concernant la structuration des villes : on distingue le centre proprement urbain, sa ceinture de quartiers (« barrios ») qui deviennent progressivement des « villas miserias ». Au-delà c’est le « campo », la partie rurale, la campagne peu peuplée comme à Tapenagá. Les quartiers n’ont pas ou guère de routes goudronnées, mais ont des écoles. Même chose pour le « campo », sauf lorsque traversées par quelques grands axes. En ce qui concerne les écoles rurales, il y avait deux écoles secondaires à Tapenagá. Sur les 15 ans de ce deuxième séjour passé en Argentine, je suis resté environ 8 ans dans les quartiers et à peu près trois ans et demi au centre urbain ainsi qu’au campo.

J’ai beaucoup travaillé avec les laïcs, notamment pour la catéchèse.
Nous en reparlerons, mais je voudrais auparavant faire une parenthèse concernant le Concile Vatican II (1962-1965). Alors que jusque là les évêques d’Argentine se concertaient peu, ceux du nord-est argentin (NEA) ont profité de la présence du chanoine Fernand Boulard à Rome pour lui faire élaborer la planification d’une action pastorale sur les neuf diocèses du NEA.
Le chanoine Boulard est venu à plusieurs reprises au NEA pour lancer et accompagner ce plan pastoral, principalement axé sur : la catéchèse, la promotion culturelle et sociale et une pastorale pour les milieux pauvres, en particulier paysans.

De cette action concertée est née INCUPO (Institut de Culture Populaire), structure de formation par radio. Les neuf diocèses marchaient à l’unisson, progressaient à l’unisson, et en sont finalement arrivés à ouvrir un séminaire du NEA à Resistencia vers 1985, qui donne maintenant des prêtres aux neuf diocèses.

Toutes ces précisions sont très intéressantes. Ce qui surprend dans vos propos est leur contraste avec la vision que nous avions en France d’un haut-clergé latino-américain très conservateur et même parfois complice des années de plomb en Argentine et au Chili, et de la plupart des prêtres, proches des petites gens et de leurs soucis.

Dans mon expérience je n’ai pas trouvé le hiatus entre haut-clergé et prêtres de terrain aussi grand que ça, et je n’ai personnellement jamais été témoin de la complicité à laquelle vous faîtes allusion. L’évêque de Resistencia a même fait l’objet, à la fin de mon premier séjour, de comportements humiliants lors de ses visites en milieu carcéral (ce qui a entraîné son renoncement aux dites visites).

Revenons à la catéchèse familiale.

La stratégie consiste à réunir chaque semaine les parents des enfants à catéchiser en vue de leur Première Communion. Les enfants reçoivent donc un premier enseignement de leurs parents, et sont aussi réunis autour d’auxiliaires (que l’on ne nomme pas catéchistes, ceux-ci étant les parents). Cela implique que des laïcs soient formés pour être, à leur tour, formateurs des parents. En résumé : formation des formateurs ; les formateurs réunissent les parents par équipes de 10 couples ; les parents catéchisent leurs enfants ; des auxiliaires réunissent les enfants.

Une autre action que nous avons expérimentée dans la zone urbaine de Resistencia où je me trouvais, était l’organisation de « Petites Écoles d’Été » d’une semaine chaque année, suivies par environ 1000 participants (le diocèse comprenait deux zones urbaines et plusieurs zones rurales). Nous offrions cinq catégories de formation : la catéchèse, la liturgie, le Secours Catholique, les familles, les jeunes.
Nous y faisions parfois venir des intervenants extérieurs, éventuellement formés à Rome.

Une autre piste d’insertion tournait autour des fêtes patronales, très importantes dans la tradition locale. Ma paroisse de Resistencia, comme nous l’avons vu, comprenait six communautés. Chacune avait sa propre fête patronale, mais les cinq autres apportaient chaque fois leurs contributions.

Tout ceci est passionnant et très différent du vécu de prêtres tel que nous avons pu l’appréhender, nous laïcs, ici en France. On a l’impression, en vous écoutant, que vous nous distillez sans le dire, à partir de votre expérience, les réponses aux questions que nous nous posons sur le présent et le futur de l’Église. Souhaiteriez-vous nous en dire plus sur votre vie sacerdotale et sur votre testament spirituel ?

Non, cela me paraît suffisant. D’une part on ne peut résumer une vie en deux ou trois pages, et d’autre part je ne me sens pas habilité à donner des conseils.
Je crois très fortement au Saint-Esprit et prie pour qu’Il éclaire ceux en charge ou qui se considèrent responsables actuellement de la transmission de l’Évangile.
J’ai juste voulu vous donner un aperçu d’une situation concrète assez différente de celle que l’on peut observer en France, ainsi que vous l’avez souligné. Je l’ai expérimentée et vu l’action du Saint-Esprit à chaque étape : ma formation supplémentaire en espagnol (initialement dans un tout autre but), l’élection de Jean XXIII, sa convocation du Concile qui a (entre autres, bien sûr) aidé les évêques du NEA à sortir de leur isolement, et puis pas mal d’incitation au labeur et d’ouverture à l’inconnu …

Vous savez, je ne suis ni sourd ni aveugle ; je vois bien les revendications qui affluent de toutes parts sur plein de sujets, depuis la possibilité des prêtres de se marier sans quitter leur sacerdoce jusqu’au rôle accru des laïcs, notamment des femmes, en passant par la décentralisation de l’Église et son organisation démocratique, etc.
Mais, encore une fois, je préfère m’en tenir au contenu de cet entretien tel qu’il est : un exposé pragmatique d’une situation donnée et une réponse tout aussi pragmatique. Tout au plus pourrais-je suggérer (mais suggérer seulement) que la place de la Parole soit davantage au centre de l’Eglise qu’elle ne l’a été depuis le Concile. Je me demande si le succès croissant de certaines Eglises non catholiques n’est pas en partie du à une soif de plus en plus grande d’Évangile.
Lors de la Première Communion des enfants de ma paroisse à Resistencia, chaque enfant recevait un exemplaire des Évangiles. Lorsque plus tard j’en revoyais un, c’était souvent pour m’entendre dire : « Vous savez, je le lis tous les jours ! » …

Je voudrais aussi vous dire un dernier mot de l’Institution ecclésiale, assez décriée ces temps-ci, et parfois à juste titre. Elle n’a pas que des inconvénients.
Par exemple, la solidarité y est très forte. J’ai connu le cas d’un collègue prêtre français en Argentine, qui s’est retrouvé en prison. Son évêque de Quimper, Mgr Barbu, s’est déplacé là-bas pour tenter de le faire libérer, et y est parvenu.

Un autre exemple analogue me vient à l’esprit. Nous avons vu que les régions rurales d’Argentine comprennent de petits bourgs, mais également des hameaux où habitent les « peones », situés à l’intérieur de vastes propriétés (« estancias »). La liberté d’aller et venir entre les habitations et l’extérieur de la propriété est très relative, tant pour les habitants eux-mêmes que pour leurs visiteurs éventuels, comme dans toute entreprise privée (Ces entrées et sorties sont contrôlées par un gardien dont la maison est située à l’entrée de la propriété).
Les prêtres en tournée pastorale font partie des visiteurs éventuels et j’ai été confronté à cet inconfort. J’ai eu connaissance du cas de deux prêtres dont la pastorale avait été jugée subversive par un propriétaire, et qui, lors d’une de leurs visites, avaient été inquiétés. L’intervention de l’évêque local a permis, là aussi, la résolution du conflit.

Une dernière question, purement anecdotique : avez-vous eu, lors de vos séjours en Argentine, l’occasion de rencontrer le Pape François ? Buenos Aires et Resistencia ne sont quand même pas très proches.

Je l’ai rencontré une fois, mais nous n’avons pas vraiment fait connaissance. Une des paroisses de Resistencia était celle des Jésuites (San Francisco Javier). Son curé, qui s’appelait Lugones, fut nommé évêque, et Jorge Bergoglio, qui était déjà archevêque de Buenos Aires, vint le consacrer alors que j’étais un de ses deux parrains …

Merci beaucoup